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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2402995

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2402995

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2402995
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantDECAUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 mars 2024, Mme B A épouse C, représentée par Me Decaux, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 janvier 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé l'Albanie comme pays de destination et lui a fait interdiction de retourner sur le territoire pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour d'un an portant la mention " vie privée et familiale " ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande et lui délivrer une autorisation provisoire de séjour d'une durée de six mois durant le temps de l'examen de sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 2 000 euros à Me Decaux sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

En ce qui concerne le rejet de la demande de titre de séjour :

- à défaut de produire une délégation de compétence du signataire de la décision, la décision devra être regardée comme entachée d'incompétence ;

- la décision est entachée d'un vice de procédure dès lors que le préfet n'a pas saisi la commission du titre de séjour avant de prendre la décision attaquée, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 312-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision est insuffisamment motivée en méconnaissance des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen réel et sérieux de sa demande ;

- le préfet a également commis plusieurs erreurs d'appréciation au regard de la continuité de sa présence en France, de l'intensité, l'ancienneté et la stabilité de ses attaches familiales en France et a méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de son insertion socio-professionnelle sur le territoire en méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire dans le délai de trente jours :

- la décision est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant rejet de la demande de titre de séjour ;

- le préfet a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences que la décision emporte sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :

- la décision est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant rejet de la demande de titre de séjour ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire pour une durée de deux ans :

- la décision est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire dans le délai de trente jours ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation au regard des circonstances humanitaires dont elle se prévaut ;

- la durée de l'interdiction est disproportionnée au regard de sa vie privée et familiale sur le territoire ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 avril 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gonneau, président-rapporteur,

- et les observations de Me Decaux pour Mme A.

Une note en délibéré, présentée par Mme A, a été enregistrée le 21 juin 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante albanaise, a sollicité son admission au séjour sur le fondement de la vie privée et familiale le 28 septembre 2023. Par un arrêté du 2 janvier 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a édicté à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Mme A demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 () ".

3. La consultation obligatoire de la commission du titre de séjour, telle qu'elle est prévue par les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a pour objet d'éclairer l'autorité administrative sur la possibilité de régulariser la situation administrative d'un étranger et constitue pour ce dernier une garantie substantielle. Le préfet n'est tenu de saisir cette commission que si l'étranger sollicitant un titre de séjour sur le fondement de ces dispositions justifie d'une présence continue de dix ans sur le territoire français.

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a sollicité le 28 septembre 2023 son admission au séjour sur le fondement de la vie privée et familiale en se prévalant essentiellement de sa présence habituelle sur le territoire depuis plus de dix ans. L'intéressée a produit de nombreuses pièces, pour la période postérieure au mois de juillet 2013, notamment des pièces à caractère médical, des pièces relatives à la demande d'asile qu'elle a présenté à son entrée sur le territoire, des quittances de loyer, des factures d'électricité pour un logement qu'elle occupe depuis le mois d'octobre 2018 avec ses trois filles, des avis d'imposition sur le revenu, des courriers de l'Assurance maladie, des attestations de non-paiement de la caisse des allocations familiales et des factures de téléphonie mobile. L'ensemble de ces pièces, eu égard à leur nature, leur nombre et leur diversité, établissent la résidence habituelle en France de Mme A depuis plus de dix ans à la date de l'arrêté attaqué du 2 janvier 2024. Par suite, le préfet était tenu de soumettre la demande de l'intéressée à la commission du titre de séjour. En l'absence d'une telle saisine, qui constitue une garantie, la décision de rejet de la demande de titre de séjour de la requérante a été prise au terme d'une procédure irrégulière, et est entachée d'illégalité ainsi que par voie de conséquence, l'obligation de quitter le territoire français, la décision fixant le pays de destination et celle portant interdiction de retour sur le territoire pour une durée de deux ans.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 2 janvier 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. /La juridiction peut également prescrire d'office l'intervention de cette nouvelle décision. ".

7. L'exécution du présent jugement implique seulement que le préfet des Bouches-du-Rhône réexamine la demande de Mme A au vu de l'avis de la commission du titre de séjour. Il y lieu de lui enjoindre de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour à Mme A. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Son avocate peut, par suite, se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Decaux, avocate de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 200 euros à Me Decaux.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 2 janvier 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de réexaminer la demande présentée par Mme A au vu de l'avis de la commission du titre de séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Sous réserve que Me Decaux renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, celui-ci versera une somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Séverine Decaux, avocate de Mme A, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A épouse C, à Me Séverine Decaux et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Gonneau, président,

Mme Simeray, première conseillère,

Mme Delzangles, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.

Le président-rapporteur,

signé

P-Y. GONNEAUL'assesseure la plus ancienne,

signé

C. SIMERAY

La greffière,

signé

A. MARTINEZ

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef ;

La greffière,

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