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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2209284

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2209284

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2209284
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantCOLAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 novembre 2022, Mme G F, agissant en son nom propre et au nom de ses quatre enfants mineurs J D H, D D H, D D H et K D H, représentée par Me Colas demande au C des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre, à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de mettre à sa disposition un hébergement d'urgence susceptible de l'accueillir de manière pérenne et adaptée avec ses quatre enfants mineurs, dans un délai de 24 heures et ce sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à Me Colas.

Elle soutient que :

- il existe une situation d'urgence dès lors que sa mise à l'abri par une association prendra fin le 11 novembre prochain et qu'elle se trouve sans solution d'hébergement alors qu'elle est en charge de quatre enfants âgés de deux, quatre, cinq et onze ans ;

- la carence de l'Etat porte une atteinte grave et manifestement illégale, au regard de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles, à son droit à l'hébergement d'urgence.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2022, le préfet des

Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- l'intéressée a bénéficié de moyens d'hébergement dès son arrivée sur le territoire français et est toujours domiciliée chez Mme A E, de sorte que l'urgence n'est pas caractérisée ;

- elle n'a accompli aucune démarche pour demander son admission au séjour au titre de l'asile ou sa régularisation à quelque titre que ce soit ;

- le dispositif d'hébergement d'urgence est saturé ;

-aucune carence ne saurait lui être reprochée en l'absence de sollicitation préalable des intéressés ;

- il n'est pas établi par les pièces produites que la requérante présente une situation de vulnérabilité particulière lui conférant une priorité sur d'autres demandeurs avec enfants.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme I pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 10 novembre 2022 à 14 heures 30, tenue en présence de M. Machado, greffier d'audience, Mme I a lu son rapport et entendu Me Colas qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens. Elle précise que, victime de violences conjugales dans son pays d'origine, elle envisage de demander l'asile et que l'irrégularité de son séjour ne saurait faire obstacle à son éligibilité à un dispositif d'hébergement d'urgence, que le préfet des Bouches-du-Rhône se méprend sur l'âge de début de l'obligation scolaire et qu'il ressort du caractère immuable des chiffres annoncés par la préfecture dans ses mémoires en défense que cette dernière ne se livre pas à une évaluation réelle et concrète des capacités d'hébergement, alors que la réalité des capacités d'hébergement permet au préfet de déférer aux injonctions du C, et que la vulnérabilité particulière de cette famille justifie qu'un hébergement d'urgence lui soit alloué par préférence.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête en référé de la requérante, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le C des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le C des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

3. Mme F, ressortissante comorienne née le 11 avril 1990 et qui indique être entrée en France avec ses quatre enfants mineurs en septembre 2021 demande au C des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de l'héberger dans le cadre d'une structure d'hébergement d'urgence.

4. Aux termes de l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles : " Dans chaque département est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'Etat, un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse, de procéder à une première évaluation de leur situation médicale, psychique et sociale et de les orienter vers les structures ou services qu'appelle leur état. Cette orientation est assurée par un service intégré d'accueil et d'orientation () ". L'article L. 345-2-2 de ce code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 du même code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée. Cette orientation est effectuée vers une structure d'hébergement stable ou de soins, ou vers un logement, adaptés à sa situation ".

5. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions précitées, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au C des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée. Les ressortissants étrangers qui se maintiennent irrégulièrement sur le territoire sans y demander l'asile ou la délivrance d'un titre de séjour n'ayant pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence, une carence constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne saurait être caractérisée qu'en cas de circonstances exceptionnelles. Constitue une telle circonstance, en particulier lorsque, notamment du fait de leur très jeune âge, une solution appropriée ne pourrait être trouvée dans leur prise en charge hors de leur milieu de vie habituel par le service de l'aide sociale à l'enfance, l'existence d'un risque grave pour la santé ou la sécurité d'enfants mineurs, dont l'intérêt supérieur doit être une considération primordiale dans les décisions les concernant.

6. Il résulte de l'instruction que Mme F se maintient irrégulièrement en France, depuis son entrée sur le territoire et qu'elle n'y a pas demandé l'asile ni la délivrance d'un titre de séjour. Elle a été hébergée depuis lors, avec ses quatre enfants, dans un premier temps grâce à son réseau amical, et, dans un deuxième temps, grâce au réseau associatif. Il résulte toutefois de l'instruction que le financement par l'association " Just " de cet hébergement en hôtel de l'intéressée et de sa famille prendra fin à la date du 11 novembre, faute pour l'association de disposer des fonds nécessaires à la poursuite de cet hébergement. Eu égard à la condition de mère isolée de la requérante, à l'âge de ses quatre enfants, à la vulnérabilité qui en résulte, et à l'imminence de la cessation de l'hébergement pour la famille, la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-2 précité du code de justice administrative doit être regardée comme remplie pour la requérante et ses enfants.

7. D'une part, l'irrégularité de la situation de Mme F au regard de son droit au séjour ne lui donne pas vocation à se maintenir en France, l'expose à faire l'objet à tout moment d'une mesure d'éloignement, et ne lui donne, dès lors, pas vocation à bénéficier d'un hébergement d'urgence. D'autre part, le préfet des Bouches-du-Rhône indique que le dispositif d'hébergement d'urgence est saturé.

8. Toutefois, d'une part, les données rapportées dans le mémoire en défense pour illustrer cette saturation portent la date du 14 juin 2022 et ne sauraient donc refléter la situation actuelle, alors que l'avocate de la requérante indique à la barre, sans être contredite, que les mêmes données chiffrées sont systématiquement reprises dans les mémoires en défense produits depuis l'été. D'autre part, Mme F est une mère isolée dont les enfants, scolarisés, sont respectivement âgés de 11 ans, 5 ans, 4 ans et 2 ans. Elle démontre avoir vainement tenté, de longue date, et à de très nombreuses reprises, d'obtenir, en appelant le numéro d'urgence 115, une solution d'hébergement pour elle et sa famille. Au regard du jeune âge des enfants de B F, de leur nombre et de sa situation de mère isolée, circonstances qui, prises dans leur ensemble, sont constitutives d'une circonstance exceptionnelle au sens du point 5 ci-dessus, et de l'absence de diligences accomplies par l'administration, l'Etat doit être regardé comme ayant porté une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Il y a lieu, en conséquence, d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône d'assurer l'hébergement d'urgence de la requérante et de ses enfants, dans un délai de deux jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Cette injonction est sans incidence sur les mesures que l'Etat pourrait prendre pour assurer l'éloignement de la famille F. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros au bénéfice de son conseil, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme F est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de proposer, dans un délai de 48 heures à compter de la notification de cette ordonnance, un lieu d'hébergement d'urgence adapté, notamment au regard du lieu de scolarisation de ses enfants, susceptible d'accueillir Mme F et ses quatre enfants.

Article 3 : L'Etat versera à Me Colas, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, une somme de 800 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme G F, au préfet des

Bouches-du-Rhône, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Colas.

Fait à Marseille, le 10 novembre 2022.

La C des référés,

Signé

A. I

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier

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