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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2101356

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2101356

mardi 5 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2101356
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantDJIMI VÉRITÉ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 novembre 2021, M. B D, représenté par Me Djimi, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté 2021/180 du 29 septembre 2021 par lequel le préfet de la Guadeloupe a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L.423-7 ou subsidiairement de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. D soutient que son acte de naissance n'est pas " faux ", qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public, que l'arrêté contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et aux dispositions des articles L.423-7 et L 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle et de son intégration à la société française.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 mai 2022, le préfet de la Guadeloupe conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 27 avril 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 30 mai 2022 puis rouverte par une ordonnance du 7 juin 2022.

Les pièces complémentaires produites par le requérant le 8 décembre 2021 ont été communiquées.

Des pièces ont été produites par M. D par note en délibéré.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020 portant partie législative du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2020-1734 du 16 décembre 2020 portant partie réglementaire du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- et les observations de Me Djimi pour M. D, le préfet de la Guadeloupe n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant haïtien né le 2 septembre 1978, entré clandestinement sur le territoire français en 1999, a fait l'objet d'une mesure d'éloignement en 2008. Il est de nouveau entré clandestinement sur le territoire français en 2014 et a sollicité en 2019 un titre de séjour qui a été refusé par un arrêté 2021/180 du 29 septembre 2021, dont M. D demande l'annulation, qui lui fait obligation de quitter le territoire français sans délai, fixe le pays à destination duquel il pourra être renvoyé et prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter la demande de titre de séjour, le préfet retient d'une part que M. D a présenté un acte de naissance falsifié, et d'autre part sa situation familiale et personnelle.

3. Sur le premier motif tiré de la falsification de l'acte de naissance : aux termes du premier alinéa de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : 1° Les documents justifiants de son état civil ". L'article L. 811-2 du même code prévoit que : " la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". L'article 47 du code civil dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ".

4. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de forger sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. A condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puisent être prises en considération les énonciations qu'il contient. En tout état de cause, s'il appartient à l'autorité administrative de tenir compte des manœuvres frauduleuses avérées, qui en raison notamment de leur nature, de leur durée et des circonstances dans lesquelles la fraude a été commise, sont susceptibles d'influer sur son appréciation, elles ne sauraient la dispenser de prendre en considération les circonstances propres à la vie privée de l'intéressé postérieures à ces manœuvres au motif qu'elles se rapportaient à une période entachée par la fraude.

5. En l'espèce, pour refuser le bénéfice du titre de séjour sollicité par M. D, le préfet s'est fondé sur la circonstance que le rapport d'enquête administrative du 31 mars 2021 diligentée à sa demande par les services de police, a établi que l'acte de naissance produit par le requérant à l'appui de sa demande de passeport, de sa demande de titre de séjour et de la demande faite auprès des autorités judiciaires de certificat de nationalité française, était falsifié. Il ressort du rapport simplifié d'analyse documentaire de la police nationale qu'il a été procédé à la vérification de la copie du 16 août 2018 de l'acte de naissance de M. D et constaté au recto une trace d'encre de couleur bleue au niveau de l'entête et des contrefactions au verso relatives à la légalisation. Entendu sur ce point, M. D a déclaré aux services de police le 24 mars 2019 ne pas comprendre que l'acte soit falsifié, qu'il l'a sollicité et reçu par courrier d'" une personne qui travaille aux archives nationales " à qui il a envoyé 100 euros avec la copie de son ancien acte de naissance et de son passeport et avoir préféré cette procédure plutôt que de s'adresser au consulat car il avait entendu dire que c'était plus rapide. M. D reconnait devant les services de police s'être servi de ce document pour son dossier de demande de titre de séjour et pour la demande de certificat de nationalité française de son premier enfant deux ans auparavant. Il ne ressort pas de cette audition, contrairement à ce que le préfet soutient, que le passeport détenu alors par M. D ait été édité sur la base de cette copie d'acte de naissance. Au soutien de sa requête, M. D produit une nouvelle copie d'acte de naissance datée du 28 avril 2021, dont il résulte que les faits qui y sont déclarés sont identiques à ceux mentionnés dans la copie précédente. Si le préfet relève que cet acte, qui n'a pas servi à la demande de titre de séjour, ne lui a pas été transmis et n'a pas fait l'objet d'une vérification, le requérant produit son nouveau passeport établi en juin 2021 qui ne fait pas l'objet d'observation du préfet.

6. Il résulte de ce qui précède, que la falsification de l'acte, nonobstant sa légalisation, a été décelée par une trace d'encre de couleur bleue au niveau de l'entête. D'une part, cet acte n'a pas servi à établir le passeport qui a été produit au dossier de demande de titre de séjour et n'a aucune incidence sur l'obtention de la nationalité française de l'enfant né en 2019, celui-ci étant français par sa mère. D'autre part, M. D a obtenu un nouveau passeport sur la base d'un nouvel acte de naissance comportant les mêmes mentions relatives à son état civil que le précédent. Dans ces conditions, les circonstances propres à la vie privée et familiale de M. D postérieures à la date de la fraude doivent être prises en considération.

7. Aux termes de l'article L.423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".

8. Le préfet a rejeté la demande de titre de séjour sollicité par M. D au second motif tiré de sa situation personnelle et familiale. L'arrêté litigieux mentionne que l'intéressé est connu des services de police en 2016 et 2019 pour conduite d'un véhicule sans assurance, ne justifie pas contribuer à l'entretien et l'éducation de l'enfant né en 2019 et ne justifie pas de l'ancienneté et de la continuité de sa résidence en France ni d'une insertion particulière.

9. Si après avoir fait l'objet d'une mesure d'éloignement en 2008, M. D est revenu clandestinement sur le territoire français en 2014, il déclare et justifie par des témoignages, photos, bulletins de paie, factures et des documents administratifs produits au dossier qu'il travaille depuis 2018 dans l'entreprise de Mme C, de nationalité française, et vit avec elle depuis au moins 2015 en concubinage dont sont issus deux enfants de nationalité française par leur mère, l'un né en février 2019 et le second en avril 2020. M. D justifie ainsi d'une présence continue sur le territoire français depuis 2014, contribuer à l'entretien et éducation de ses deux enfants de nationalité française depuis leur naissance, et manifeste, en dépit des infractions de conduite sans assurance qu'il ne conteste pas, désormais une volonté réelle d'insertion.

10. Dès lors, M. D remplit les conditions pour l'obtention d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L.423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, sur le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens, l'arrêté n° 2021/180 en date du 29 septembre 2021 doit être annulé.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

11. Le présent jugement implique nécessairement, eu égard à ses motifs, la délivrance à M. D d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de délivrer à M. D un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par et M. D et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté 2021/180 du 29 septembre 2021 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guadeloupe de délivrer à M. D une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à M. D une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 21 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Guiserix, président,

Mme Brigitte Pater, première conseillère,

M. Antoine Lubrani, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2022.

La rapporteure,

Signé

B. A

Le président,

Signé

O. GUISERIX La greffière,

Signé

A. CETOL

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

Signé

M-L. Corneille

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