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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2402973

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2402973

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2402973
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantVOUILLOUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et quatre mémoires, enregistrés les 22 mars, 16 avril, 18 avril 2024 et 13 mai 2024, M. C B, représenté par Maître Vouilloux, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 mars 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande d'asile et l'a obligé à quitter le territoire ;

3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour le temps du réexamen de sa situation administrative ;

4°) de mettre à la charge du préfet des Bouches-du-Rhône une somme de 800 euros, à verser à son conseil, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve d'une renonciation expresse à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- sa requête est recevable à défaut de mise en demeure fixant un délai pour l'accomplissement des diligences par la juridiction administrative ;

- le préfet n'avait pas compétence pour rejeter sa demande d'asile ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé dans la mesure il ne tient pas compte du fait que sa sœur, son oncle et sa tante résident à Marseille ;

- il n'a pas été procédé à un examen complet de sa situation ;

- l'obligation de quitter le territoire français viole les dispositions de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les articles L. 542-1 et L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle a été prise alors qu'il n'avait pas encore été statué sur sa demande de réexamen d'une demande d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir, à titre principal, qu'elle est irrecevable dans la mesure où elle n'expose aucun moyen et que son auteur ne l'a pas régularisée par le dépôt d'un mémoire exposant un ou plusieurs moyens avant l'expiration du délai de recours et, à titre subsidiaire, que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Le 3 mai 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi dès lors qu'il résulte des articles L. 542-1 et L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'une première demande de réexamen d'une demande d'asile ouvre droit au maintien sur le territoire français jusqu'à ce qu'il y soit statué et que le requérant avait introduit une telle demande de réexamen le 11 mars 2024, soit antérieurement à la décision attaquée qui date du 14 mars 2024.

En réponse au moyen relevé d'office, M. B a produit deux mémoires, enregistrés et communiqués le 13 mai 2024, par lesquels il reprend les mêmes moyens auxquels il adjoint le moyen tiré de la méconnaissance des articles L. 542-1 et L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Forest pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que pour statuer sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle, en application de l'article 20 de la loi n°91-647 du 10 juillet 1991, dans le cadre de l'exercice des fonctions de juge de l'éloignement.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 mai 2024 à l'issue de laquelle l'instruction a été close :

- le rapport de Mme Forest, magistrate désignée,

- les observations de Me Vouilloux, représentant M. B, présent et assisté de M. A en qualité d'interprète en langue turque.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant turc né le 1er février 2005 à Mardin, demande l'annulation de l'arrêté du 14 mars 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande d'asile, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 7 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'aide juridictionnelle est accordée à la personne dont l'action n'apparaît pas, manifestement, irrecevable, dénuée de fondement ou abusive en raison notamment du nombre des demandes, de leur caractère répétitif ou systématique () ". Aux termes de l'article 20 de cette même loi : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

4. D'une part, aux termes de l'article R. 411-1 du code de justice administrative : " La juridiction est saisie par requête. La requête () contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. L'auteur d'une requête ne contenant l'exposé d'aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d'un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu'à l'expiration du délai de recours ". D'autre part, la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique prévoit, à son article 2, que les personnes physiques dont les ressources sont insuffisantes pour faire valoir leurs droits en justice peuvent bénéficier d'une aide juridictionnelle et, à son article 25, que le bénéficiaire de l'aide juridictionnelle a droit à l'assistance d'un avocat choisi par lui ou, à défaut, désigné par le bâtonnier de l'ordre des avocats. L'article 38 du décret du 19 décret 1991 dispose que, lorsque l'aide juridictionnelle a été sollicitée à l'occasion d'une instance devant les juges de première instance ou d'appel avant l'expiration du délai imparti pour le dépôt des requêtes, ce délai est interrompu et un nouveau délai court à compter du jour de la réception par l'intéressé de la notification de la décision du bureau d'aide juridictionnelle ou, si elle est plus tardive, de la date à laquelle un auxiliaire de justice a été désigné.

5. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que les tribunaux administratifs peuvent rejeter, après l'expiration des délais de recours, les requêtes qui ne contiennent l'exposé d'aucun moyen. Toutefois, si le requérant, qui a demandé l'aide juridictionnelle avant l'expiration du délai de recours, a obtenu la désignation d'un avocat à ce titre et si cet avocat n'a pas produit de mémoire, le juge ne peut, afin d'assurer au requérant le bénéfice effectif du droit qu'il tire de la loi du 10 juillet 1991, rejeter la requête sans avoir préalablement mis l'avocat désigné en demeure d'accomplir, dans un délai qu'il détermine, les diligences qui lui incombent et porté cette carence à la connaissance du requérant, afin de le mettre en mesure, le cas échéant, de choisir un autre représentant.

6. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que si la requête n'a pas été présentée dans les formes prescrites par l'article R. 411-1 du code de justice administrative, un mémoire répondant aux exigences de ces mêmes dispositions a été présenté le 16 avril 2024 par l'avocat désigné pour assister la requérante au titre de l'aide juridictionnelle, avant même que ce dernier n'ait été mis en demeure par le tribunal d'accomplir cette diligence. Partant, la fin de non-recevoir tirée de la méconnaissance des dispositions de l'article R. 411-1 du code de justice administrative ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le refus d'admission au séjour au titre de l'asile :

7. Aux termes du I de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étranger et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° () ". Il résulte de ces dispositions que le prononcé, par l'autorité administrative, à l'encontre d'un ressortissant étranger d'une obligation de quitter le territoire français notamment sur le fondement du 4° du I de cet article n'est pas subordonné à l'intervention préalable d'une décision statuant sur le droit au séjour de l'intéressé en France. Ainsi, lorsque l'étranger s'est borné à demander l'asile, sans présenter de demande de titre de séjour distincte sur un autre fondement, il appartient au préfet, après avoir vérifié que l'étranger ne pourrait pas prétendre de plein droit à la délivrance d'un titre de séjour, de tirer les conséquences du rejet de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), confirmé le cas échéant par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), sans avoir à statuer explicitement sur le droit au séjour de l'étranger en France. Lorsque le préfet fait néanmoins précéder cette décision, dans le dispositif de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français, d'un article constatant le rejet de la demande d'asile de l'étranger, cette mention ne revêt aucun caractère décisoire et est superfétatoire.

8. Il ressort des pièces du dossier que la demande d'asile de M. B a été rejetée par une décision de l'OFPRA le 25 septembre 2023. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué du 14 mars 2024 n'a ni pour objet ni pour effet de refuser de l'admettre au séjour en qualité de demandeur d'asile, quand bien même il mentionne de manière superfétatoire que sa demande d'admission au séjour au titre de l'asile est rejetée. Par suite, les conclusions en annulation dirigées contre la décision de refus d'admission au séjour au titre de l'asile, qui est inexistante, sont irrecevables et doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

9. Aux termes de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. () " . Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () 2° Lorsque le demandeur : () c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen () ".

10. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions qu'une demande de réexamen ouvre droit au maintien sur le territoire français jusqu'à ce qu'il y soit statué. Le droit au maintien sur le territoire est conditionné par l'introduction de la demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), mais l'intéressé peut y prétendre dès qu'il a manifesté à l'autorité administrative son intention de solliciter un réexamen, l'attestation mentionnée à l'article L. 521-7 du même code ne lui étant délivrée qu'en conséquence de cette demande.

11. Si la demande d'asile de M. B a été rejetée par une décision de l'OFPRA du 25 septembre 2023 qui lui a été notifiée le 25 octobre 2023, il ressort toutefois des pièces du dossier que celui-ci a présenté une demande de réexamen de sa demande d'asile auprès de l'OFPRA le 11 mars 2024. La décision par laquelle l'OFPRA a déclaré la demande de réexamen de M. B irrecevable est intervenue le 26 mars 2024, soit postérieurement à l'arrêté en litige. Par conséquent, M. B bénéficiait, à la date de l'arrêté en litige, du droit de se maintenir en France jusqu'à la notification de la décision de l'OFPRA statuant sur sa demande de réexamen. Dans ces conditions, le préfet des Bouches-du-Rhône ne pouvait, en s'abstenant de tenir compte de la première demande de réexamen de la demande d'asile de M. B, légalement décider d'obliger ce dernier à quitter le territoire français sans méconnaître les dispositions exposées au point 9.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

14. Il y a lieu de prescrire au préfet des Bouches-du-Rhône de munir M. B d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'il ait de nouveau statué sur son cas.

Sur les frais liés au litige :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros à verser à Me Vouilloux, avocat de M. B, au titre des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 14 mars 2024 en ce qu'il oblige M. B à quitter le territoire français est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de délivrer une autorisation provisoire de séjour à M. B et de procéder au réexamen de sa situation.

Article 4 : L'Etat versera à Me Vouilloux, avocat de M. B, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, une somme de 800 euros.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Vouilloux, et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

La magistrate désignée, La greffière,

Signé Signé

H. Forest S. Boislard

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière.

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