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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2010195

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2010195

jeudi 15 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2010195
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère Chambre
Avocat requérantBONAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 décembre 2020, M. B A, représenté par Me Bonan, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 1 686,83 euros en réparation du préjudice financier résultant de la perte de jours de congés payés subi du fait de l'absence de transposition de la directive 2003/88/CE du 4 novembre 2003 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée pour ne pas avoir procédé à la transposition en droit interne de l'article 7 de la directive n° 2003/88/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 novembre 2003 concernant certains aspects de l'aménagement du temps de travail ;

- il a droit à l'indemnisation du préjudice qu'il a subi du fait de l'impossibilité de bénéficier de congés payés durant la période où il a été placé en arrêt de travail pour un motif non professionnel, pour un montant de 1 686,83 euros.

Une mise en demeure de produire a été adressée le 1er septembre 2022 au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, qui n'a pas présenté d'observations en défense.

Par une ordonnance du 5 avril 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 20 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le traité sur le fonctionnement de l'Union Européenne ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive 2003/88/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 novembre 2003 concernant certains aspects de l'aménagement du temps de travail ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Hameline, présidente,

- les conclusions de Mme Sarac-Deleigne, rapporteure publique,

- et les observations de Me Fiorentino représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, salarié de la société Centre Ambulancier 13, a été placé en arrêt de travail en raison d'une maladie non professionnelle du 13 juillet au 22 septembre 2019 et du 1er février au 30 juin 2020. Par un courrier du 7 octobre 2020, il a sollicité auprès de la ministre en charge du travail l'indemnisation du préjudice qu'il estime avoir subi en raison de l'absence de transposition en droit interne de l'article 7 de la directive 2003/88/CE du 4 novembre 2003 et de l'incompatibilité des dispositions de l'article L. 3141-5 du code du travail relatives aux périodes prises en compte pour acquérir des droits à congés payés avec les dispositions de cette directive. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par l'administration pendant plus de deux mois sur cette demande. M. A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1 686,83 euros en réparation du préjudice financier correspondant à la rémunération des jours de congés payés dont il considère avoir été privé.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

2. La responsabilité de l'Etat du fait des lois est susceptible d'être engagée en raison des obligations qui sont les siennes pour assurer le respect des conventions internationales par les autorités publiques, pour réparer l'ensemble des préjudices qui résultent de l'intervention d'une loi adoptée en méconnaissance des engagements internationaux de la France, au nombre desquels figure le respect du droit de l'Union Européenne. Il appartient à la victime d'établir la réalité de son préjudice et l'existence d'un lien de causalité directe entre l'inconventionnalité de la loi et le préjudice.

3. D'une part, aux termes de l'article L. 3141-3 du code du travail : " Le salarié a droit à un congé de deux jours et demi ouvrables par mois de travail effectif chez le même employeur. / La durée totale du congé exigible ne peut excéder trente jours ouvrables ". Aux termes de l'article L. 3141-5 du même code, s'agissant de la suspension de l'exécution du contrat de travail pour raison de santé : " Sont considérées comme périodes de travail effectif pour la détermination de la durée du congé : () / 5° Les périodes, dans la limite d'une durée ininterrompue d'un an, pendant lesquelles l'exécution du contrat de travail est suspendue pour cause d'accident du travail ou de maladie professionnelle / () ". Il résulte de ces dispositions que les périodes pendant lesquelles l'exécution du contrat de travail est suspendue pour cause de maladie d'origine non professionnelle ne sont pas considérées comme périodes de travail effectif pour la détermination du droit à congé annuel.

4. D'autre part, aux termes de l'article 7 de la directive 2003/88/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 novembre 2003 relative à certains aspects de l'aménagement du temps de travail : " Congé annuel 1. Les Etats membres prennent les mesures nécessaires pour que tout travailleur bénéficie d'un congé annuel payé d'au moins quatre semaines, conformément aux conditions d'obtention et d'octroi prévues par les législations et/ou pratiques nationales. 2. La période minimale de congé annuel payé ne peut être remplacée par une indemnité financière, sauf en cas de fin de relation de travail ". En application de la partie B de l'annexe I de cette directive, le délai de transposition de l'article 7 était fixé au 23 mars 2005.

5. Il résulte des dispositions du paragraphe 1 de l'article 7 de la directive 2003/88/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 novembre 2003, telles qu'interprétées par la Cour de justice des communautés européennes notamment dans ses arrêts C-350/06 et C- 520/06 du 20 janvier 2009 Gerhard Schultz-Hoff et Stringer et C-282/10 du 24 janvier 2012 Maribel Dominguez, qu'elles font obstacle à toute distinction en fonction de l'origine de l'absence du travailleur en congé de maladie, dûment prescrit, pour l'application du principe selon lequel tout travailleur, qu'il ait été mis en congé de maladie à la suite d'un accident survenu sur le lieu du travail ou ailleurs, ou à la suite d'une maladie de quelque nature ou origine qu'elle soit, a droit à un congé annuel payé d'au moins quatre semaines. Par suite, les dispositions précitées du code du travail, qui font obstacle à ce qu'un salarié bénéficie d'au moins quatre semaines de congé annuel payé au titre d'une année qu'il a passée en tout ou partie en situation de congé maladie d'origine non professionnelle, sont incompatibles dans cette mesure avec le paragraphe 1 de l'article 7 de la directive 2003/88/CE.

6. En vertu des principes de primauté, d'unité et d'effectivité issus des traités, tels qu'ils ont été interprétés par la Cour de justice de l'Union européenne, le juge national, chargé d'appliquer les dispositions et principes généraux du droit de l'Union, a l'obligation d'en assurer le plein effet en laissant au besoin inappliquée toute disposition contraire, qu'elle résulte d'un engagement international de la France, d'une loi ou d'un acte administratif.

7. En matière de congés payés, dans son arrêt C-569/16 et C-570/16 du 8 novembre 2018 Bauer et Willmeroth, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé qu'en cas d'impossibilité d'interpréter une réglementation nationale de manière à en assurer la conformité avec l'article 7 de la directive 2003/88/CE et l'article 31§2 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, la juridiction nationale doit laisser cette réglementation nationale inappliquée. Elle a précisé que cette obligation s'impose à la juridiction nationale en vertu de ces articles lorsque le litige oppose un bénéficiaire du droit à congé à un employeur ayant la qualité d'autorité publique mais aussi, en vertu de l'article 31§2 de la Charte des droits fondamentaux, lorsque le litige oppose le bénéficiaire du droit à congé à un employeur ayant la qualité de particulier. Pour les mêmes motifs, la Cour de cassation a jugé notamment par des arrêts de sa chambre sociale n°22-17.340, n°22-17.341 et n°22-17.342 du 13 septembre 2023, qu'il incombe au juge judiciaire, dans les litiges entre particuliers, d'écarter partiellement l'application des dispositions de l'article L. 3141-3 du code du travail en ce qu'elles subordonnent à l'exécution d'un travail effectif l'acquisition de droits à congés payés par un salarié dont le contrat de travail est suspendu par l'effet d'un arrêt de travail pour cause de maladie non professionnelle et de juger que le salarié peut prétendre à ses droits à congés payés au titre de cette période en application des dispositions des articles L. 3141-3 et suivants du code du travail.

8. Il résulte de ce qui précède que le salarié qui a vu son contrat de travail suspendu pour cause de maladie non professionnelle et qui ne s'est pas vu reconnaître son droit à congé payé en conséquence peut demander réparation du préjudice en résultant à son employeur de droit privé et former une action à cette fin devant le juge judiciaire à qui qu'il incombe d'écarter l'application des articles L. 3141-3 et L. 3141-5 du code du travail en tant que ces dispositions sont contraires à l'article 7 de la directive du 4 novembre 2003 et à l'article 31§2 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. En l'espèce, si M. A fait valoir qu'il n'a pas acquis de droits à congés payés pendant les périodes citées au point 1 au cours desquelles il se trouvait en arrêt de maladie, il ne justifie pas avoir demandé à son employeur de bénéficier de l'acquisition de congés payés pendant cette période au titre de la réglementation européenne, ni avoir saisi le juge judiciaire d'une demande tendant à ce que son employeur lui fasse bénéficier du droit à de tels congés. Dans ces conditions, dès lors, d'une part, que, pour les motifs précédemment exposés, la non transposition de l'article 7 de la directive 2003/88/CE ne fait pas obstacle à l'acquisition de jours de congés payés par les salariés se trouvant dans la situation du requérant, d'autre part, que le seul préjudice dont celui-ci demande réparation est celui tiré de la privation de l'acquisition de tels droits et, enfin, que rien ne permet de dire qu'il ne pourrait obtenir satisfaction dans le cadre d'une action formée contre son employeur devant le juge judiciaire, M. A n'établit pas l'existence d'un lien de causalité direct entre la non-conformité de la loi à la directive et le préjudice dont il demande réparation.

9. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris en ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Délibéré après l'audience du 14 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Hameline, présidente,

Mme Fabre, première conseillère,

Mme Hétier-Noël, première conseillère.

Assistées de Mme Marquet, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 février 2024.

L'assesseure la plus ancienne

signé

E. Fabre

La présidente,

signé

M.-L. Hameline

La greffière,

signé

B. Marquet

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière

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