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AccueilJurisprudence administrativeN° TA107-2400656

Tribunal Administratif de Mayotte — Décision N° TA107-2400656

mardi 16 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Mayotte
SectionTribunal Administratif de Mayotte
N° DossierTA107-2400656
TypeOrdonnance
Avocat requérantAARPI BELLIARD RATRIMOARIVONY CHHANN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en production de pièces enregistrés les 14 et 15 avril 2024, Mme F D, agissant en sa qualité de représentante légale de sa fille mineure comme étant née le 28 décembre 2012, E, représentée par Me Belliard, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 12 avril 2024 par lequel le préfet de Mayotte a fait obligation à E de quitter le territoire sans délai et interdiction d'y revenir pendant un an ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 700 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors qu'elle peut être éloignée à tout moment ;

- la mesure d'éloignement porte atteinte à l'intérêt supérieur de E protégé par l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2024, le préfet de Mayotte, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé et qu'en faisant entrer de cette façon son enfant sur le territoire français, la requérante a tenté de commettre un acte de regroupement familial irrégulier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Khater, vice-présidente, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 15 avril 2024 à 13h30 (heure de Mayotte), la magistrate constituant la formation de jugement compétente siégeant au tribunal administratif de La Réunion, dans les conditions prévues à l'article L. 781-1 et aux articles R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, Mme C étant greffière d'audience au tribunal administratif de Mayotte.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Khater, juge des référés ;

les observations de Me Sunar, substituant Me Ratrimoarivony, représentant Mme D, qui demande en outre qu'il soit enjoint au préfet de Mayotte de délivrer à E un laisser-passer lui permettant de rejoindre sa mère sur le territoire métropolitain, E étant présente à l'audience ;

- les observations de Me Ben Attia représentant le préfet.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F D, ressortissante malgache née le 13 mars 1996, agissant en sa qualité de représentante légale de sa fille E, ressortissante malgache, née le 28 décembre 2012, demande, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du préfet de Mayotte faisant obligation à E de quitter le territoire français sans délai et lui interdisant le retour sur le territoire français.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ". Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ".

3. L'intervention du juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative est subordonnée à l'existence d'une situation d'urgence impliquant qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures pour assurer la sauvegarde d'une liberté fondamentale. En l'espèce, la condition d'urgence est remplie dès lors que la requérante est susceptible d'être éloignée à tout moment vers Madagascar en exécution de la mesure d'éloignement dont elle demande la suspension.

4. D'une part, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : 1° L'étranger mineur de dix-huit ans ; () ". Toutefois, dès lors que l'article L. 744-2 du même code prévoit expressément la possibilité qu'un enfant mineur étranger soit accueilli dans un centre de rétention, par voie de conséquence du placement en rétention de la personne majeure qu'il accompagne, l'éloignement forcé d'un étranger majeur peut légalement entraîner celui du ou des enfants mineurs l'accompagnant. Dans une telle hypothèse, la mise en œuvre de la mesure d'éloignement forcé d'un étranger mineur doit être entourée de garanties particulières de nature à assurer le respect effectif de ses droits et libertés fondamentaux. Au nombre des exigences permettant d'en garantir l'effectivité figure notamment l'obligation, posée par l'article L. 744-2, que le registre qui doit être tenu dans tous les lieux recevant des personnes placées ou maintenues en rétention, mentionne " l'état-civil des enfants mineurs [] ainsi que les conditions de leur accueil ". Il s'ensuit que l'autorité administrative doit s'attacher à vérifier, dans toute la mesure du possible, l'identité d'un étranger mineur placé en rétention et faisant l'objet d'une mesure d'éloignement forcé par voie de conséquence de celle ordonnée à l'encontre de la personne qu'il accompagne ainsi que la nature exacte des liens qu'il entretient avec cette dernière.

6. Il résulte de l'instruction que le préfet de Mayotte a décidé que la jeune E serait placée en rétention et éloignée à destination de Madagascar accompagnée de Mme B A, ressortissante malgache née le 1er janvier 1990. Il ne ressort d'aucune des pièces versées aux débats que le préfet se serait attaché à vérifier, dans toute la mesure du possible, les liens de cette enfant mineure avec Mme A alors que l'acte de naissance de la jeune E, dont le caractère probant n'est pas remis en cause, révèlent qu'aucun lien juridique ou familial ne relie celle-ci à cette enfant mineure qui aurait été placée dans un " kwassa " par sa grand-mère malade qui ne pouvait plus s'en occuper. Dans ces conditions, l'arrêté n° 6286/2024 du préfet de Mayotte du 12 avril 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai à Mme A en tant qu'il mentionne que l'intéressée est accompagnée de la jeune E, porte une atteinte grave et manifestement illégale à l'intérêt supérieur de cet enfant mineur garanti par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Par suite, il y a lieu de suspendre les effets de l'arrêté faisant obligation de la jeune E de quitter le territoire français sans délai.

Sur les autres conclusions de la requête :

7. Mme F D n'établit pas, ni même n'allègue avoir accompli des démarches aux fins d'engager une procédure de regroupement familial de sa fille mineure ni même avoir sollicité une autorisation spéciale aux fins de lui permettre de rejoindre le territoire métropolitain, il n'y a pas lieu, en l'état, de faire droit à ses conclusions aux fins d'injonction de lui délivrer un laisser-passer.

8. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de condamner l'Etat à verser à larequérante la somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 12 avril 2024 du préfet de Mayotte portant obligation de quitter le territoire français sans délai est suspendue.

Article 2 : L'Etat versera à Mme D la somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F D, agissant en sa qualité de représentante légale de sa fille E, et au préfet de Mayotte.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Fait à Mamoudzou, le 16 avril 2024.

Le juge des référés,

A. KHATER

La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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