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AccueilJurisprudence administrativeN° TA107-2400144

Tribunal Administratif de Mayotte — Décision N° TA107-2400144

mardi 23 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Mayotte
SectionTribunal Administratif de Mayotte
N° DossierTA107-2400144
TypeOrdonnance
Avocat requérantAARPI BELLIARD RATRIMOARIVONY CHHANN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 janvier 2024, Mme C A représenté par Me Belliard, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté préfectoral du 20 janvier 2024 lui faisant obligation de quitter le territoire français ;

2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de quatre jours et de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie compte tenu du risque d'éloignement imminent vers son pays d'origine ;

- il a été porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à l'intérêt supérieur de son enfant protégé par l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 janvier 2024, le préfet de Mayotte conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bauzerand, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 22 janvier 2024 à 14h00, le magistrat constituant la formation de jugement compétente siégeant au tribunal de La Réunion dans les conditions prévues aux articles L. 781-1 et R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, Mme B étant greffière d'audience au tribunal administratif de Mayotte.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bauzerand, juge des référés ;

- les observations de Me Belliard, conseil du requérant, qui reprend les écritures de la requête et ajoute que l'intéressée ayant été éloignée vers les Comores avant qu'il ne soit statué sur sa requête, il est porté atteinte à son droit au recours effectif et il est demandé d'enjoindre au préfet de prendre toutes mesures pour la faire revenir à Mayotte.

Le préfet de Mayotte n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A, ressortissante comorienne née le 20 mars 1997 à Domoni - Anjouan (Union des Comores) déclare être entrée à Mayotte en 2015 et y avoir résidé de manière continue depuis lors. Par la présente requête, elle demande au tribunal la suspension des effets de l'arrêté par lequel le préfet de Mayotte lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français et lui a interdit d'y retourner pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions présentées au titre des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

3. Aux termes de l'article L. 761-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir à Mayotte : / () 2° Si l'étranger a saisi le tribunal administratif d'une demande sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, avant que le juge des référés ait informé les parties de la tenue ou non d'une audience publique () ni, si les parties ont été informées d'une telle audience, avant que le juge ait statué sur la demande () ".

4. Aux termes de l'article 13 de la convention européenne des droits de l'homme et de sauvegarde des libertés fondamentales : " Toute personne dont les droits et libertés reconnus dans la présente Convention ont été violés, a droit à l'octroi d'un recours effectif devant une instance nationale, alors même que la violation aurait été commise par des personnes agissant dans l'exercice de leurs fonctions officielles. ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

5. D'une part, Mme A, entrée au centre de rétention administrative le 20 janvier 2024 à 17h35 (heure locale), a saisi le tribunal administratif par l'intermédiaire de son conseil par une requête enregistrée le 20 janvier à 21h42 (heure locale). Il résulte de la copie du registre de rétention que Mme A est sortie du centre de rétention administrative le 21 janvier 2024 à 8h15 (heure locale) pour un éloignement vers les Comores par voie maritime. Il est donc constant que Mme A était encore présente sur le territoire français au moment du dépôt de sa requête. Il en résulte que la mesure d'éloignement ne pouvait pas être exécutée le 21 janvier au matin alors que le tribunal n'avait pas encore statué sur sa requête ou informé les parties d'une absence d'audience.

6. D'autre part, il résulte de l'instruction que Mme A, réside à Mayotte depuis l'âge de 18 ans, ainsi qu'il a été dit au point 1, et y a vu naître ses trois enfants, respectivement en 2017, 2018 et 2023. En outre, la requérant réside à Mayotte avec le père de ses enfants, titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, avec lequel elle s'est mariée le 20 septembre 2014.

7. Il en résulte qu'en ne bénéficiant pas du régime procédural institué par les dispositions précitées de l'article L. 761-9 du code l'administration, Mme A a été privée de la possibilité d'étayer, par des précisions apportées oralement devant le juge, les allégations circonstanciées dont il a fait état dans sa requête pour attester de l'intensité de ses liens personnels et familiaux à Mayotte. Dans ces conditions, l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, lequel fait état, en se fondant sur l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme, de griefs défendables au sens de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme, traduit une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que constituent, d'une part, le droit au respect de la vie privée et familiale et, d'autre part, le droit à un recours effectif.

8. Il résulte de ce qui précède que la situation personnelle de Mme A révèle une situation d'urgence.

9. Si la mesure d'éloignement, déjà exécutée, ne peut plus donner lieu à suspension, il y a lieu de faire droit à la demande tendant à la suspension de l'interdiction de retour sur le territoire français.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet de Mayotte de prendre toutes dispositions, avec le concours des autorités consulaires françaises aux Comores, de nature à permettre un retour de Mme A à Mayotte aux frais de l'administration.

Sur les frais du litige :

11. Il y a lieu, en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au profit de Mme A.

ORDONNE :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions à fin de suspension de la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre de Mme A.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 20 janvier 2024 du préfet de Mayotte est suspendue en tant seulement qu'il interdit le retour de Mme A sur le territoire français.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de Mayotte d'organiser, avec le concours des autorités consulaires françaises aux Comores, le retour à Mayotte de Mme A.

Article 4 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 000 euros au titre des frais du litige.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C A et au préfet de Mayotte.

Copie en sera, en outre, transmise au ministre de l'intérieur en application des dispositions de l'article R. 751-8 du code de justice administrative

Fait à Mamoudzou, le 23 janvier 2024.

Le juge des référés,

Ch. BAUZERAND

La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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