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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA44-23NT03732

Cour Administrative d'Appel de Nantes — Décision N° CAA44-23NT03732

mardi 18 juin 2024

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nantes
SectionCour Administrative d'Appel de Nantes
N° DossierCAA44-23NT03732
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantLOUAFI RYNDINA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme B C, agissant en son nom et en qualité de représentante légale des enfants A C, D C et E G C, a demandé au tribunal administratif de Nantes d'annuler la décision du 12 octobre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre les décisions du 6 juin 2022 des autorités consulaires françaises à Bamako (Mali) refusant de lui délivrer, ainsi qu'aux enfants A, D et E F C, un visa de long séjour au titre du regroupement familial.

Par un jugement n° 2216478 du 17 octobre 2023, le tribunal administratif de Nantes a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 18 décembre 2023, Mme C agissant en son nom et en qualité de représentante légale des enfants A C, D C et E G C, représentée par Me Louafi, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de Nantes du 17 octobre 2023 ;

2°) d'annuler la décision du 12 octobre 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ;

3°) d'enjoindre, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités dans un délai de 15 jours à compter de la notification de l'arrêt à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le jugement attaqué est insuffisamment motivé en ce qui concerne le rejet du moyen tiré de la violation de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- cette décision est entachée d'une erreur de droit car les dispositions des articles L. 311-1, L. 434-1 et L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne concernent pas les demandes de visas et ne traitent pas de questions faisant partie des prérogatives de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ;

- les actes de naissance ainsi que les passeports et les fiches descriptives individuelles qu'ils ont produits comportent les mentions prévues par le code des personnes et de la famille malien et notamment les numéros " NINA " ; ce numéro ne fait pas partie des éléments rendant un acte de naissance invalide dès lors que ce document est nécessairement antérieur à la création de la fiche descriptive NINA et à l'attribution de ce numéro ; la décision contestée ne peut donc remettre en cause l'authenticité de ces actes d'états civil ;

- M. E C contribue efficacement à l'entretien de sa famille en lui apportant un soutien affectif et financier ;

- la décision contestée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et contraire aux articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Gélard,

- et les observations de Me Molotoala, substituant Me Louafi, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. M. E C, ressortissant malien, bénéficie d'un titre de séjour valant carte de résident valable du 4 juillet 2015 au 3 juillet 2025. Par une décision du 20 août 2021, le préfet de la Sarthe a fait droit à sa demande d'autorisation de regroupement familial au profit de Mme B C, ressortissante malienne née le 12 décembre 1992, qu'il présente comme son épouse, et de leurs enfants allégués, ressortissants maliens, A C, né le 31 décembre 2010, D C, né le 25 juillet 2014, et E F C, né le 26 août 2017. Par des décisions du 6 juin 2022, les autorités consulaires françaises à Bamako (Mali) ont cependant refusé de leur délivrer les visas de long séjour sollicités au titre du regroupement familial au motif que leurs documents d'état civil comportaient des éléments permettant de remettre en cause leur authenticité. Par une décision du 12 octobre 2022, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a confirmé ce refus. Mme B, agissant en son nom propre et en sa qualité de représentante légale de ses enfants, relève appel du jugement du 17 octobre 2023 par lequel le tribunal administratif de Nantes a rejeté sa demande tendant à l'annulation de la décision du 12 octobre 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

2. La décision contestée est fondée sur le fait, d'une part, que l'acte de naissance et le jugement supplétif concernant Mme C présentent diverses anomalies et discordances qui leur ôtent toute valeur probante et, d'autre part, que les actes de naissance de ses enfants ne sont pas conformes au code malien de la personne et de la famille. Elle indique en outre que M. C n'établit ni contribuer à l'entretien et l'éducation de sa famille, ni leur apporter un soutien affectif. Devant le tribunal administratif, le ministre a indiqué qu'il n'entendait pas reprendre le motif tiré de la non-conformité aux articles 106 et 163 du code malien de la personne et de la famille. Il maintient en revanche le motif tiré de la méconnaissance de l'article 7 de la loi malienne n° 06-040 du 11 août 2006 portant institution du numéro d'identification nationale (NINA).

3. D'une part, aux termes de l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui s'est substitué à l'article L. 311-1 du même code : " Sous réserve des engagements internationaux de la France ou du livre II, tout étranger âgé de plus de dix-huit ans qui souhaite séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois doit être titulaire de l'un des documents de séjour suivants : 1° Un visa de long séjour () ". Aux termes de l'article L. 434-1 de ce code : " Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants. ". Par ailleurs l'article L. 434-2 du même code dispose que : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévu par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; 2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. "

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

5. Le ministre ne remet pas en cause l'authenticité de la copie littérale d'acte de mariage n° 19/Regi établi par le centre secondaire de Sébénikoro à Bamako figurant au dossier, attestant de la célébration du mariage de M. et Mme C le 10 janvier 2013. Par ailleurs, la requérante se prévaut d'un acte de naissance n°003 établi le 26 janvier 2021 par le centre principal d'état civil de Kayes portant la mention du jugement supplétif rendu le 14 janvier 2021 par le tribunal civil de la même ville et transcrit le 26 janvier 2021, de la copie littérale de l'acte de naissance n°003 du 15 novembre 2023 établi au même endroit que le précédent et se référant au même jugement supplétif, d'une copie de son passeport ainsi que d'une fiche descriptive individuelle. Contrairement à ce que soutient le ministre, tous ces documents portent le même numéro NINA 2 92 01 1 01 005 232 X. Il ne ressort pas de ces pièces qu'elles comporteraient, s'agissant de ce numéro, des différences d'écritures ou d'encres utilisées. Le ministre n'invoque aucune autre anomalie ou discordance dont seraient entachés ces justificatifs. Par suite c'est à tort que la décision contestée remet en cause le caractère authentique des documents d'état-civils produits, lesquels doivent être regardés comme attestant de l'identité et du lien matrimonial existant entre Mme B C et M. E C.

6. S'agissant ensuite de l'enfant A C, l'acte de naissance n° 3282/RG66sp établi le 22 décembre 2020 par le centre secondaire d'état civil de Bougouba à Bamako, la copie littérale d'acte de naissance n° 282/RG66sp du 14 novembre 2023 établi par le même centre d'état civil, la copie de son passeport ainsi que la fiche descriptive individuelle, produits au dossier, portent tous le même numéro NINA 1 10 09 1 04 007 120 W. S'agissant de l'enfant D C, l'acte de naissance n° 498/RG10sp établi le 24 août 2016 par le centre secondaire d'état civil de l'Hippodrome à Bamako, la copie de son passeport ainsi que la fiche descriptive individuelle portent tous le même numéro NINA 1 14 09 1 04 007 043 J. S'agissant de l'enfant E, l'acte de naissance n° 1290/RG29 établi le 11 septembre 2017 par le centre secondaire d'état civil de Hamdallaye à Bamako, la copie littérale d'acte de naissance n° 1290RG29 du 16 novembre 2023, la copie intégrale d'acte de naissance en date du 16 novembre 2023 établi au même endroit et portant le même numéro, la copie de son passeport ainsi que la fiche descriptive individuelle portent tous le même numéro NINA 1 17 09 1 04 003 085 P. Contrairement à ce que soutient le ministre, il ne ressort pas de ces pièces qu'elles comporteraient, s'agissant des numéros NINA, des différences d'écritures ou d'encres utilisées. Le ministre n'invoque aucune autre anomalie ou discordance dont seraient entachés ces justificatifs. Par suite, c'est à tort que la décision contestée a remis en cause le caractère authentique des documents d'état-civils produits pour ces trois enfants, lesquels doivent être regardés comme attestant de leur filiation paternelle à l'égard de M. E C. Il suit de tout ce qui vient d'être dit que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ne pouvait refuser les visas sollicités au motif qu'ils ne seraient pas conformes au code malien de la personne et de la famille et par suite dépourvus de valeur probante.

7. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, et notamment celui relatif à la régularité du jugement attaqué, que Mme C est fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Nantes a rejeté sa demande.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation sur lequel le présent arrêt est fondé, et alors que le ministre de l'intérieur n'invoque aucun autre motif d'ordre public, son exécution implique nécessairement qu'un visa de long séjour soit délivré à Mme B C ainsi qu'à ses enfants A, D et E F C, au titre du regroupement familial. Il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur d'y procéder, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme C d'une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement n° 2216478 du 17 octobre 2023 du tribunal administratif de Nantes et la décision du 12 octobre 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France refusant de délivrer un visa de long séjour à Mme B C ainsi qu'à ses enfants A, D et E F C, au titre du regroupement familial, sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à Mme B C ainsi qu'à ses enfants A, D et E F C un visa de long séjour au titre du regroupement familial, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 3 : L'Etat versera à Mme C une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à Mme B C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 31 mai 2024 à laquelle siégeaient :

- M. Gaspon, président de chambre,

- M. Coiffet, président-assesseur,

- Mme Gélard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 18 juin 2024.

La rapporteure,

V. GELARDLe président,

O. GASPON

La greffière,

C. VILLEROT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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