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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2303214

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2303214

mercredi 12 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2303214
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGONIDEC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 avril 2023, Mme A B, représentée par Me Gonidec, demande au Tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 avril 2023 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé son transfert aux autorités néerlandaises, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'annuler l'arrêté du 3 avril 2023 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône d'admettre sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile dans un délai de dix jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

5°) à titre subsidiaire d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer, une attestation de demande d'asile en application de l'article R. 742-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

6°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son avocate en application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant transfert aux autorités néerlandaises :

- la décision attaquée a été prise en méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement n° 604-2013 dès lors qu'il n'est pas établi qu'elle a reçu les informations et brochures dans une langue qu'elle comprend et bénéficié d'un entretien personnalisé mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen " réel et sérieux " de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme des libertés fondamentales ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire, dans les circonstances de l'espèce, application des dispositions de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- la décision attaquée est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant transfert aux autorités néerlandaises ;

- elle méconnait l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 avril 2023, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens présentés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- le Règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le Règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Charpy, conseillère, en application des dispositions des articles L. 572-6 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés auxdits articles.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 7 avril 2023 :

- le rapport de Mme Charpy, magistrate désignée,

- les observations de Me Gonidec, représentant Mme B, requérante, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, et ajoute, d'une part que les pièces produites en défense ne permettent pas d'établir la date de saisine des autorités néerlandaises aux fins de la prise en charge de l'intéressée, et ne permettent dès lors pas de s'assurer du respect du délai de deux mois imparti aux autorités françaises pour saisir les autorités néerlandaises d'une telle demande ; d'autre part que la décision portant assignation à résidence est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa vie personnelle dès lors que ses proches ne résident pas à proximité de son lieu d'assignation.

- le préfet n'étant ni présent ni représenté.

Une note en délibéré, présentée par Mme B a été enregistrée le 7 avril 2023 à 13h01.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante turque née le 1er janvier 1977, a déclaré le 3 janvier 2023 son intention de solliciter l'asile. Le relevé de ses empreintes digitales réalisé le jour même a révélé qu'elle est entrée irrégulièrement en France munie d'un Visa C, délivré le 7 septembre 2022 par les autorités consulaires néerlandaises basées à Ankara, valable du 13 octobre 2022 au 27 novembre 2022 pour un séjour de trente jours autorisant une seule entrée sur le territoire néerlandais. Ces autorités, saisies le 6 janvier 2023 d'une demande de prise en charge en application de l'article 12.4 du règlement UE n° 604/2013 susvisé, ayant donné leur accord explicite le 27 février 2023, le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé, par arrêté du 3 avril 2023, le transfert de l'intéressée aux autorités néerlandaises, responsables de l'examen de sa demande d'asile. Par un autre arrêté du même jour, le préfet des Bouches-du-Rhône a assigné l'intéressée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Par sa requête, Mme B demande au Tribunal d'annuler pour excès de pouvoir ces arrêtés.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête, de prononcer l'admission provisoire de Mme B à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. D'une part, aux termes de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". Il résulte de ces dispositions que si une demande d'asile est examinée par un seul État membre et qu'en principe cet État est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un État membre. Cette faculté laissée à chaque État membre est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Il ressort des pièces du dossier et des affirmations de la requérante à l'audience que deux de ses frères et son fils chez qui elle établit être hébergée par la production d'une attestation jointe à ses écritures, sont bénéficiaires d'une protection internationale en France, tandis que la carte de résident valable 10 ans de son troisième frère est en cours de renouvellement et que la demande d'asile formulée par son deuxième fils est en cours d'instruction devant l'office français de protection des réfugiés et apatrides. Au regard des liens familiaux existant entre la requérante et ces membres de sa famille, presque tous présents à l'audience, Mme B, qui est dépourvue d'attaches personnelles aux Pays-Bas, est fondée à soutenir que le préfet des Bouches-du-Rhône a, en prononçant son transfert aux autorités néerlandaises, commis une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 et méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 3 avril 2023 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé son transfert aux autorités néerlandaises ainsi que, par voie de conséquence, de l'arrêté du même jour l'assignant à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement que le préfet des Bouches-du-Rhône enregistre la demande d'asile de Mme B et lui délivre une attestation de demande d'asile en procédure normale dans le délai de 15 jours à compter de la date de notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme B ayant été admise à l'aide juridictionnelle provisoire, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Gonidec, avocate de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Gonidec d'une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 3 avril 2023 du préfet des Bouches-du-Rhône portant transfert de Mme B aux Pays-Bas et l'arrêté du même jour du préfet des Bouches-du-Rhône l'assignant à résidence sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône d'enregistrer la demande d'asile de Mme B et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale dans le délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera à Me Gonidec la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous la double réserve que soit attribuée l'aide juridictionnelle à Mme B et que son avocate renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Julie Gonidec et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2023.

La magistrate désignée,

Signé

C. CharpyLa greffière,

Signé

H. Ben Hammouda

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

La greffière,

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