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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2202918

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2202918

jeudi 11 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2202918
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantKHADRAOUI-ZGAREN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 10 juin 2022 sous le n° 2202918, Mme A C épouse B, représentée par Me Khadraoui-Zgharen, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a implicitement rejeté sa demande de regroupement familial au profit de son époux reçue par les services de la préfecture le 17 août 2021 ;

2°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes d'autoriser le regroupement familial sollicité sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre une somme de 2 000 euros à la charge de l'Etat à verser à son avocate en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, celle-ci renonçant à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision litigieuse est entachée d'un défaut de motivation faute de réponse à sa demande de communication des motifs ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

II. Par une requête, enregistrée le 7 juillet 2022 sous le n° 2203370, Mme C épouse B, représentée par Me Khadraoui-Zgaren, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 20 juin 2022 par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a rejeté sa demande de regroupement familial au profit de son époux ;

2°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes d'autoriser le regroupement familial sollicité sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre une somme de 2 000 euros à la charge de l'Etat à verser à son avocate en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, celle-ci renonçant à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen circonstancié de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte manifestement illégale au droit au regroupement familial ;

- elle méconnaît l'intérêt supérieur de son enfant.

La requête a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Mme C épouse B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale dans le dossier n° 2203370 par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nice en date du 29 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Kolf, rapporteure,

- et les observations de Me Khadraoui-Zgaren, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C épouse B, ressortissante géorgienne née le 23 janvier 1991, a sollicité le bénéfice du regroupement familial au profit de son époux, de nationalité turque. Le silence gardé par le préfet des Alpes-Maritimes pendant un délai de 6 mois sur sa demande enregistrée le 17 août 2021 a fait naître une décision implicite de rejet. Le préfet des Alpes-Maritimes a ensuite pris, le 20 juin 2022, une décision expresse de rejet. Mme C épouse B demande l'annulation de ces décisions.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2202918 et 2203370 concernent la demande de regroupement familial présentée par Mme C épouse B au bénéfice de son époux. Elles ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision implicite :

3. Si le silence gardé par l'administration sur une demande fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

4. En l'espèce, le préfet des Alpes-Maritimes a expressément rejeté la demande de regroupement familial présentée par Mme C épouse B par une décision du 20 juin 2022. Par suite, la requête de Mme C épouse B tendant à l'annulation de la décision par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a implicitement refusé de faire droit à sa demande de regroupement familial doit être regardée comme dirigée contre la décision du 20 juin 2022 par laquelle le préfet a expressément refusé de faire droit à sa demande de regroupement familial.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 20 juin 2022 :

5. En premier lieu, la décision attaquée vise les articles L. 434-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et indique que Mme C ne remplit pas la condition de ressources. Elle comporte donc les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Mme C n'est dès lors pas fondée à soutenir qu'elle serait insuffisamment motivée.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans () ". Il résulte de l'article L. 434-7 dudit code que : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil ". Aux termes de l'article L. 424-8 de ce même code : " Pour l'appréciation des ressources mentionnées au 1° de l'article L. 434-7 toutes les ressources du demandeur et de son conjoint sont prises en compte, indépendamment des prestations familiales, de l'allocation équivalent retraite et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles, à l'article L. 815-1 du code de la sécurité sociale et aux articles L. 5423-1 et L. 5423-2 du code du travail. / Ces ressources doivent atteindre un montant, fixé par décret en Conseil d'Etat, qui tient compte de la taille de la famille du demandeur et doit être au moins égal au salaire minimum de croissance mensuel et au plus égal à ce salaire majoré d'un cinquième () ". Enfin, aux termes de l'article R. 434-4 de ce même code : " Pour l'application du 1° de l'article L. 434-7, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : / 1° Cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes ; () ".

7. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que le caractère suffisant du niveau de ressources du demandeur est apprécié sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum interprofessionnel de croissance au cours de cette même période. En outre, en application du décret du 17 décembre 2020 portant relèvement du salaire minimum de croissance, le montant mensuel brut du salaire minimum interprofessionnel de croissance était de 1 554,58 euros pour l'année 2021, porté à 1 589,47 euros mensuels à compter du 1er octobre 2021 par arrêté du 27 septembre 2021 et à 1 603,12 euros mensuels à compter du 1er janvier 2022 par le décret du 22 décembre 2021 portant relèvement du salaire minimum de croissance. Néanmoins, lorsque ce seuil n'est pas atteint au cours de la période considérée, il est toujours possible pour le préfet de prendre une décision favorable en tenant compte de l'évolution des ressources du demandeur, y compris après le dépôt de la demande. Dans ce dernier cas, la période de référence de douze mois est celle précédant la date de la décision par laquelle le préfet statue sur la demande de regroupement familial. L'autorité administrative, qui dispose d'un pouvoir d'appréciation, n'est pas tenue par les dispositions précitées, notamment dans le cas où est portée une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. Pour refuser de faire droit à la demande de regroupement familial de Mme C épouse B au profit de son époux, le préfet des Alpes-Maritimes s'est fondé sur l'absence de ressources suffisantes de l'intéressée. Or, par les pièces qu'elle verse au dossier, Mme C épouse B établit, au titre de la période de douze mois précédant l'enregistrement de sa demande de regroupement familial, le 17 août 2021, soit d'août 2020 à août 2021, n'avoir perçu qu'un revenu mensuel brut s'élevant tout au plus à 1 402,75 euros, inférieur au revenu de référence brut pour une famille de deux personnes, s'élevant à 1 554,58 euros. A supposer même que le préfet ait considéré les douze mois précédant sa décision de refus, afin de tenir compte de l'évolution des ressources de la requérante, il ressort toutefois des pièces versées au dossier, qui ne concernent qu'une partie de cette période de douze mois, que le revenu mensuel brut de cette dernière, pour la période allant du mois de juin 2021 au mois de juin 2022 s'élevait à environ 1 458 euros, soit moins que le revenu de référence brut pour une famille de deux personnes qui s'élevait à 1 603,12 euros en 2022. Dans ces conditions, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que le préfet des Alpes-Maritimes a retenu l'insuffisance des ressources de la requérante pour refuser, sur le fondement des dispositions de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le regroupement familial sollicité par Mme C épouse B au bénéfice de son époux, nonobstant la circonstance qu'elle remplirait, par ailleurs, la condition de logement.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

10. En se bornant à se prévaloir de son projet d'avoir un enfant avec son époux, sans assortir ses allégations d'aucune précision circonstanciée Mme C épouse B, dont le mariage est récent à la date de la décision attaquée et qui n'établit pas être dans l'impossibilité de rendre visite à son époux ou que ce dernier lui rende visite, ne démontre pas que le préfet des Alpes-Maritimes aurait, en prenant la décision litigieuse, porté une atteinte au respect de sa vie privée et familiale disproportionnée au regard des buts poursuivis par cette décision. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'atteinte manifestement illégale au droit au regroupement familial et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

11. En quatrième lieu, à supposer que Mme C entende se prévaloir d'une méconnaissance des stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle serait mère d'un enfant qui serait né de son union avec son époux, alors au demeurant qu'elle fait valoir dans sa requête avoir un projet d'enfant avec ce dernier. Ce moyen ne peut dès lors qu'être écarté comme étant inopérant.

12. En cinquième et dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier ni des termes de la décision attaquée que le préfet des Alpes-Maritimes aurait omis de procéder à un examen sérieux de la situation personnelle de Mme C épouse B en rejetant sa demande de regroupement familial.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme C épouse B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles relatives aux frais engagés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1 : Les requêtes n° 2202918 et 2203370 de Mme C épouse B sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C épouse B et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 21 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chevalier-Aubert, présidente,

Mme Chevalier, première conseillère,

Mme Kolf, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 avril 2024.

La rapporteure,

signé

S. Kolf

La présidente,

signé

V. Chevalier-Aubert

La greffière,

signé

C. Martin

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

Nos 2202918, 2203370

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