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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA44-23NT03775

Cour Administrative d'Appel de Nantes — Décision N° CAA44-23NT03775

mardi 18 juin 2024

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nantes
SectionCour Administrative d'Appel de Nantes
N° DossierCAA44-23NT03775
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantLESCS JESSICA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. K G et Mme H G, agissant tant en leur nom qu'en qualité de représentants légaux des enfants D, F, J et C O G, ont demandé au tribunal administratif de Nantes, tout d'abord, d'annuler la décision implicite née le 13 avril 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions du 12 janvier 2023 de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) refusant de délivrer à Mme H G et aux enfants D, F, J et C O G un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de membres de famille de bénéficiaire de la protection subsidiaire, d'enjoindre à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dans un délai de huit jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen des demandes de visas dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte, enfin, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 800 euros à verser à leur conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Par un jugement n° 2308427 du 31 octobre 2023, le tribunal administratif de Nantes a rejeté la demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 19 décembre 2023, M. K G et Mme H G, agissant tant en leur nom qu'en qualité de représentants légaux des enfants D, F, J et C O G, représentés par Me Lescs, demandent à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 31 octobre 2023 du tribunal administratif de Nantes ;

2°) d'annuler la décision née le 13 avril 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France rejetant le recours dirigé contre les décisions du 12 janvier 2023 de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) refusant de délivrer à Mme H G et aux enfants D, F, J et C O G un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de membres de famille de bénéficiaire de la protection subsidiaire ;

3°) d'annuler les décisions du 12 janvier 2023 de l'autorité consulaire française à Téhéran ;

4°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui délivrer les visas sollicités dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'arrêt à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce au bénéfice de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision de la commission de recours du 13 avril 2023 est entachée d'un défaut de motivation ;

- la décision de la commission de recours méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; M. K G, marié avec et Mme H G depuis le 6 août 2004, a introduit sa demande d'asile en 2015, soit postérieurement au mariage ; dès lors qu'ils ne constituent pas une menace pour l'ordre public et qu'ils se conforment aux principes essentiels qui régissent la vie familiale en France, le bénéfice de leur droit à la réunification familiale est du de plein droit en France à l'épouse et aux enfants mineurs de M. G ;

- cette même décision est, au regard des mêmes dispositions, entachée d'une erreur d'appréciation, d'une part, en ne prenant pas en considération la disparition du jeune E G, d'autre part, en ne prenant pas en compte l'intérêt des quatre enfants et de leur mère et, enfin, en ne retenant pas la situation d'isolement des demandeurs de visas ainsi que l'état de santé de la jeune F G ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; depuis son départ de l'Afghanistan, M. G n'a cessé d'entretenir des liens qui l'unissent à ses enfants et à son épouse ;

- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 février 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. K G et Mme H G n'est fondé et s'en remet à ses écritures de première instance.

Des pièces ont été enregistrées le 20 mai 2024 pour M. K G et Mme H G et n'ont pas été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Coiffet.

Considérant ce qui suit :

1. M. K G, ressortissant afghan, né le 1er février 1986, est bénéficiaire de la protection subsidiaire en France et titulaire à ce titre d'une carte de séjour pluriannuelle qui lui a été délivrée le 24 septembre 2020. Mme H G, née le 1er janvier 1987, qu'il présente comme son épouse, D G, né le 1er janvier 2007, F G, née le 1er janvier 2010, J G, née le 1er janvier 2012 et C O G, née le 1er janvier 2014, qu'il présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visas d'entrée et de long séjour auprès de l'autorité consulaire française à Téhéran, en qualité de membres de famille d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire. Par des décisions du 12 janvier 2023, cette autorité a refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision implicite née le 13 avril 2023, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre ces décisions consulaires.

2. M. et Mme G, ont, le 12 juin 2023, saisi le tribunal administratif de Nantes d'une demande tendant, d'une part, à l'annulation de la décision du 13 avril 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée et de long séjour et, d'autre part, à ce qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de leur délivrer les visas sollicités dans un délai de huit jours, sous astreinte. Par un jugement du 20 octobre 2023, cette juridiction a rejeté cette demande. Ils relèvent appel de ce jugement et sollicitent l'annulation tant des décisions du 12 janvier 2023 de l'autorité consulaire que de la décision précitée née le 13 avril 2023.

Sur les conclusions dirigées contre les décisions du 12 janvier 2023 de l'autorité consulaire :

3. Aux termes de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue du décret du 29 juin 2022 relatif aux modalités de contestation des refus d'autorisations de voyage et des refus de visas d'entrée et de séjour en France : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre de l'intérieur est chargée d'examiner les recours administratifs contre les décisions de refus de visa de long séjour prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. Le sous-directeur des visas, au sein de la direction générale des étrangers en France du ministère de l'intérieur, est chargé d'examiner les recours administratifs contre les décisions de refus de visa de court séjour prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. La saisine de l'une ou l'autre de ces autorités, selon la nature du visa sollicité, est un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier ".

4. En vertu des dispositions de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité, la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, prise sur recours préalable obligatoire née le 13 avril 2023, s'est substituée aux décisions consulaires du 12 janvier 2023. Par suite, les conclusions présentées par M. et Mme G tendant à l'annulation de ces décisions du 12 janvier 2023 ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions dirigées contre la décision née le 13 avril 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

5. l'article D 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable, en vertu de l'article 3 du même décret, aux demandes ayant donné lieu à une décision diplomatique ou consulaire prise à compter du 1er janvier 2023, dispose : " En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours ".

6. Il ressort des pièces du dossier que, pour refuser de délivrer à Mme H G et aux enfants D, F, J et C O G un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de membres de famille de bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité consulaire française à Téhéran s'est, dans ses décisions du 12 janvier 2023, fondée sur le même motif tiré de ce que " en application de l'article 434-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les demandes de visa ont été déposées dans le cadre d'une demande de réunification familiale partielle sans que l'intérêt de votre enfant allégué ne le justifie ".

7. En premier lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. Aux termes de l'article L 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". l'article L 434-1, dont les dispositions sont applicables en matière de réunification familiale, précise : " Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants ". l'article L 561-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose enfin : " Dans la mise en œuvre des droits accordés aux réfugiés et aux bénéficiaires de la protection subsidiaire, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables ayant des besoins particuliers ".

8. Il est constant que M. K G, marié depuis le 6 août 2004 avec Mme H G, après avoir présenté une demande d'asile en 2015, s'est vu accorder le bénéfice de la protection subsidiaire et dispose d'une carte de séjour pluriannuelle depuis le 24 septembre 2020. Il a, le 25 septembre 2022, déposé des demandes de visas auprès du consulat de France à Téhéran pour sa femme et quatre enfants mineurs D, F, J et C O, nés respectivement les 1er janvier 2007, 1er janvier 2010, 1er janvier 2012 et 1er janvier 2014, sans faire état de son second enfant, E G, né le 1er janvier 2008. M. K G a expliqué, ainsi qu'il ressort des pièces du dossier, en particulier des termes du recours administratif préalable obligatoire présenté le 13 février 2023 à la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, que cet enfant, E G, avait disparu au mois de janvier 2018 alors qu'il se trouvait près d'un cours d'eau situé à proximité du domicile familial à Jalalabad (Afghanistan), circonstance rendant ainsi impossible, cinq années plus tard, le dépôt d'une demande de visa à son nom dans le cadre de la réunification familiale envisagée. A cet effet, les requérants ont produit la copie d'une lettre recommandée avec accusé réception n° AR 1A 198 506 5385, signée de M. K G et datée du 21 novembre 2021, transmise à l'office français de protection des réfugiés et apatrides qui l'a reçue le 29 novembre 2021, soit 11 mois avant les demandes de visa en litige, tendant à ce qu'il soit procédé à la déclaration de la disparition de l'enfant E G. Cette lettre, qui relate précisément les circonstances de la disparition, indique notamment que E avait disparu avant que les documents d'état civil de sa famille ne soient établis à partir du mois de juillet 2018 et que M. K G " ne dispose ainsi d'aucune tazkera, d'aucun acte de naissance et d'aucun passeport pour lui ". L'attestation de l'association Scarabée, versée aux débats, qui avait reçu le 28 juin 2022 M. K G pour l'accompagner dans ses démarches de réunification familiale confirme, qu'à cette date, il avait évoqué devant deux membres de cette association la disparition d'un de ses fils. Est également versée une déclaration, traduite et certifiée conforme à l'original, de M. N, grand-père maternel de l'enfant qui avait recueilli sa fille et ses enfants, datée du 1er juillet 2018, faisant état auprès du chef de district de Behssoud (Afghanistan) dont relève le village de Daman où il réside, de la disparition son petit-fils E G. Aucun élément apporté au dossier ne permet de remettre en cause, contrairement à ce qu'avance le ministre, le caractère probant de ces différents documents qui tous font état à partir des déclarations du mois de novembre 2021 du père M. K G et de son beau-père au mois de juillet 2018, de façon convergente et plausible de la disparition de l'enfant E au mois de janvier 2018, soit cinq ans avant le dépôt des demandes de visas en litige, lesquelles ne concernent pas précisément cet enfant. La circonstance que M. K G soit, comme il l'admet dans ses écritures, dans l'impossibilité de fournir un acte ou une décision de justice attestant de la disparition du jeune E, eu égard à la date à laquelle les premiers documents d'état civil ont été établis dans son pays d'origine, ne saurait lui être opposée valablement par l'administration, étant par ailleurs précisé que sa femme et ses enfants vivent désormais en Iran et ce, depuis le 11 novembre 2022. Dans ces conditions, et alors que la disparition du jeune E doit être regardée comme établie, M. et Mme G sont fondés à soutenir que la commission de recours a commis une erreur de fait et une erreur d'appréciation en refusant de leur délivrer les visas sollicités aux motifs énoncés au point 6.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. K G et Mme H G sont fondés à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Nantes a rejeté leur demande dirigée contre la décision du 13 avril 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France et à demander l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions d'injonction :

10. Eu égard à ses motifs, le présent arrêt implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à M. G un visa de long séjour pour sa femme Mme H G et pour ses quatre enfants mineurs D, F, J et C O G au titre de la réunification familiale dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. K G et Mme H G d'une somme de 1200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

l'article 1er : Le jugement n° 2308427 du 31 octobre 2023 du tribunal administratif de Nantes et la décision du 13 avril 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sont annulés.

l'article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer des visas de long séjour pour Mme H G et pour ses enfants D, F, J et C O G au titre de la réunification familiale, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt.

l'article 3 : L'Etat versera à M. K G et Mme H G une somme de 1200 euros en application des dispositions de l'article L.761-1 du code justice administrative.

l'article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

l'article 5 : Le présent arrêt sera notifié à M. K G et Mme H G et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 31 mai 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Gaspon, président de chambre,

- M. Coiffet, président-assesseur,

- Mme Gélard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

Le rapporteur,

O. COIFFETLe président,

O. GASPON

La greffière,

C. VILLEROT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°23NT03775

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