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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-22BX01879

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-22BX01879

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-22BX01879
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation6ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantBOISSY AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

La SELARL Hirou, en qualité de liquidateur judiciaire de la société SYRTP, a demandé au tribunal administratif de La Réunion de condamner la commune de Saint-Leu à lui verser la somme totale de 464 576,77 euros au titre de l'exécution des lots n° 1 et 2 du marché de travaux de reconstruction de l'école Estella Clain ;

Par un jugement n° 2001332 du 15 avril 2022, le tribunal a rejeté sa demande.

Procédure devant la Cour :

Par une requête enregistrée le 8 juillet 2022, la SELARL Hirou, en qualité de liquidateur judiciaire de la société SYRTP, représentée par la SELARL Betty Vaillant agissant par Me Vaillant, demande à la Cour :

1°) d'annuler le jugement du tribunal administratif de La Réunion n° 2001332 du 15 avril 2022 ;

2°) de condamner la commune de Saint-Leu à lui verser la somme totale de 464 576,77 euros ;

3°) de condamner la commune à lui verser une indemnité complémentaire de 5 000 euros en application de l'article L. 3133-13 du code de la commande publique ;

4°) d'assortir le paiement de ces sommes d'une astreinte de 200 euros par jour de retard à compter de la notification de l'arrêt à intervenir jusqu'à leur règlement complet;

5°) de mettre à la charge de la commune de Saint-Leu une somme de 4 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la recevabilité de sa demande de première instance :

- sa demande n'était pas tardive dès lors qu'aucune décision de résiliation du marché, laquelle relevait de la seule compétence du conseil municipal, n'a été prise ; en application des articles R. 421-2 et R. 421-3 du code de justice administrative, le délai de recours contentieux n'a pas couru ; de plus, l'article R. 421-5 du code de justice administrative prévoit que le délai de recours ne court pas en l'absence de mention, dans la décision, des voies et délais de recours alors qu'en l'espèce aucune décision n'a été prise ; le délai de prescription quadriennale prévu par la loi du 31 décembre 1968 n'a pas couru dès lors qu'elle a saisi le tribunal administratif en 2020 soit moins de quatre ans après l'édiction des factures dont le paiement est demandé ; enfin, le délai raisonnable d'un an, issu de la jurisprudence dite " Czabaj ", ne s'applique pas aux demandes indemnitaires.

Au fond :

- le marché en litige a été résilié par une décision du 25 juillet 2016 fondée sur l'article 46.3.1 g) du cahier des clauses administratives générales (CCAG) applicable aux marchés de travaux ; or la résiliation a, en réalité, été prononcée en raison d'une mésentente entre le titulaire et le maître d'œuvre ; en l'absence néanmoins de faute établie du titulaire, celui-ci a droit à être indemnisé des préjudices que lui cause la résiliation ;

- le maître de l'ouvrage a manqué à ses obligations découlant de la résiliation du marché ; il n'a pas procédé à la constatation des travaux déjà effectués en application de l'article 47 du CCAG travaux ; un décompte de résiliation n'a pas davantage été établi ; la société a adressé au maître de l'ouvrage des factures permettant d'établir ce décompte, mais aucune suite n'a été apportée à sa démarche ;

- la commune a commis une faute dans l'exercice de son pouvoir de direction du marché, comme le révèlent les changements incessants de la nature des travaux supplémentaires qu'il a été demandé à la société d'exécuter ;

- son préjudice est constitué par la perte des gains attendus de l'exécution de la seconde partie du marché de travaux ; les retards puis l'impossibilité dans laquelle elle s'est trouvée de poursuivre l'exécution du marché sont dus aux retards de paiement imputables au maître de l'ouvrage qui n'a pas répondu aux demandes et relances qui lui ont été adressées ; ces retards, ainsi que les changements incessants de la nature des travaux supplémentaires demandés en cours de chantier, ont eu des conséquences financières défavorables pour la société ; enfin, la décision d'interrompre le chantier prise en décembre 2015 a contraint la société à assumer des frais de garde du chantier et le coût de l'immobilisation de son personnel et de son matériel ; ces incidents ont bouleversé l'économie initiale du contrat ; enfin, le préjudice de la société est constitué également par le refus du maître de l'ouvrage de lui régler des travaux dont l'existence est établie par des factures ;

- la société a droit à être indemnisée de l'ensemble de ses préjudices ainsi qu'au versement des intérêts moratoires.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 septembre 2023, la commune de Saint-Leu, représentée par la SARL Boissy Avocats Associés, agissant par Me Boissy et par Me Herlin, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la société Hirou une somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la recevabilité de la requête d'appel :

- elle ne comporte aucune critique des motifs du jugement attaqué et ne satisfait pas aux conditions de l'article R. 411-1 du code de justice administrative ;

En ce qui concerne la recevabilité de la demande de première instance :

- la société n'a pas adressé copie de son mémoire en réclamation au maître d'œuvre comme le prévoit l'article 50.1.1 du CCAG travaux ; cette omission rend ses demandes irrecevables.

Par ordonnance du 21 septembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 22 novembre 2023 à 12h00.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le cahier des clauses administratives générales (CCAG) applicable aux marchés publics de travaux approuvé par l'arrêté du 8 septembre 2009 ;

- le code de la commande publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Frédéric Faïck,

- les conclusions de M. Anthony Duplan, rapporteur public,

- et les observations de Me Herlin pour la commune de Saint-Leu.

Considérant ce qui suit :

1. En mars 2014, la commune de Saint-Leu a attribué à la société SYRTP le lot n°1 " démolitions et travaux préparatoires " et le lot n° 2 " VRD, terrassements et clôtures " du marché de travaux publics portant sur la reconstruction de l'école " Estella Clain " à la Chaloupe Saint-Leu. Par un ordre de service n° 4, le maître d'ouvrage a prononcé l'arrêt du chantier à compter du 3 avril 2015 pour manquements du titulaire aux demandes de la maîtrise d'œuvre et du maître d'ouvrage. La société SYRTP a adressé à la commune de Saint-Leu un mémoire en réclamation, non daté, intitulé " indemnisation des préjudices subis consécutifs à l'attente de reprise des travaux suite à l'ordre de service d'arrêt du 3 avril 2015 " et sollicitant la réparation des préjudices que l'interruption du chantier lui a fait subir. Sur le fondement du g) de l'article 46.3.1 du cahier des clauses administratives générales (CCAG) applicable aux marchés de travaux, relatif aux cas de résiliation pour faute du titulaire, le conseil municipal de Saint-Leu a résilié le marché par une délibération du 12 juin 2016, notifiée à la société SYRTP le 25 juillet suivant. Par une décision du 4 juillet 2017, le tribunal de commerce de Saint-Pierre a prononcé la liquidation judiciaire de la société SYRTP et nommé la SELARL Hirou comme liquidateur. La société Hirou a, le 17 décembre 2020, saisi le tribunal administratif de La Réunion d'une demande tendant à la condamnation de la commune de Saint-Leu à lui verser une somme de 308 614,70 euros au titre de ses préjudices résultant de l'interruption du chantier, une somme de 34 676,65 euros en réparation de ses préjudices consécutifs à la résiliation de son marché, 85 972,33 euros en règlement de factures impayées ainsi qu'une indemnité complémentaire de 5 000 euros. Elle relève appel du jugement rendu le 15 avril 2022 par lequel le tribunal a rejeté ses demandes.

Sur les préjudices consécutifs à l'interruption du chantier :

2. Aux termes de l'article 2 du cahier des clauses administratives particulières (CCAP) applicable au marché en litige : " Pièces constitutives du marchés () cahier des clauses administratives générales (CCAG) applicable aux marchés de travaux publics, approuvé par l'arrêté du 8 septembre 2009 () ". Aux termes de l'article 12 du même CCAP : " Les modalités de règlement des différends et des litiges survenant entre le maître d'œuvre et le titulaire ou entre le représentant du pouvoir adjudicateur et le titulaire sont celles définies par l'article 50 du CCAG-travaux ". Aux termes de l'article 50 de ce CCAG : " Le représentant du pouvoir adjudicateur et le titulaire s'efforceront de régler à l'amiable tout différend éventuel relatif à l'interprétation des stipulations du marché ou à l'exécution des prestations objet du marché. 50.1. Mémoire en réclamation : 50.1.1. Si un différend survient entre le titulaire et le maître d'œuvre, sous la forme de réserves faites à un ordre de service ou sous toute autre forme, ou entre le titulaire et le représentant du pouvoir adjudicateur, le titulaire rédige un mémoire en réclamation. Dans son mémoire en réclamation, le titulaire expose les motifs de son différend, indique, le cas échéant, les montants de ses réclamations et fournit les justifications nécessaires correspondant à ces montants. Il transmet son mémoire au représentant du pouvoir adjudicateur et en adresse copie au maître d'œuvre () 50.1.2. Après avis du maître d'œuvre, le représentant du pouvoir adjudicateur notifie au titulaire sa décision motivée dans un délai de trente jours à compter de la date de réception du mémoire en réclamation. () 50.2. Lorsque le représentant du pouvoir adjudicateur n'a pas donné suite ou n'a pas donné une suite favorable à une demande du titulaire, le règlement définitif du différend relève des procédures fixées aux articles 50.3 à 50.6. () 50.3. Procédure contentieuse : 50.3.1. A l'issue de la procédure décrite à l'article 50.1, si le titulaire saisit le tribunal administratif compétent, il ne peut porter devant cette juridiction que les chefs et motifs énoncés dans les mémoires en réclamation () ".

3. Le maître d'œuvre étant notamment chargé de diriger l'exécution des travaux, il en résulte qu'en cas de différend relatif à l'exécution du marché, l'information du maître d'œuvre conditionne l'examen et la prise de décision motivée par le maître d'ouvrage prévue par l'article 50.1.2 précité, en réponse à la réclamation de l'entreprise titulaire du marché. Par suite, la notification au maître d'œuvre, prévue à l'article 50.1.1, d'une copie du mémoire en réclamation que le titulaire adresse au maître de l'ouvrage constitue une formalité obligatoire préalable à la saisine du juge.

4. Il résulte de l'instruction, et il n'est d'ailleurs pas contesté par l'appelante, que la société SYRTP n'a pas notifié au maître d'œuvre copie de son mémoire en réclamation adressé à la commune le 3 avril 2015 demandant l'indemnisation de ses préjudices causés par l'interruption du chantier. Les circonstances, invoquées par la société Hirou, selon lesquelles le délai raisonnable d'un an ne s'applique pas aux recours de plein contentieux indemnitaire, et sa demande devant les premiers juges a été présentée avant l'expiration du délai de prescription quadriennale, sont sans incidence sur l'application des stipulations précitées du CCAG qu'il incombait à la société SYRTP de mettre en œuvre préalablement à la saisine du juge, ce qu'elle s'est abstenue de faire.

Sur les factures impayées :

5. Selon la société appelante, la commune de Saint-Leu lui reste redevable d'une somme de 85 972,33 euros représentant trois factures impayées, et produit une mise en demeure de les régler adressée en vain le 5 octobre 2017. Pour autant, il incombait à la société, après la naissance d'un différend consécutif au refus de la commune de s'acquitter des sommes demandées, d'adresser au représentant du pouvoir adjudicateur et au maître d'œuvre, préalablement à la saisine du tribunal administratif, le mémoire en réclamation prévu à l'article 50.1.1 précité du CCAG. Or la " demande préalable indemnitaire " que le liquidateur a adressé à la commune le 3 décembre 2020, si elle peut être regardée comme un mémoire en réclamation, n'a pas été notifiée en copie au maître d'œuvre. Par suite, la demande de la société appelante tendant à la condamnation de la commune de Saint-Leu à lui verser la somme de 85 972,33 euros doit être rejetée.

Sur l'indemnité de résiliation :

6. Un mémoire du titulaire du marché ne peut être regardé comme une réclamation au sens des stipulations précitées que s'il expose, de façon précise et détaillée, les chefs de la réclamation en indiquant, d'une part, les montants des sommes dont le paiement est demandé et, d'autre part, les motifs de ces demandes, notamment les bases de calcul des sommes réclamées. Ces éléments, ainsi que les justifications nécessaires, peuvent figurer dans un document joint au mémoire.

7. Si la société appelante demande à la Cour de condamner la commune de Saint-Leu à lui verser la somme de 34 676,65 euros en réparation du préjudice que lui a causé la résiliation prétendument illégale du marché, il est constant que la société SYRTP n'a pas adressé au représentant du pouvoir adjudicateur, ainsi qu'au maître d'œuvre, le mémoire en réclamation préalable à la saisine du tribunal administratif. A cet égard, dans sa " demande préalable indemnitaire " adressée à la commune le 3 décembre 2020, et dont il n'a au surplus pas adressé copie au maître d'œuvre, le liquidateur s'est borné à soutenir que " les conséquences financières de la décision de résiliation ne pouvaient valablement pas peser sur la SYRTP " et a sollicité l'indemnisation du manque à gagner subi par le titulaire sans apporter d'éléments chiffrés permettant de justifier et d'évaluer le préjudice invoqué. Dans ces conditions, la société appelante ne saurait être regardée comme ayant présenté le mémoire en réclamation préalable à la saisine du juge.

Sur l'indemnité complémentaire :

8. Si le liquidateur sollicite l'indemnité complémentaire de 5 000 euros prévue par l'article L. 3133-13 du code de la commande publique, les dispositions de cet article s'appliquent aux contrats de concession et non au contrat en litige qui est un marché public. Par suite, une telle demande doit être rejetée.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée à la requête d'appel, que la société Hirou n'est pas fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de La Réunion a rejeté sa demande.

Sur les frais d'instance :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle aux conclusions présentées par la société Hirou tendant à ce que la commune de Saint-Leu, qui n'est pas la partie perdante à l'instance, lui verse une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En revanche, il y a lieu de faire application de ces mêmes dispositions en mettant à la charge de la société Hirou une somme de 700 euros au titre des frais exposés par la commune et non compris dans les dépens.

DECIDE

Article 1er : La requête de la société Hirou est rejetée.

Article 2 : La société Hirou versera à la commune de Saint-Leu une somme de 700 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à la société d'exercice libéral à responsabilité limitée (SELARL) Hirou et à la commune de Saint-Leu.

Délibéré après l'audience du 17 juin 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Ghislaine Markarian, présidente,

M. Frédéric Faïck, président-assesseur,

M. Julien Dufour, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024. Le rapporteur,

Frédéric Faïck

La présidente,

Ghislaine Markarian

La greffière,

Catherine Jussy

La République mande et ordonne au préfet de La Réunion en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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