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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2101302

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2101302

mardi 5 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2101302
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCOTELLON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 novembre 2021, M. C B, représenté par Me Cotellon, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté 2021/179 du 29 septembre 2021 par lequel le préfet de la Guadeloupe a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement sous astreinte de 150 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que l'arrêté :

- a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière, faute pour la commission du titre de séjour d'avoir été saisie ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de la validité de son acte de naissance prétendu falsifié ;

- méconnaît les dispositions du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- porte atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistrés le 18 février 2022, le préfet de la Guadeloupe conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 21 février 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 21 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020 portant partie législative du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2020-1734 du 16 décembre 2020 portant partie réglementaire du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant haïtien né le 16 décembre 1973, est entré clandestinement en France en 2003. En 2014, il a sollicité un titre de séjour " vie privée et familiale " qui a été rejeté par un arrêté du 7 octobre 2014 portant obligation de quitter le territoire, qu'il n'a pas exécutée. Son recours formé devant le tribunal administratif a été rejeté par jugement 1401200 du 16 juillet 2015. Il a formulé une nouvelle demande de titre de séjour en qualité de parent d'enfant français le 27 février 2020. Par un arrêté n° 2021/179 du 29 septembre 2021, dont M. B demande l'annulation, le préfet de la Guadeloupe a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'arrêté attaqué, le préfet a opposé à la demande de titre de séjour formulée par M. B un rejet motivé, d'une part, par la présentation à l'appui de sa demande de titre de séjour d'un extrait d'acte de naissance n'ayant pas force probante et non authentique et d'autre part, à raison de sa situation personnelle et familiale.

3. Sur le premier motif tiré de la falsification de l'acte de naissance : aux termes du premier alinéa de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : 1° Les documents justifiants de son état civil ". L'article L. 811-2 du même code prévoit que : " la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". L'article 47 du code civil dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ".

4. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de forger sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. A condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient. En tout état de cause, s'il appartient à l'autorité administrative de tenir compte des manœuvres frauduleuses avérées, qui en raison notamment de leur nature, de leur durée et des circonstances dans lesquelles la fraude a été commise, sont susceptibles d'influer sur son appréciation, elles ne sauraient la dispenser de prendre en considération les circonstances propres à la vie privée de l'intéressé postérieures à ces manœuvres au motif qu'elles se rapportaient à une période entachée par la fraude.

5. En l'espèce, pour refuser le bénéfice du titre de séjour sollicité par M. B, le préfet s'est fondé sur la circonstance que le rapport d'enquête administrative du 1er février 2021 diligentée à sa demande par les services de police, a établi que l'acte de naissance produit par le requérant à l'appui de sa demande de titre de séjour et de la demande faite auprès des autorités judiciaires de certificat de nationalité française, ainsi que le passeport était falsifié. Il ressort du rapport simplifié d'analyse documentaire de la police nationale qu'il a été procédé à la vérification de la copie de l'acte de naissance de M. B du 16 octobre 2018 et constaté au verso " double sur-légalisation de l'Ambassade de France du 26 septembre 2018 et le consulat général d'Haïti en Guadeloupe daté du 26 octobre 2018 ; apposition de cachet de sur-légalisation de l'Ambassade de France contrefait avec l'imitation de la signature de l'attaché ". Le préfet de Guadeloupe ne produit pas l'audition de M. B ni n'allègue que celui-ci aurait reconnu l'infraction. En tout état de cause, les irrégularités relevées ne concernent que sa légalisation, ce qui ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient et dispenser le préfet de prendre en considération les circonstances propres à la vie privée de l'intéressé postérieures aux manœuvres supposées.

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. Le préfet de la Guadeloupe a également rejeté la demande de titre de séjour sollicité par M. B le 27 février 2020 au motif tiré de sa situation personnelle et familiale.

8. Au soutien de ses conclusions, M. B justifie toutefois par les pièces produites au dossier (acte d'état civil, certificat, avis d'imposition, factures et quittance,) résider habituellement sur le territoire français depuis 18 ans, avoir épousé une ressortissante française en 2017 et être le père d'un enfant français né le 22 avril 2018 et d'un autre enfant à venir. Il justifie ainsi d'une vie commune stable au sein d'une famille qui n'a pas vocation, eu égard à la nationalité de son épouse et de ses enfants, à vivre en Haïti. Dans ces circonstances, en prenant l'arrêté attaqué, le préfet a porté atteinte au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris et, sur le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens, l'arrêté attaqué doit être annulé.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

9. Le présent jugement implique nécessairement, eu égard à ses motifs, la délivrance à M. B d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté n° 2021/179 du 29 septembre 2021 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guadeloupe de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 21 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Guiserix, président,

Mme Brigitte Pater, première conseillère,

M. Antoine Lubrani, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2022.

La rapporteure,

Signé

B. A

Le président,

Signé

O. GUISERIX La greffière,

Signé

A. CETOL

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

Signé

M-L. Corneille

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