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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2210517

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2210517

lundi 16 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2210517
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantVOUILLOUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 décembre 2022, M. A D, représenté par

Me Bataillé, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 7 décembre 2022 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français de deux ans.

Il soutient que :

- il vit avec son épouse qui attend un enfant ;

- s'il a été violent avec sa femme, il le regrette, souhaite se faire soigner et suivre des stages de sensibilisation ;

- il travaille comme carreleur et souhaite créer son entreprise de bâtiment et travaux publics.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Par une décision du 20 septembre 2022, la présidente du tribunal a désigné Mme E pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- les observations de Me Bataillé, avocat, représentant M. D, présent et assisté de M. C interprète en langue arabe, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient que :

- le requérant a été convoqué devant le délégué du procureur pour violences conjugales mais pas devant le tribunal correctionnel et qu'il a reçu une convocation pour suivre un stage sur les violences conjugales en février 2023 ;

- l'épouse du requérant souhaite qu'il reste auprès d'elle ;

- la fille de M. D est née postérieurement à la décision attaquée ;

- M. D ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen sérieux de la situation du requérant ;

- la décision portant refus de délai de départ volontaire est contraire à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de la durée de la présence en France de M. D et de la durée et la réalité de sa vie commune avec son épouse ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans est disproportionnée, est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Le préfet n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant algérien, né le 6 août 1994 à Sidi Bel Abbes, serait entré en France en 2020, selon ses déclarations. Il demande au tribunal l'annulation de l'arrêté du 7 décembre 2022 lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de sa destination et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français de deux ans.

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ".

3. En l'espèce, la décision attaquée vise notamment les articles L. 611-1 et L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, elle mentionne que M. D ne démontre pas être entré régulièrement sur le territoire français, qu'il ne satisfait pas aux conditions requises pour prétendre à la régularisation de sa situation administrative et ne peut obtenir de plein droit de droit au séjour, qu'il déclare être en France depuis deux ans et n'a pas sollicité de titre de séjour, ne présente pas de lieu de résidence permanent, n'établit pas être domicilié à la Ciotat et qu'il a été interpellé pour violence conjugale. Par suite, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision manque en fait et doit par suite être écarté.

4. En deuxième lieu, il ne ressort ni des motifs de l'arrêté en litige, ni d'aucune autre pièce du dossier, que le préfet des Bouches-du-Rhône n'aurait pas procédé à un examen particulier et suffisamment approfondi de la situation de M. D au regard des éléments qui ont été portés à sa connaissance par l'intéressé. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen de sa situation personnelle doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. D est marié depuis le 6 août 2022 et qu'à la date de la décision attaquée, sa femme, de nationalité française, présente à l'audience, attendait un enfant, prévu pour le 22 décembre 2022, né postérieurement à la décision attaquée.Si le requérant soutient qu'il vit avec son épouse à la Ciotat depuis novembre 2021, l'attestation en ce sens signée par Mme B, épouse du requérant, ainsi que le seul avis d'échéance au nom de cette dernière relatif au règlement du loyer de décembre 2022 ne permettent pas d'établir l'ancienneté de cette communauté de vie, qui, à supposer qu'elle ait débuté un an avant la décision attaquée, est relativement brève. Au surplus, M. D, s'il le regrette, souhaite se soigner et suivre des stages de sensibilisation, s'est montré violent envers Mme B. Le requérant précise par ailleurs, qu'il est carreleur et souhaite créer son entreprise de BTP. Toutefois, il ne l'établit pas. Si M. D soutient qu'il réside en France depuis deux ans, ce qu'il n'établit au demeurant pas, cette durée de séjour est relativement brève et il ne produit aucune pièce faisant état d'une quelconque insertion sociale ou professionnelle. Enfin, M. D a vécu l'essentiel de sa vie en Algérie et ne justifie pas y être dépourvu d'attaches personnelles et familiales. Par suite, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision de refus d'accorder un délai de départ volontaire :

4. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

5. Le préfet des Bouches-du-Rhône a estimé, en l'espèce, que le risque de soustraction à l'obligation de quitter le territoire français était établi aux motifs que M. D ne justifiait pas être entré régulièrement sur le territoire français, ne pouvait présenter de passeport en cours de validité, ne justifiait pas d'un lieu de résidence permanent et s'était maintenu sur le territoire français de manière irrégulière sans avoir entrepris de démarches en vue de régulariser sa situation. Toutefois, M. D, qui n'a pas déclaré son intention de ne pas se conformer à l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, produit un passeport qui expire en juin 2023 et justifie résider à la Ciotat à l'adresse Rés La Baie des Anges, Bâtiment Jamaïque, Entrée C, avec son épouse. Dans les circonstances de l'espèce, bien que l'intéressé ne conteste pas être entré irrégulièrement sur le territoire français et s'être abstenu de solliciter depuis lors la délivrance d'un titre de séjour, le risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet n'est pas établi. Par suite, en refusant d'accorder à M. D un délai de départ volontaire pour quitter le territoire français, le préfet des Bouches-du-Rhône a commis une erreur d'appréciation.

6. Il résulte de ce qui précède que M. D est fondé à demander l'annulation de la décision du 7 décembre 2022 par laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

7. Aux termes du III de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative, par une décision motivée, assortit l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une durée maximale de trois ans à compter de sa notification, lorsque aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger ou lorsque l'étranger n'a pas satisfait à cette obligation dans le délai imparti. () / Lorsqu'elle ne se trouve pas en présence des cas prévus au premier alinéa du présent III, l'autorité administrative peut, par une décision motivée, assortir l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée maximale de deux ans. () La durée de l'interdiction de retour mentionnée au premier alinéa du présent III ainsi que le prononcé et la durée de l'interdiction de retour mentionnée au quatrième alinéa sont décidés par l'autorité administrative en tenant compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

8. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés au III de l'article L. 511-1, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

9. Ainsi qu'il a été dit notamment au point 3, M. D vit avec son épouse, de nationalité française, avec laquelle il a eu un enfant né fin décembre 2022. En outre, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'intéressé ait fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, et que sa présence sur le territoire français représente une menace pour l'ordre public. Dans les circonstances de l'espèce, le préfet des Bouches-du-Rhône a commis une erreur d'appréciation en prononçant à l'encontre de M. D une interdiction de retour sur le territoire français.

10. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de cette décision, que M. D est fondé à demander l'annulation de la décision du 7 décembre 2022 par laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône en date du 7 décembre 2022 est annulé en tant qu'il refuse à M. D l'octroi d'un délai de départ volontaire et qu'il prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet des

Bouches-du-Rhône.

Rendue publique par mise à disposition au greffe, le 16 janvier 2023.

La magistrate désignée,

Signé

G. ELe greffier,

Signé

T. Marcon

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier

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