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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA54-21NC01611

Cour Administrative d'Appel de Nancy — Décision N° CAA54-21NC01611

jeudi 28 avril 2022

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nancy
SectionCour Administrative d'Appel de Nancy
N° DossierCAA54-21NC01611
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation5ème Chambre
Avocat requérantCISSE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C A a demandé au tribunal administratif de Strasbourg d'annuler la décision du 19 juin 2018 par laquelle le préfet de la Moselle lui a indiqué qu'aucune demande de titre de séjour n'était enregistrée à son nom.

Par un jugement n° 1804539 du 21 octobre 2020, le tribunal administratif de Strasbourg a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 3 juin 2021, M. A, représenté par Me Cissé, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 21 octobre 2020 ;

2°) d'annuler la décision du 19 juin 2018 ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'arrêt à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation administrative dans le même délai et sous la même astreinte, et de lui délivrer, pendant cet examen, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur la régularité du jugement :

- les premiers juges ont rejeté à tort sa requête comme irrecevable car dirigée contre une décision inexistante ;

Sur la légalité de la décision contestée :

- elle est insuffisamment motivée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen approfondi de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 313-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 313-11 7° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par une ordonnance du 8 octobre 2021, la clôture d'instruction a été fixée au 10 janvier 2022.

Un mémoire présenté par le préfet de la Moselle a été enregistré le 21 mars 2022.

Le bénéfice de l'aide juridictionnelle a été refusé à M. A par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 4 février 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience

Le rapport de M. Laubriat a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant albanais, est entré sur le territoire français au mois d'août 2015 sous couvert d'un passeport biométrique valide. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) par une décision du 28 décembre 2015, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 8 novembre 2016. Sa demande de réexamen a été rejetée par l'OFPRA le 12 mai 2017 et par la CNDA le 11 août 2017. Par un arrêté du 30 septembre 2017, dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Strasbourg du 22 décembre 2017, le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français. Le 15 novembre 2017, M. A affirme avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des articles L. 313-7 et L. 313-11 7°, alors en vigueur, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En l'absence de réponse à cette demande dans le délai de quatre mois, M. A a, par un courrier du 6 avril 2018, demandé au préfet de la Moselle la communication des motifs du rejet de sa demande. Par une lettre du 19 juin 2018, le préfet de la Moselle l'a informé qu'aucune demande de titre de séjour n'avait été enregistrée à son nom. M. A fait appel du jugement du 21 octobre 2020 par lequel le tribunal administratif de Strasbourg a rejeté comme irrecevable sa demande tendant à l'annulation de cette décision.

Sur la régularité du jugement attaqué :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. () ". Aux termes de l'article R. 311-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur : " Le silence gardé pendant plus de quatre mois sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet. ". Enfin, aux termes de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration : " " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation.

Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués. "

3. Il ressort des pièces du dossier, notamment du mémoire complémentaire produit le 9 janvier 2020 par M. A devant le tribunal administratif de Strasbourg, que, par un courrier daté du 15 novembre 2017 et réceptionné le 16 novembre 2017, le conseil de M. A a sollicité pour le compte de son client la délivrance d'un titre de séjour auprès des services de la préfecture de la Moselle. Le silence gardé par le préfet sur cette demande pendant plus de quatre mois a fait naître une décision implicite de rejet le 16 mars 2018 en application des dispositions précitées de l'article R. 311-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un courrier daté du 6 avril 2018 et non pas 2017 comme mentionné par erreur, le conseil de M. A a sollicité la communication des motifs de cette décision implicite de rejet. Par une lettre du 19 juin 2018, le préfet de la Moselle a informé M. A qu'aucune demande de titre de séjour n'avait été enregistrée à son nom. Les premiers juges ont rejeté la demande de première instance de M. A au motif que ce courrier du préfet de la Moselle ne constitue pas une décision dont M. A serait recevable à demander l'annulation. Le requérant ayant toutefois apporté en première instance les éléments permettant d'établir qu'il avait effectivement déposé une demande de titre de séjour en préfecture, il appartenait aux premiers juges de regarder la requête de première instance comme dirigée, non pas uniquement contre le courrier du 19 juin 2018, mais également contre la décision implicite de refus de titre de séjour née le 16 mars 2018, qui constitue une décision faisant grief.

4. M. A est ainsi fondé à soutenir que c'est à tort que les premiers juges ont estimé que sa demande était irrecevable. Par suite, le jugement attaqué doit être annulé.

5. Il y a lieu d'évoquer et de statuer immédiatement sur la demande présentée par M. A devant le tribunal administratif de Strasbourg.

Sur l'office du juge de l'excès de pouvoir :

6. Lorsque le juge de l'excès de pouvoir annule une décision administrative alors que plusieurs moyens sont de nature à justifier l'annulation, il lui revient, en principe, de choisir de fonder l'annulation sur le moyen qui lui paraît le mieux à même de régler le litige, au vu de l'ensemble des circonstances de l'affaire. Mais, lorsque le requérant choisit de présenter, outre des conclusions à fin d'annulation, des conclusions à fin d'injonction tendant à ce que le juge enjoigne à l'autorité administrative de prendre une décision dans un sens déterminé, il incombe au juge de l'excès de pouvoir d'examiner prioritairement les moyens qui seraient de nature, étant fondés, à justifier le prononcé de l'injonction demandée. Il en va également ainsi lorsque des conclusions à fin d'injonction sont présentées à titre principal sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative et à titre subsidiaire sur le fondement de l'article L. 911-2.

Sur la légalité de la décision implicite de refus de titre de séjour :

En ce qui concerne la demande de titre de séjour " étudiant " :

7. Aux termes de l'article L. 313-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur : " I. - La carte de séjour temporaire accordée à l'étranger qui établit qu'il suit en France un enseignement ou qu'il y fait des études et qui justifie qu'il dispose de moyens d'existence suffisants porte la mention "étudiant". En cas de nécessité liée au déroulement des études ou lorsque l'étranger a suivi sans interruption une scolarité en France depuis l'âge de seize ans et y poursuit des études supérieures, l'autorité administrative peut accorder cette carte de séjour sans que la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée et sous réserve d'une entrée régulière en France. () ". D'autre part, aux termes de l'article L. 313-2 de ce code alors en vigueur: " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues par les dispositions législatives du présent code, la première délivrance de la carte de séjour temporaire et celle de la carte de séjour pluriannuelle mentionnée aux articles () sont subordonnées à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 311-1 ". Par ailleurs, aux termes de l'article R. 313-7 du même code alors en vigueur: " Pour l'application du I de l'article L. 313-7, l'étranger qui demande la carte de séjour portant la mention "étudiant" () doit présenter, outre les pièces mentionnées aux articles R. 311-2-2 et R. 313-1, les pièces suivantes : / 1° La justification qu'il dispose de moyens d'existence, correspondant au moins au montant de l'allocation d'entretien mensuelle de base versée, au titre de l'année universitaire écoulée, aux boursiers du Gouvernement français () ". Enfin, aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 31 décembre 2002 modifiant et complétant l'arrêté du 27 décembre 1983 fixant le régime des bourses accordées aux étrangers boursiers du Gouvernement français : " Le montant de l'allocation d'entretien prévu à l'article 3 de l'arrêté du 27 décembre 1983 susvisé est fixé à 615 euros par mois ".

8. Il résulte de ces dispositions qu'en principe, pour obtenir la délivrance une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant ", l'étranger doit justifier être entré en France avec un visa de long séjour. Ce n'est qu'en cas de nécessité liée au déroulement des études ou lorsque l'étranger poursuit des études supérieures après une scolarité interrompue depuis l'âge de seize ans qu'il est dispensé de produire un tel visa, à la condition toutefois de pouvoir justifier être entré régulièrement sur le territoire français.

9. M. A se prévaut de son inscription en licence de langues étrangères appliquées (LEA) au sein de l'Université de Lorraine. Il indique également que sa sœur le prend en charge financièrement dans le cadre de ses études. Il ressort toutefois des pièces du dossier qu'il ne remplit pas la condition de visa de long séjour exigée par les dispositions de l'article L. 313-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité. Par ailleurs, il n'apporte aucun élément quant à sa progression dans son cursus universitaire et n'établit pas l'existence d'une nécessité liée au déroulement de ses études justifiant qu'il soit exempté de visa de long séjour. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 313-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne la demande de titre de séjour " vie privée et familiale " :

10. Aux termes des dispositions de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur: " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est délivrée de plein droit : () 7° A l'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France, appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine, sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, sans que la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. M. A fait valoir qu'il est entré régulièrement sur le territoire français au mois d'août 2015, à l'âge de 19 ans, qu'il réside actuellement chez sa sœur, de nationalité française, et le compagnon de celle-ci, qu'elle le prend en charge financièrement et que ses grands-parents maternels résident également sur le territoire français de manière régulière. Il ressort toutefois des pièces du dossier qu'à la date de la décision implicite de refus de séjour, M. A n'était présent en France que depuis moins de trois ans, qu'il n'a pas déféré à la mesure d'éloignement prononcée à son encontre en 2017 et qu'il n'établit pas ni même n'allègue n'avoir plus d'attaches familiales en Albanie. Dans ces conditions, la décision implicite de refus de titre de séjour n'a pas porté au droit de M. A au respect de sa vie privée et familiale une atteinte manifestement disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, M. A n'est pas fondé à se prévaloir d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 313-11 7° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne le vice de forme :

12. Le courrier de réponse du 19 juin 2018 du préfet de la Moselle à la demande de communication des motifs de la décision implicite de refus de titre de séjour ne contient aucun exposé des considérations de fait et de droit qui en constitueraient son fondement, Il suit de là qu'en l'absence de communication des motifs dans le délai d'un mois suivant la demande de communication, la décision contestée, qui doit être regardée comme ne répondant pas à l'exigence de motivation, est entachée d'illégalité. Dès lors, la décision implicite de refus de titre de séjour née le 16 mars 2018 est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen. Par suite, M. A est fondé à soutenir que cette décision doit, pour ce motif, être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent arrêt, par lequel la Cour fait droit aux conclusions à fin d'annulation présentées par M. A, n'implique cependant pas, eu égard au motif d'annulation ci-dessus énoncé, que l'administration prenne une nouvelle décision dans un sens déterminé. Par suite, les conclusions du requérant tendant à ce que lui soit délivré un titre de séjour doivent être rejetées. Il y a seulement lieu d'enjoindre au préfet de la Moselle de statuer à nouveau sur la situation de l'intéressé dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt et, dans l'attente de ce réexamen, de le munir d'une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent arrêt. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1200 euros sollicitée par M. A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : le jugement n° 1805439 du 21 octobre 2020 du tribunal administratif de Strasbourg et la décision implicite de refus de titre de séjour née le 16 mars 2018 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Moselle de procéder au réexamen de la demande de titre de séjour présentée par M. A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt et durant le temps de ce réexamen, de lui délivrer, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent arrêt, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à M. A une somme de 1200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : le présent arrêt sera notifié à M. C A.

Copie en sera adressée au préfet de la Moselle.

Délibéré après l'audience du 7 avril 2028, à laquelle siégeaient :

- M. Laubriat, président,

- M. Meisse, premier conseiller,

- Mme Roussaux, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 avril 2022.

Le président,

signé

A. LAUBRIATL'assesseur le plus ancien,

signé

E. MEISSE

La greffière,

signé

C. JADELOT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

signé

C. JADELOT

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