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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2209077

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2209077

vendredi 16 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2209077
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBISSANE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 21 octobre 2022 et le 26 octobre 2022, M. B C, représenté par Me Bissane, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 octobre 2022 par lequel le préfet du Var l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, lui a interdit de retourner sur le territoire pour une durée d'un an ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 à verser à son conseil qui renonce dans ce cas à percevoir la part contributive de l'État due au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français

- la décision porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et méconnait les stipulations de l'article 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-la décision méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

Sur la décision portant refus de délai de départ de volontaire

-la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, il dispose d'une adresse stable et de garantie de présentation ;

Sur la décision fixant le pays de destination

-la décision méconnait les dispositions de l'article 3 de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français

- la décision est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur de droit ;

Par un mémoire en défense enregistré le 21 novembre 2022, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. D pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience :

- le rapport de M. Grimmaud, premier conseiller,

- les observations de Me Bissane pour M. C.

Le préfet du Var n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant turc né le 19 avril 1988, déclare être entré irrégulièrement en France pour la dernière fois en 2015. Il a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile auprès de l'office français pour les réfugiés et apatrides le 17 août 2009. Cette demande a fait l'objet d'une décision de rejet en date du 17 novembre 2009 confirmée le 22 septembre 2010 par la cour nationale du droit d'asile. En conséquence, M. C a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français en date du 31 mai 2012 à laquelle il n'a pas déféré. M. C a saisi l'office français pour les réfugiés et apatrides d'une demande de réexamen le 28 juillet 2015. Cette demande a fait l'objet d'une décision de rejet en date du 29 juillet 2015 confirmée par la cour nationale du droit d'asile le 28 janvier 2016. En conséquence, M. C a fait l'objet d'une nouvelle obligation de quitter le territoire français en date du 15 juillet 2015 qui a été exécuté le 8 août 2015. Le 26 mars 2019, M. C une nouvelle demande de réexamen auprès de l'office français pour les réfugiés et apatrides. Celle-ci a été rejetée par décision en date du même jour confirmée par la cour nationale du droit d'asile le 27 juillet 2019. En conséquence, M. C a une nouvelle fois fait l'objet d'un arrêté préfectoral en date du 7 août 2019 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours auquel il n'a pas déféré. M. C a été interpellé le 20 octobre 2022 dans le cadre d'une procédure de contrôle d'identité et a été placé en garde à vue au motif de conduite d'un véhicule sans permis. Le préfet du Var a pris à son encontre un nouvel arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai assorti d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une année. M. C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Si M. C se prévaut d'une présence en France depuis l'été 2015 selon ses déclarations, il produit des justificatifs de loyers et de consommation électrique ponctuels sur la période. En outre, les pièces du dossier révèlent que M. C est revenu irrégulièrement en France pour la dernière fois à l'été 2015 selon ses propres écritures, soit peu de temps après avoir été éloigné le 8 août 2015 vers son pays d'origine en exécution de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français du préfet du Vaucluse en date du 15 juillet 2015. S'il se prévaut de la présence de son épouse arrivée peu de temps après lui, Mme E C et de ses deux enfants nés à Marseille le 13 octobre 2016 et le 23 septembre 2020, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'ils ne se trouveraient pas dans la même situation administrative que lui. Il n'existe ainsi aucun obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue dans leur pays d'origine où ses deux enfants peuvent poursuivre leur scolarité. Si M. C se prévaut de la présence à Vitrolles de la tombe de son enfant décédé à la naissance le 10 mars 2019, ce triste évènement ne suffit pas à démontrer l'intensité de ses liens avec la France. En outre, M. C ne se prévaut d'aucune intégration sociale ou professionnelle, celui-ci ayant déclaré, au cours de son audition par les services de police, travailler ponctuellement et clandestinement en qualité de façadier. Enfin, M. C n'établit pas être dépourvu d'attaches familiales en Turquie où il a passé l'essentiel de son existence. Au regard de ces éléments, la décision attaquée portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours ne porte aucune atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé et ne peut en conséquence être regardée comme entachée d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

5. Il ressort des pièces du dossier que les enfants de M. C n'ont pas vocation à être séparés de leurs parents qui se trouvent dans la même situation administrative qu'eux et peuvent poursuivre leur scolarité en Turquie, pays dont ils ont la nationalité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L.612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L.612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ; 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. "

7. Si M. C produit à l'instance un passeport turc en cours de validité et établit, par les quittances de loyer versées à l'instance, disposer d'une résidence stable situé Parc Saint Georges, Bâtiment FG à Marignane où résident également son épouse et ses deux enfants, il ressort néanmoins des pièces du dossier que M. C est revenu irrégulièrement en France pour la dernière fois à l'été 2015 selon ses déclarations, très peu de temps après avoir été éloigné le 8 août 2015 vers son pays d'origine en exécution de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français du préfet du Vaucluse en date du 15 juillet 2015. Il ressort également du dossier qu'il s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français en toute connaissance de cause et a fait l'objet d'une nouvelle mesure d'éloignement en date du 13 mai 2019 à laquelle il n'a pas déféré. En outre, M. C ne peut sérieusement soutenir qu'il n'a pas volontairement exécuté l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours du 7 août 2019 au motif de la pandémie de covid-19 qui n'est intervenue que plusieurs mois après l'expiration dudit délai de trente jours. S'il se prévaut de ce que son épouse était enceinte à cette période, il ressort des pièces du dossier que cette explication est incompatible avec la naissance de son enfant A intervenue un an après le 23 septembre 2020. Au regard de ces circonstances, le préfet du Var a pu regarder comme établi le risque que M. C se soustraie à la nouvelle, et quatrième, décision d'éloignement le concernant et lui refuser ainsi le bénéfice d'un délai de départ volontaire en application du 5° de l'article L.612-3. Par suite, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

Sur la décision fixant le pays de destination

8. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. Le requérant se borne à soutenir sans plus de développement que la décision en litige est entachée d'une méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme sans que ce moyen ne soit assorti de précision permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, le moyen doit être écarté.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français

10. Aux termes de l'article L.612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L.612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. "

11. Le requérant n'apporte aucun élément de nature à contester sérieusement les motifs de la décision, celui-ci ne justifiant d'aucune circonstance humanitaire ou bien de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France où il ne peut se prévaloir d'aucune intégration sociale et professionnelle, malgré une présence continue alléguée depuis sept ans, ni d'aucune perspective ou projet sérieux d'insertion. En outre, il ressort du dossier que si son épouse et ses deux enfants résident à ses côtés, ils se trouvent dans une situation administrative similaire et la cellule familiale peut se reconstituer en Turquie. Il ressort ensuite des pièces du dossier d'une part que M. C n'a pas déféré à l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours prise à son encontre par le préfet des Bouches-du-Rhône le 7 août 2019, d'autre part que si l'obligation de quitter le territoire français sans délai du préfet du Vaucluse en date du 15 juillet 2015 a finalement été exécutée le 7 août 2015 M. C en a immédiatement annulé les effets en revenant irrégulièrement sur le territoire français ce même été 2015 selon ses propres écritures. Si le préfet du Var ne retient pas le caractère de menace à l'ordre public, l'intéressé ne saurait soutenir, au regard des éléments qui précèdent, qu'en décidant de prononcer une interdiction de retour sur le territoire français à son encontre d'une durée d'une année, le préfet des Bouches-du-Rhône a pris une mesure disproportionnée par rapport aux buts pour lesquels elle a été prise. Le moyen tiré du caractère disproportionné de la décision au regard de ses conséquences sur sa situation doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. C à fin d'annulation de l'arrêté du 20 octobre 2022 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au préfet du Var.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 décembre 2022.

Le magistrat désigné,

Signé

J-M. D

Le greffier,

Signé

H. Ben Hammouda

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier

2

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