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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2411601

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2411601

mardi 26 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2411601
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMANIQUET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance de renvoi n°2403696 du 8 novembre 2024, la magistrate désignée du tribunal administratif de Toulon a transmis au tribunal administratif de Marseille la requête enregistrée le 7 novembre 2024, présentée par M. C D.

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 et 19 novembre 2024, M. C D, représenté par Me Maniquet, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 novembre 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé son transfert aux autorités croates responsables de sa demande d'asile ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer un dossier de demande d'asile à transmettre à l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation administrative dans le même délai et sous astreinte de 150 euros par jour de retard et de lui délivrer, dans l'attente, une attestation de demandeur d'asile ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil, qui s'engage dans ce cas à renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, ainsi qu'aux entiers dépens.

Il soutient que :

- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente ;

- il n'est pas démontré qu'en application de l'article 5 du règlement UE 604/2013, un entretien individuel, mené par un agent compétent, a bien eu lieu de façon confidentielle ;

- le préfet n'établit ni qu'il aurait préalablement sollicité l'asile en Croatie, ni que les services de la préfecture des Bouches-du-Rhône ont effectivement saisi les autorités croates d'une demande de reprise en charge et que ces dernières ont accepté ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- il méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît les articles 3.2 et 17 du règlement UE/604/2013 du 26 juin 2013 et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que la clause de souveraineté aurait dû être appliquée au regard des conséquences d'une exceptionnelle gravité qu'un transfert emporte sur sa situation.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 novembre 2024, le préfet des

Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne

- le règlement UE 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Secchi pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Secchi ;

- les observations de Me Maniquet, avocate de M. D, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;

- et celles de M. D, assisté par Mme E, interprète en langue russe.

Le préfet n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D, ressortissant russe né le 18 octobre 1991, entré irrégulièrement sur le territoire français le 21 septembre 2024, demande l'annulation de l'arrêté du 5 novembre 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé son transfert aux autorités croates responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, l'arrêté a été signé par M. A B, adjoint au chef du bureau de l'éloignement, du contentieux et de l'asile de la préfecture des Bouches-du-Rhône, qui a reçu délégation de signature à cet effet par arrêté du 22 octobre 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour. Le moyen d'incompétence invoqué doit, par suite, être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté de transfert vise les textes dont il fait application et qui en constituent le fondement. Le préfet, qui n'est pas tenu de préciser de manière exhaustive l'ensemble des éléments caractérisant la situation du requérant, précise son identité, ses conditions d'entrée en France, la date à laquelle il a manifesté son intention de demander l'asile, la date de saisine des autorités croates et la date de leur accord explicite ainsi que des éléments relatifs à la situation personnelle et familiale du requérant. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté de transfert est entaché d'une insuffisance de motivation manque en fait et doit être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'Etat membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. () ".

5. Il résulte des dispositions citées au point précédent que l'entretien individuel qu'elles prévoient n'a pour objet que de permettre de déterminer l'Etat responsable d'une demande d'asile et de veiller, dans l'hypothèse où les dispositions de l'article 4 du même règlement trouvent à s'appliquer, à ce que les informations prévues par cet article ont été comprises par l'intéressé.

6. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. D a bénéficié le 30 septembre 2024 de l'entretien individuel exigé par les dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, conduit par un " agent qualifié " de la préfecture des Bouches-du-Rhône. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit, dès lors, être écarté.

7. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. D a bien demandé l'asile en Croatie avant de déposer une nouvelle demande en France quelques jours plus tard. Les services de la préfecture des Bouches du Rhône ont à cet égard à bon droit saisi les autorités croates d'une demande de reprise en charge le 18 octobre 2024. Ces dernières ont expressément accepté la reprise en charge de M. D le 30 octobre 2024. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision d'acceptation de reprise en charge des autorités croates a été prise en méconnaissance des dispositions en vigueur sur ce point, ni qu'il n'aurait pas sollicité l'asile en Croatie avant son entrée sur le territoire national.

8. En dernier lieu, d'une part aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". D'autre part, il résulte de l'article 3, paragraphe 1, du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 que les demandes de protection internationale présentées par un ressortissant de pays tiers sont examinées par un seul Etat membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ; 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'Etat membre responsable, ou l'Etat membre responsable peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre Etat membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre Etat membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit ". Il en résulte que la faculté laissée à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement précité, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

9. Il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que le préfet des

Bouches-du-Rhône a pris en considération l'ensemble des éléments invoqués par le requérant pour apprécier s'il y avait lieu de déroger à la responsabilité de la Croatie pour l'examen de sa demande d'asile. Si M. D soutient qu'il ne peut retourner en Croatie du fait des liens qui existent entre ce pays et la Russie, il ne l'établit pas, alors qu'il n'existe par ailleurs pas de sérieuses raisons de croire qu'il existerait en Croatie des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraîneraient un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre devant en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. Il n'est toutefois pas démontré en l'espèce que les autorités croates n'évalueront pas, avant de procéder à un éventuel éloignement de M. D, les risques auxquels il serait exposé en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué méconnaîtrait les dispositions précitées de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Le moyen tiré de ce que la décision de transfert est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation doit également, pour les mêmes raisons, être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de M. D tendant à l'annulation de l'arrêté du 5 novembre 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé de la transférer aux autorités croates doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. Le présent jugement qui rejette les conclusions aux fins d'annulation de la requête n'implique aucune mesure d'exécution. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte.

Sur les frais d'instance :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que M. D demande au titre des frais d'instance exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée pour information au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendue publique par mise à disposition au greffe, le 26 novembre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

L. SecchiLe greffier,

Signé

T. Marcon

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier

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