mercredi 25 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Marseille |
| Section | Tribunal Administratif de Marseille |
| N° Dossier | TA13-2109670 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 8ème chambre |
| Avocat requérant | SALON |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 30 octobre 2021, 20 janvier et 7 août 2023 et 29 mai 2024, et un mémoire enregistré le 29 avril 2024 non communiqué en application des dispositions de l'article R. 611-1 du code de justice administrative, la société JCDecaux France, représentée par Me Salon, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 22 185,99 euros hors taxes en réparation des préjudices subis à la suite de la manifestation dite des " gilets jaunes " du 8 décembre 2018, assortie des intérêts au taux légal à compter du 9 mars 2020 et capitalisation des intérêts ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les conditions d'engagement de la responsabilité de l'Etat sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure sont réunies ;
- le préjudice subi en raison des dégradations commises sur 27 abris voyageurs et mobiliers urbains d'information et 2 kiosques à journaux de sa filiale lors des manifestations du 8 décembre 2018 à Marseille s'élève à 22 185, 99 euros hors taxes, soit 26 623,19 euros toutes taxes comprises.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 11 mars 2022 et 22 mars 2023, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Gaspard-Truc ;
- les conclusions de M. Garron, rapporteur public ;
- et les observations de Me Roll substituant Me Salon, représentant la société JCDecaux France.
Une note en délibéré, présentée pour la société JCDecaux France, a été enregistrée le 6 septembre 2024.
Considérant ce qui suit :
1. Le 8 décembre 2018, une manifestation de " gilets jaunes " et une " marche pour le climat ", ayant rassemblé plusieurs milliers de personnes à Marseille, ont été marquées par des affrontements entre manifestants et forces de l'ordre, ainsi que des actes de vandalisme commis par certains groupes d'individus. Les sociétés JCDecaux et Médiakiosk, propriétaires de mobilier urbain implanté sur le territoire de la commune de Marseille, ont porté plainte, les 11 décembre 2018 et 28 février 2019, pour des dégradations de biens leur appartenant installés dans le centre-ville. En 2020, la société Médiakiosk a été absorbée par la société JCDecaux, laquelle vient aux droits de la première. La compagnie d'assurance de la société JCDecaux France ne l'ayant pas indemnisée en raison du montant de la franchise applicable aux dommages directs causés à ses biens, qui excédait le montant des préjudices subis, par un courrier du 9 mars 2020, la société requérante a demandé au préfet des Bouches-du-Rhône à être indemnisée au titre des dégradations commises, sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure. Le préfet ayant implicitement rejeté sa demande, par la présente requête, la société JCDecaux France demande la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 22 185, 99 euros hors taxes en indemnisation des préjudices allégués.
Sur la responsabilité de l'Etat sans faute sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure :
2. Aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens () ". L'application de ces dispositions est subordonnée à la condition que les dommages dont l'indemnisation est demandée résultent de manière directe et certaine de crimes ou de délits déterminés, commis par des rassemblements ou des attroupements précisément identifiés.
3. La société requérante fait état des dommages causés à ses biens lors des manifestations du 8 décembre 2018 à Marseille, consistant en la dégradation ou détérioration de 25 abris voyageurs et mobiliers urbains d'information à caractère général ou local supportant, à titre accessoire, de la publicité commerciale et de deux kiosques à journaux.
4. Il résulte de l'instruction, notamment du compte-rendu établi par la direction départementale de la sécurité publique des Bouches-du-Rhône du 9 décembre 2018, que dans la matinée du samedi 8 décembre 2018, un cortège de manifestants " gilets jaunes " s'est réuni sur le Vieux-Port pour ensuite défiler, à partir de 10h30, vers la préfecture des Bouches-du-Rhône, où une délégation a été reçue par les pouvoirs publics à 12h30. Après avoir quitté la préfecture aux alentours de 13h00, le rassemblement a rejoint sur le Vieux-Port la " marche pour le climat ", organisée ce jour-là à la suite d'un appel de plusieurs organisations non gouvernementales et syndicats. Aux alentours de 11h, une petite bombe artisanale a explosé à l'angle de la Canebière et du cours Lieutaud à proximité du commissariat du 1er arrondissement. Le cortège de la " marche pour le climat ", au sein duquel de nombreux " gilets jaunes " étaient présents, a quant à lui quitté le Vieux-Port vers 14h30 pour rejoindre la Place Castellane. Par suite, les rassemblements du 8 décembre 2018 doivent être regardés comme ayant suivi un itinéraire débutant au Vieux-Port jusqu'à la préfecture des Bouches-du-Rhône, située 1 place de la Préfecture, et la place Castellane, en empruntant, compte tenu des divers incidents à proximité de cette avenue, la Canebière jusqu'au croisement du cours Lieutaud. Or, selon le plan produit par la société requérante, les points endommagés se répartissent en deux blocs distincts, le premier comprenant ceux situés dans le bas de la Canebière entre le Vieux-Port et le cours Lieutaud, ou à proximité immédiate, y compris le kiosque du cours Jean Ballard, et le second comprenant ceux situés, après le haut de la Canebière, boulevard de la Libération ou à proximité, y compris l'abri voyageur proche de la gare Saint-Charles. Ces dernières dégradations, commises dans le périmètre du boulevard de la Libération, et situées à plus d'un kilomètre des dégradations commises sur le bas et le milieu de la Canebière ne peuvent, compte tenu de leur localisation très éloignée du trajet du cortège des " gilets jaunes " et de la " marche pour le climat ", être regardées comme commises effectivement dans le cadre de ces manifestations. Par suite, dans les circonstances de lieu de l'espèce, il n'est pas établi que les agissements à l'origine des dommages en cause situés à proximité du boulevard de la Libération ont été commis par un attroupement ou un rassemblement au sens des dispositions précitées de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.
5. En revanche, il ressort du compte-rendu établi par la direction départementale de la sécurité publique des Bouches-du-Rhône précité, que la manifestation de membres du mouvement dit des " gilets jaunes " et la " marche pour le climat " se sont déroulées de 7h00 à 22 heures, avec, au plus fort de celles-ci, 10 000 personnes, dont 500 " hostiles " et qu'elles ont été émaillées d'incidents. Ainsi qu'il a été dit, une petite bombe artisanale a explosé à l'angle de la Canebière et du cours Lieutaud et de nombreux jets de projectiles ont notamment été relevés au cours de la journée dans la zone géographique Vieux-Port/Canebière. Si le préfet des Bouches-du-Rhône invoque la présence, au cours des manifestations du 8 décembre 2018, de groupes de " casseurs " dont l'action doit être distinguée de celle des manifestants et se prévaut du mode opératoire de ces individus, lesquels auraient pillé plusieurs boutiques durant la journée, il n'est pas établi, en dépit des articles de presse joints au dossier, que les dégradations des biens de la société JCDecaux situés dans le périmètre Vieux-Port/Canebière et jusqu'au cours Lieutaud seraient imputables à ces individus, ni même que ces derniers auraient été animés par la seule intention de commettre ces délits. Dans ces conditions, en l'absence d'éléments précis et circonstanciés de nature à établir que les dommages à proximité du Vieux-Port et de la Canebière jusqu'au cours Lieutaud auraient été le fait de groupes isolés constitués et organisés dans le seul but de commettre des délits, ces dommages doivent être regardés comme ayant été causés par les participants à la manifestation du 8 décembre 2018, dans le cadre de celle-ci ou dans son prolongement immédiat. La circonstance que les procès-verbaux de dépôt de plainte, qui au demeurant indiquent bien que les dégradations ont été commises le 8 décembre 2018, ne mentionnent pas d'heure précise de commission des faits, ne peut suffire à écarter l'existence d'un lien de causalité avec la manifestation qui s'est tenue ce jour-là. Par suite, les dégradations situées dans ce périmètre, qui revêtent le caractère de dommages résultant de crimes ou délits commis à force ouverte et par violence par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, sont de nature à engager la responsabilité sans faute de l'État sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.
En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :
6. Il résulte de l'instruction que les dégradations commises le 8 décembre 2018 dans le périmètre situé à proximité du Vieux-Port et de la Canebière jusqu'au cours Lieutaud ont porté sur 10 abris voyageurs et panneaux d'information et 1 kiosque à journaux. La société JCDecaux France sollicite, pour la réparation des biens endommagés, l'indemnisation de préjudices correspondant à des dépenses de main d'œuvre, d'intervention et de matériel.
7. S'agissant du coût de la main-d'œuvre, il résulte de l'instruction que la société JCDecaux France a fait appel à sa propre main d'œuvre pour réparer les dégradations. Dès lors que les frais salariaux correspondant à l'emploi de ses salariés auraient été exposés par la société indépendamment des dégradations commises et alors que la société n'établit ni même n'allègue avoir subi un éventuel surcoût de dépenses de personnel, lié, par exemple, au paiement d'heures supplémentaires, qui pourrait ouvrir droit à indemnisation sous réserve d'être en lien direct avec les délits commis lors des manifestations, les dépenses en cause ne sauraient être regardées comme constitutives d'un préjudice. Par suite, la demande de la société requérante tendant à l'indemnisation du préjudice financier lié au coût de la main d'œuvre engendré par les réparations des biens endommagés doit être rejetée.
8. S'agissant du coût relatif aux interventions extérieures, la société requérante produit deux factures en date des 4 et 10 janvier 2019 émises par la société CEPM pour des montants de 1 600 et 950 euros hors taxes relatives à la réparation des dégâts commis sur les abris voyageurs et panneaux d'information lors de la manifestation du 8 décembre 2018. Il résulte de l'instruction que le montant du préjudice indemnisable, ayant résulté de la dégradation des abris voyageurs et panneaux d'information situés dans le périmètre dommageable à proximité du Vieux-Port et de la Canebière et jusqu'au cours Lieutaud, soit les abris n° 191, 408, 409 et 414, s'élève à la somme de 800 euros hors taxes (HT).
9. Il résulte du I de l'article 256 du code général des impôts que le versement d'une somme par un débiteur à son créancier ne peut être regardé comme la contrepartie d'une prestation de service entrant dans le champ de la taxe sur la valeur ajoutée qu'à la condition qu'il existe un lien direct entre ce versement et une prestation individualisable. N'est en revanche pas soumis à cette taxe le versement d'une indemnité accordée par décision juridictionnelle qui a pour seul objet de réparer le préjudice subi par le créancier du fait du débiteur. Les indemnités accordées par le présent jugement ayant pour seul objet de réparer les préjudices financiers subis par la société JCDecaux France, les indemnités dues par l'Etat n'ont pas à être majorées de la taxe sur la valeur ajoutée.
10. S'agissant du coût du matériel à remplacer, il résulte de l'instruction, en particulier de la note de débit de réparations internes, ainsi que de l'estimation issue du rapport sur sinistre établi le 18 février 2020 par l'assureur de la société requérante, dont il ressort que pour 25 abris voyageurs et panneaux d'information, le montant du préjudice s'élève à 8 758,34 euros HT et pour 2 kiosques, le montant du préjudice s'élève à 8 864,85 pour les matériaux. Le préfet des Bouches-du-Rhône, qui au demeurant a été associé à l'évaluation du préjudice ainsi qu'en atteste le courrier du 28 mai 2019 de l'assureur de JCDecaux France, n'apporte aucun élément de nature à démontrer que, compte tenu de la nature et de l'ampleur du sinistre, l'évaluation détaillée par l'expert commis par la société requérante serait erronée ou surévaluée. L'estimation du préjudice à laquelle a procédé l'expert tient compte avec précision de la nature et de l'étendue des travaux nécessaires pour remédier au remplacement du coût du matériel dégradé. Dès lors que seuls 10 abris voyageurs et panneaux d'information et 1 kiosque étaient situés dans le périmètre dommageable, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par la société JCDecaux France, au titre des frais de réparation du matériel endommagé, en lui allouant une indemnité à hauteur de 3 503,34 euros HT pour 10 abris bus et 4 432,43 euros HT pour le kiosque. Il en résulte que la société JCDecaux France est fondée à demander la condamnation de l'Etat à lui rembourser la somme de 7 935,77 euros au titre du remplacement du matériel, sans qu'il soit nécessaire de majorer cette somme de la taxe sur la valeur ajoutée ainsi qu'il a été dit au point 9.
11. Il résulte de tout ce qui précède que la société JCDecaux est fondée à demander la condamnation de l'Etat à lui rembourser la somme totale de 8 735,77 euros.
Sur les intérêts et leur capitalisation :
12. La société JCDecaux France a droit aux intérêts de la somme de de 8 735,77 euros à compter de la date de réception de sa demande préalable du 9 mars 2020. Elle est fondée à demander, en outre, la capitalisation des intérêts à compter du 30 octobre 2021, date d'introduction de sa requête sollicitant cette capitalisation, et à chaque échéance annuelle à compter de cette date, pour qu'ils produisent eux-mêmes des intérêts.
Sur les frais liés à l'instance :
13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à la société JCDecaux France sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société JCDecaux France la somme de 8 735,77 euros. Cette somme portera intérêt au taux légal à compter de la date de réception de la demande préalable du 9 mars 2020. Ces intérêts seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts à l'échéance annuelle à compter du 30 octobre 2021.
Article 2 : L'Etat versera à la société JCDecaux France la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société JCDecaux France et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera adressée au préfet des Bouches-du-Rhône.
Délibéré après l'audience du 4 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Jorda-Lecroq, présidente de chambre,
Mme Gaspard-Truc, première conseillère,
Mme Forest, première conseillère,
Assistées de Mme Faure, greffière.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 septembre 2024.
La rapporteure,
Signé
F. Gaspard-Truc
La présidente,
Signé
K. Jorda-Lecroq
La greffière,
Signé
N. Faure
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
La greffière.
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
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01/06/2026
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01/06/2026
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