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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2309717

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2309717

jeudi 14 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2309717
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantFEBBRARO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 11 octobre 2023, le président du tribunal administratif de Nîmes a transmis la requête de Mme B au tribunal administratif de Marseille.

Par une requête, enregistrée le 6 octobre 2023 au greffe du tribunal administratif de Nîmes, Mme A B, représentée par Me Febbraro, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 septembre 2023 par lequel la préfète de Vaucluse lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) de condamner la préfète du Vaucluse à payer les entiers dépens ainsi qu'une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- il n'est pas établi que le signataire de l'acte ait reçu délégation pour le signer ;

- la préfète a méconnu les dispositions des articles L. 211-2 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration dès lors qu'elle n'a pu présenter ses observations sur l'arrêté attaqué avant qu'il ne soit édicté ;

- en s'abstenant de viser la convention internationale relative aux droits de l'enfant, la préfète a insuffisamment motivé l'arrêté ;

- la préfète a commis une erreur de droit en méconnaissance des dispositions de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle a estimé qu'elle devait remplir la condition de ressources fixée au 2° de cet article alors qu'elle justifiait déjà remplir les conditions du 1° de cet article ;

- la préfète a également commis une erreur d'appréciation en estimant qu'elle ne pouvait plus bénéficier d'un droit au séjour en application de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle a également méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant dès lors qu'elle n'a pas tenu compte de l'intérêt supérieur de ses enfants ;

- la préfète a commis une erreur de fait en indiquant que les membres de sa famille nucléaire ne résidaient pas en France.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 novembre 2023, la préfète de Vaucluse conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Gonneau a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante croate, a été interpellée le 8 septembre 2023 par les services de la gendarmerie nationale dans le cadre d'un contrôle routier puis a été placée en retenue administrative pour vérification de son droit au séjour et à la circulation en France. Par un arrêté du même jour, la préfète de Vaucluse a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours. Mme B demande au tribunal l'annulation de l'arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'arrêté attaqué a été signé par M. Christian Guyard, secrétaire général de la préfecture de Vaucluse, qui disposait d'une délégation de signature régulièrement consentie par la préfète de Vaucluse par un arrêté du 9 décembre 2022, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour à l'effet de signer notamment toutes décisions relevant de la gestion des dossiers ayant trait au séjour des étrangers et à l'éloignement. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte manque ainsi en fait et doit être écarté.

3. Aux termes de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. L'administration n'est pas tenue de satisfaire les demandes d'audition abusives, notamment par leur nombre ou leur caractère répétitif ou systématique ". Aux termes de l'article L. 211-2 du même code : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. /A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : /1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ".

4. Il ressort des dispositions des articles L. 613-3 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions par lesquelles l'autorité administrative signifie à l'étranger l'obligation dans laquelle il se trouve de quitter le territoire français et fixe le pays de renvoi. Dès lors, le moyen tiré de ce que la décision attaquée n'aurait pas été précédée de l'organisation de la procédure contradictoire préalable prévue par les dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration doit être écarté, comme étant inopérant.

5. Toutefois, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, sur la décision d'interdiction de retour sur le territoire français ou sur la décision le plaçant en rétention dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

6. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français non prise concomitamment au refus de délivrance d'un titre de séjour, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Une violation des droits de la défense, en particulier du droit d'être entendu, n'entraîne l'annulation de la décision prise au terme de la procédure administrative en cause que si, en l'absence de cette irrégularité, cette procédure pouvait aboutir à un résultat différent.

7. Il ressort du procès-verbal dressé le 8 septembre 2023 par un officier de police judiciaire ayant procédé à l'audition de Mme B, que cette dernière a été interrogée sur les conditions de son entrée et de son séjour en France, sur ses études, sa situation familiale et professionnelle, ainsi que sur la perspective, qu'elle a d'ailleurs rejetée, de regagner son pays d'origine. Si la requérante se borne à soutenir qu'elle n'a pas été mise à même de produire des observations sur la perspective d'un éloignement à destination de son pays d'origine, elle ne justifie ni même n'allègue avoir été empêchée, au cours de son audition, de s'exprimer spontanément sur de telles possibilités, alors même que le procès-verbal d'audition indique qu'elle a été invitée à le faire en fin de retenue. En tout état de cause, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressée disposait d'informations tenant à sa situation personnelle qu'elle a été empêchée de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soient prises les décisions attaquées et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à leur édiction, de sorte que le moyen tiré du vice de procédure ne peut qu'être écarté.

8. Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ".

9. En l'espèce, l'arrêté du 8 septembre 2023 portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi, comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et procède à une analyse suffisante de la situation personnelle et familiale de Mme B. Par suite, et alors même que la préfète, qui n'était pas tenue d'envisager l'ensemble des particularités de sa situation, n'a pas visé la convention internationale relative aux droits de l'enfant, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

10. Aux termes de l'article L. 233-1 de ce code : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : /1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; /2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ( )". Aux termes de l'article L. 251-1 du même code : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : /1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; () ".

11. Les conditions fixées au 1° et au 2° de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont alternatives et non cumulatives. En application de ces dispositions, un citoyen de l'Union européenne bénéficie du droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois, notamment, s'il y exerce une activité professionnelle. Par ailleurs, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que doit être considéré comme " travailleur " au sens des dispositions précitées tout citoyen de l'Union qui exerce des activités réelles et effectives, à l'exclusion d'activités tellement réduites qu'elles se présentent comme purement marginales et accessoires. La relation de travail est caractérisée par la circonstance qu'une personne accomplit pendant un certain temps, en faveur d'une autre et sous la direction de celle-ci, des prestations en contrepartie desquelles elle touche une rémunération. Ni la nature juridique particulière de la relation d'emploi au regard du droit national, ni la productivité plus ou moins élevée de l'intéressé, ni l'origine des ressources pour la rémunération, ni encore le niveau limité de cette dernière ne peuvent avoir de conséquences quelconques sur la qualité de travailleur.

12. Pour prendre la décision en litige, la préfète de Vaucluse a estimé que si Mme B déclarait percevoir entre 250 et 300 euros par mois des ventes qu'elle réalise sur le marché, elle ne justifiait pas d'une activité professionnelle et ne justifiait pas davantage de ressources suffisantes ne lui permettant de ne pas devenir une charge pour le système d'assurance sociale et d'une assurance maladie. Elle ajoute qu'elle ne justifie pas d'un droit au séjour en vertu des dispositions de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

13. D'une part, pour justifier de l'exercice de son activité professionnelle, Mme B produit un extrait d'immatriculation au registre du commerce et des sociétés du 6 juillet 2020 indiquant qu'elle exerce une activité de " vente de boissons non alcoolisées, de produits d'hygiène, vêtements et tous produits non réglementés " depuis le 27 mai 2020. Toutefois elle ne produit aucune autre pièce récente et n'établit pas percevoir des revenus de son activité comme elle l'indiquait pourtant au cours de son audition devant les services de police le 8 septembre 2023. Dans ces conditions, Mme B ne peut être regardée comme exerçant en France, une activité professionnelle au sens du 1° de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. D'autre part, si Mme B produit devant le tribunal plusieurs attestations faisant état de son affiliation à l'assurance maladie depuis plusieurs années, il résulte de ce qui a été dit au point précédent qu'elle ne justifie pas de ressources suffisantes pour elle et pour ses cinq enfants pour ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale au sens du 2° de l'article L. 233-1 du code précité alors même qu'elle déclare percevoir des allocations et aides sociales. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur d'appréciation au regard de l'article L. 251-1 du même code ne peuvent qu'être écartés.

14. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

15. Pour soutenir que l'arrêté porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations et dispositions précitées, Mme B soutient que le centre de ses attaches privées et familiales se situe en France où elle réside depuis le 29 janvier 2020 avec ses cinq enfants mineurs. Cependant, Mme B ne justifie pas d'une présence continue sur le territoire français depuis son arrivée alléguée. Aucun obstacle ne s'oppose à ce qu'elle reconstitue sa cellule familiale avec ses enfants en Croatie ou dans un pays où elle établit être légalement admissible, comme l'Italie où elle prétend avoir vécu la majorité de sa vie et où vivent ses parents. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que la préfète a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. En outre, si la préfète a indiqué à tort que " les membres de sa famille nucléaire " ne résidaient pas sur le territoire, cette erreur de plume est sans incidence sur la légalité de l'arrêté dès lors qu'elle est célibataire et qu'à l'exception de ses enfants et de sa sœur, elle ne justifie pas d'attaches familiales fortes sur le territoire.

16. Aux termes de l'article 3 de la convention de New York du 26 janvier 1990 sur les droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

17. La décision attaquée n'a ni pour effet ni pour objet de séparer la requérante de ses cinq enfants mineurs, ces derniers pouvant la suivre dans leur pays d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être écarté.

18. Il résulte de ce tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de Mme B doit être rejetée, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la préfète de Vaucluse.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 22 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Gonneau, président,

Mme Delzangles, première conseillère,

Mme Ridings, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 mars 2024.

L'assesseure la plus ancienne,

signé

B. DelzanglesLe président-rapporteur,

signé

P-Y. Gonneau

La greffière,

signé

A. Martinez

La République mande et ordonne à la préfète de Vaucluse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef ;

La greffière,

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