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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2400125

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2400125

vendredi 23 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2400125
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDECAUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 5 janvier et 1er février 2024, M. B D, représenté par Me Candon, demande au Tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 4 janvier 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé son transfert aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'annuler l'arrêté du 4 janvier 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi n° 916-647 du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative ;

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert :

- le principe du contradictoire a été méconnu dès lors qu'il n'a été reçu qu'à un seul entretien et qu'il n'a pas été en mesure de comprendre qu'il pouvait faire des observations écrites ;

- les dispositions des articles 4 et 5 du règlement UE 604/2013 du 26 juin 2013 ont été méconnues dès lors que l'arrêté de transfert ne mentionne pas la langue choisie par l'intéressé ni s'il sait lire ; qu'il n'est pas établi que les informations orales prévues par l'article 4.2 du règlement lui ont été délivrées ; que le concours de l'interprète a été effectué par téléphone sans que l'administration démontre avoir accompli les diligences nécessaires pour que l'interprète soit physiquement présent ; que le nom et les coordonnées de l'interprète n'ont pas été indiquées ;

- en méconnaissance de l'article 21 du règlement, le préfet n'a pas reçu le résultat positif de comparaison des empreintes digitales permettant de considérer qu'il a franchi la frontière croate le 28 août 2023 ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en s'abstenant de mettre en œuvre la clause discrétionnaire visée à l'article 17 du règlement Dublin alors que, d'une part il est fiancé avec une ressortissante française et son oncle réside en France et que, d'autre part, les conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Croatie sont très mauvaises ;

- les dispositions de l'article L. 572-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celles de l'article 3-2 du règlement du 26 juin 2013 ont été méconnues ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice d'incompétence.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- l'illégalité de l'arrêté de transfert emporte celle de l'arrêté portant assignation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 janvier 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- le Règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le Règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Charpy, conseillère, en application des dispositions des articles L. 572-6 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés auxdits articles.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 1er février 2024 :

- le rapport de Mme Charpy, magistrate désignée ;

- les observations de Me Candon, avocat commis d'office, représentant M. D, assisté de M. A en qualité d'interprète en langue turque, qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens et précise toutefois qu'il abandonne le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 21 du règlement ;

- le préfet n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré a été produite le 6 février 2024 pour M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, ressortissant de nationalité turque, né le 14 novembre 2004, a déclaré le 25 octobre 2023 son intention de solliciter l'asile. Le relevé de ses empreintes digitales réalisé le jour même a révélé qu'il a fait une demande de protection internationale auprès des autorités croates le 28 août 2023. Les autorités croates, saisies le 26 octobre 2023 d'une demande de reprise en charge en application de l'article 18.1.b du règlement UE n° 604/2013 susvisé, ayant donné leur accord explicite 10 novembre 2023, le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé, par arrêté du 4 janvier 2024, le transfert de l'intéressé aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile. Par un autre arrêté du même jour, le préfet des Bouches-du-Rhône a assigné l'intéressé à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Par sa requête, M. D demande au Tribunal d'annuler pour excès de pouvoir ces deux arrêtés.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête, de prononcer l'admission provisoire de M. D à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté décidant le transfert aux autorités croates :

4. En premier lieu, la décision contestée a été signée par M. C, adjoint à la cheffe du Bureau de l'éloignement du contentieux et de l'asile à la direction des migrations, de l'intégration et de la nationalité de la préfecture des Bouches-du-Rhône, qui bénéficiait à cet effet d'une délégation de signature accordée par arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône du 6 octobre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture des Bouches-du-Rhône du même jour. Cet arrêté mentionne que M. C reçoit délégation de signature pour l'ensemble des attributions exercées par Mme E qui, selon l'article 2 du même arrêté, exerce les attributions de son bureau, lesquelles, selon l'article 1-C de l'arrêté, concernent notamment la procédure d'asile. Il s'ensuit que M. C a reçu délégation pour signer les décisions de transfert aux autorités responsables de l'examen de demandes d'asile. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté litigieux, qui manque en fait, doit par suite être écarté.

5. En deuxième lieu, d'une part aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement () / b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Aux termes de l'article 5 du même règlement : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / 2. L'entretien individuel peut ne pas avoir lieu lorsque : () b) après avoir reçu les informations visées à l'article 4, le demandeur a déjà fourni par d'autres moyens les informations pertinentes pour déterminer l'État membre responsable. () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

6. D'autre part aux termes de l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque les dispositions du présent code prévoient qu'une information ou qu'une décision doit être communiquée à un étranger dans une langue qu'il comprend, cette information peut se faire soit au moyen de formulaires écrits dans cette langue, soit par l'intermédiaire d'un interprète. L'assistance de l'interprète est obligatoire si l'étranger ne parle pas le français et qu'il ne sait pas lire. / En cas de nécessité, l'assistance de l'interprète peut se faire par l'intermédiaire de moyens de télécommunication. Dans une telle hypothèse, il ne peut être fait appel qu'à un interprète inscrit sur une liste établie par le procureur de la République ou à un organisme d'interprétariat et de traduction agréé par l'administration. Le nom et les coordonnées de l'interprète ainsi que le jour et la langue utilisée sont indiqués par écrit à l'étranger ". Aux termes des dispositions de l'article 141-2 du même code : " Lorsqu'un étranger fait l'objet d'une décision de refus d'entrée en France, de placement en rétention ou en zone d'attente, de retenue pour vérification du droit de circulation ou de séjour ou de transfert vers l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile et qu'il ne parle pas le français, il indique au début de la procédure une langue qu'il comprend. Il indique également s'il sait lire. / Ces informations sont mentionnées sur la décision de refus d'entrée, de placement ou de transfert ou dans le procès-verbal prévu au premier alinéa de l'article L. 813-13. Ces mentions font foi sauf preuve contraire. La langue que l'étranger a déclaré comprendre est utilisée jusqu'à la fin de la procédure. /Si l'étranger refuse d'indiquer une langue qu'il comprend, la langue utilisée est le français ".

7. Il ressort des pièces du dossier que, le 25 octobre 2023, M. D s'est vu remettre les brochures d'information A et B conformes aux modèles figurant à l'annexe X du règlement d'exécution (UE) du 30 janvier 2014, qui contiennent l'ensemble des informations prescrites par les dispositions précitées, en langue turque, et que le requérant n'établit ni même n'allègue ne pas savoir lire le turc, ni que la communication orale de ces informations était nécessaire à sa compréhension. M. D a par ailleurs été reçu par un agent de la préfecture pour un entretien individuel durant lequel il a pu présenter ses observations comme cela résulte du résumé de cet entretien produit par le préfet des Bouches-du-Rhône. Cet entretien s'est déroulé avec l'assistance d'un interprète en langue turque, dont le nom est indiqué, rattaché à l'association ISM, agrée par décision du ministre de l'intérieur en date du 24 mars 2023. La seule circonstance que l'autorité préfectorale ne justifie pas de la nécessité, lors de cet entretien, de recourir à l'assistance d'un interprète par l'intermédiaire d'un moyen de télécommunication, ne permet pas de considérer que, dans les circonstances de l'espèce, M. D aurait été effectivement privé d'une garantie ou que l'usage de ce moyen de télécommunication aurait exercé une influence sur le sens de la décision en litige. Enfin, il ressort des pièces du dossier que, d'une part l'intégralité de la procédure s'est déroulée en langue turque, que le requérant a déclaré comprendre et qui a été la langue choisie pour son audition à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, et d'autre part que l'intéressé n'allègue pas ne pas savoir lire. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en omettant de mentionner ces informations sur la décision de transfert prise à son encontre, le préfet des Bouches du Rhône l'a effectivement privé d'une garantie. Par conséquent, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. D a été privé d'une garantie prévue par les dispositions des articles 4 et 5 du règlement du 26 juin 2013 et le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions et de celles des articles L. 141-2 et L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le requérant, qui ne saurait utilement se prévaloir de ce qu'il n'a été reçu qu'à un unique entretien, ni sérieusement soutenir qu'il n'a pas été en mesure de comprendre qu'il pouvait faire valoir ses observations écrites sur le document qui lui a été remis à cet effet, n'est pas davantage fondé à soutenir que le principe du contradictoire a été méconnu.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les Etats membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. / 2. () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable ". Par ailleurs, aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". Il résulte de ces dispositions que si une demande d'asile est examinée par un seul Etat membre et qu'en principe cet Etat est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un Etat membre. Cette faculté laissée à chaque Etat membre est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. ". Enfin, aux termes des dispositions de l'article L. 572-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La procédure de transfert vers l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile ne peut être engagée dans le cas de défaillances systémiques dans l'Etat considéré mentionné au 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ".

9. D'une part, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un État autre que la France, que cet État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet État membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet État de ses obligations.

10. M. D fait tout d'abord état de la situation particulière dans laquelle se trouve la Croatie, confrontée à un afflux massif de réfugiés, et de la dégradation des conditions matérielles d'accueil offertes aux demandeurs d'asile par les autorités de cet État. Il cite plusieurs documents généraux, à savoir le rapport d'Amnesty international 2022/2023, traitant des cas de refoulements illégaux aux frontières avec violences par les forces de l'ordre ou encore des cas de mauvais traitements physiques infligés aux ressortissants étrangers à l'occasion de leur interception, ainsi que le rapport de l'OSAR du 21 février 2023 alertant sur le recours à la violence par les autorités croates à l'encontre de réfugiés, notamment aux frontières extérieures de l'Union européenne, avec des refoulements et refus d'accès à la procédure d'asile. Toutefois, ces éléments, qui ne relatent pas de mauvais traitements infligés à des demandeurs d'asile dans le cas de transfert, ne permettent ni de considérer que les autorités croates ne sont pas en mesure de traiter sa demande d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile ni de supposer que, compte tenu de défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Croatie, le requérant courrait dans cet État membre de l'Union européenne un risque réel d'être soumis à des traitements inhumains ou dégradants, au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Si M. D expose ensuite dans sa requête avoir fait l'objet de violences lors de son passage en Croatie, cette seule déclaration, non circonstanciée, ne permet cependant pas de tenir pour établi un risque réel pour l'intéressé, en cas de retour en Croatie dans le cadre cette fois de son transfert accepté par les autorités croates, d'être soumis à des traitements inhumains ou dégradants au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

11. D'autre part il résulte des dispositions précitées de l'article 17 du règlement du 26 juin 2004 que si une demande d'asile est examinée par un seul État membre et qu'en principe cet État est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un État membre. Cette faculté laissée à chaque État membre est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

12. Si M. D affirme entretenir des liens forts avec des personnes résidant en France, la seule production de la copie du titre de séjour d'un compatriote qu'il présente comme son oncle ne lui permet cependant d'établir la réalité de la relation entre les deux hommes. Il résulte par ailleurs des déclarations mêmes de l'intéressé que la relation amoureuse qu'il affirme entretenir avec une ressortissante française avec laquelle il vit chez la mère de cette dernière présente un caractère très récent, puisqu'elle aurait débuté en mars 2023 de manière virtuelle avant l'arrivée de M. D sur le territoire national en octobre 2023. Enfin, le requérant ne fait pas état d'une quelconque vulnérabilité incompatible avec un transfert vers la Croatie.

13. Il résulte de ce qui a été dit aux points 9 à 12 que les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de M. D au regard de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et de la méconnaissance de ces mêmes dispositions et de celles des articles 3-2 du règlement du 26 juin 2013 et L. 572-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 4 janvier 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé le transfert de M. D aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile, doivent être rejetées.

Sur l'arrêté portant assignation à résidence :

15. La décision portant transfert de M. D aux autorités croates n'étant pas entachée d'illégalité, le moyen invoqué par la voie de l'exception à l'encontre de la décision portant assignation à résidence, tiré de l'illégalité de cette décision, doit être écarté.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l'annulation des arrêtés attaqués, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions susvisées ne peuvent être accueillies.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement d'une somme au conseil de M. D.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet des Bouches-du- Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 février 2024.

La magistrate désignée,

Signé

C. Charpy

La greffière,

Signé

S. Boislard

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier

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