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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2102654

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2102654

lundi 18 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2102654
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantBERNARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 2, 4, 8 décembre 2021, 26 janvier et 29 juin 2023, M. C B, représenté par Me Bernard, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 23 septembre 2021, notifiée le 30 novembre 2021, par laquelle le préfet de la Manche a refusé de lui délivrer le certificat de résidence sollicité en qualité de conjoint d'une ressortissante française ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Manche de lui délivrer un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sous les mêmes conditions d'astreinte.

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 7 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que la décision attaquée :

- est entachée d'incompétence ;

- est intervenue au terme d'une procédure irrégulière, faute pour le préfet d'avoir préalablement saisi la commission du titre de séjour ;

- est entachée d'une erreur de fait, s'agissant de l'existence d'une situation de polygamie ;

- méconnaît le 2 de l'article 6 et le a) de l'article 7 bis de l'accord franco-algérien ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par des mémoires enregistrés les 6 décembre 2021 et 19 janvier 2023, le préfet de la Manche conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Silvani ;

- et les observations de Me Bernard, avocat de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant algérien né le 7 avril 1977, déclare être entré en France le 4 août 2017. Le 14 octobre 2017, l'intéressé a épousé une ressortissante française. Par un premier arrêté du 23 septembre 2021, le préfet de la Manche a refusé de lui délivrer le certificat de résidence valable dix ans sollicité en qualité de conjoint d'une ressortissante française, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans. Par un second arrêté du même jour, le préfet a assigné à résidence M. B avec une obligation de pointage quotidienne sauf les dimanches et jours fériés dans un service de l'Etat. Par un jugement n° 2102654 du 16 décembre 2021, la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Caen a annulé le premier arrêté en tant uniquement qu'il obligeait M. B à quitter le territoire français sans délai, fixait le pays de destination et lui interdisait le retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans, ainsi que le second arrêté du même jour l'assignant à résidence, et renvoyé à une formation collégiale le soin de statuer sur les conclusions de la requête de M. B demandant l'annulation de la décision préfectorale du 23 septembre 2021 refusant à l'intéressé le renouvellement de son titre de séjour. Par un arrêt n° 22NT00132 du 8 avril 2022, la cour administrative d'appel de Nantes a, d'une part, annulé l'article 2 du jugement n° 2102654 du 16 décembre 2021 en tant qu'il avait annulé la décision du 23 septembre 2021 du préfet de la Manche obligeant M. B à quitter le territoire français, et d'autre part, rejeté la demande d'annulation de la décision du préfet de la Manche du 23 septembre 2021 portant obligation de quitter le territoire français.

Sur l'étendue du litige :

2. Ainsi qu'il a été dit au point 1, par un jugement du 16 décembre 2021, la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Caen a statué sur les conclusions tendant à l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de destination, interdiction de retour pendant une durée de deux ans et assignation à résidence, ainsi que sur celles à fin d'injonction tendant au réexamen de sa situation et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. L'arrêt de la cour administrative d'appel de Nantes du 8 avril 2022 a annulé ce jugement uniquement en tant qu'il avait annulé la décision portant obligation de quitter le territoire français et a rejeté les conclusions dirigées contre cette même décision. Seules demeurent donc en litige les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 23 septembre 2021 portant refus de délivrance d'un titre de séjour ainsi que les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte qui en sont l'accessoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, la décision contestée du 23 septembre 2021 est signée pour le préfet de la Manche par le secrétaire général de la préfecture. Par un arrêté du 25 mars 2021, publié le 26 mars suivant au recueil n° 12 des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Manche a donné délégation au secrétaire général de la préfecture à l'effet de signer, notamment, les décisions relatives au refus de séjour. Contrairement à ce que soutient le requérant, la circonstance selon laquelle il ressort du procès-verbal établi le 30 novembre 2021 par un officier de police judiciaire qu'un agent de la préfecture lui a indiqué le jour même que la situation administrative de M. B était en cours d'examen, n'est pas à elle-seule de nature à établir que la décision en litige n'aurait été prise que le 30 novembre 2021, alors que le préfet de la Manche en exercice à cette date n'était plus celui qui avait donné délégation de signature au secrétaire général signataire de la décision. En toute hypothèse, à supposer même que cette décision ait été prise le 30 novembre 2021, le secrétaire général de la préfecture disposait d'une délégation à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions en toutes matières ressortissant au service de l'immigration qui lui avait été consentie par un arrêté du préfet de la Manche du 22 novembre 2021 régulièrement publié. Par suite, le moyen tiré de ce que le signataire de la décision contestée était incompétent doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié : " Les dispositions du présent article ainsi que celles des deux articles suivants, fixent les conditions de délivrance et de renouvellement du certificat de résidence aux ressortissants algériens établis en France ainsi qu'à ceux qui s'y établissent, sous réserve que leur situation matrimoniale soit conforme à la législation française. Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 2) au ressortissant algérien, marié avec un ressortissant de nationalité française, à condition que son entrée sur le territoire français ait été régulière, que le conjoint ait conservé la nationalité française et, lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, qu'il ait été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français ". Aux termes de l'article 7 bis de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié : " () Le certificat de résidence valable dix ans est délivré de plein droit sous réserve de la régularité du séjour pour ce qui concerne les catégories visées au a), au b), au c) et au g) : a) Au ressortissant algérien, marié depuis au moins un an avec un ressortissant de nationalité française, dans les mêmes conditions que celles prévues à l'article 6 nouveau 2) et au dernier alinéa de ce même article () ". Enfin, aux termes de l'article 147 du code civil : " On ne peut contracter un second mariage avant la dissolution du premier ".

5. En l'espèce, M. B, entré régulièrement sur le territoire français le 4 août 2017, s'est marié en France le 14 octobre suivant avec une ressortissante française avec laquelle il vit depuis lors. Pour refuser de lui délivrer le certificat de résidence algérien qu'il a sollicité en qualité de conjoint d'une ressortissante française, le préfet de la Manche s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé est également marié depuis le 28 février 2007 avec Mme A B, ressortissante algérienne vivant dans son pays d'origine, qui l'a dénoncé auprès de ses services, et qu'il se trouve ainsi en situation de bigamie. Le préfet du Calvados produit une copie intégrale du 30 juin 2021 de l'acte de naissance de M. B mentionnant ce mariage le 28 février 2007 avec Mme A B ainsi qu'une copie en date du 30 juin 2021 de l'acte de mariage de 2007 de ces mêmes personnes. M. B produit, pour sa part, des copies de son acte de naissance établies les 15 mars 2017 et 26 mars 2018 ne mentionnant aucune union en Algérie ainsi qu'une attestation administrative du 24 février 2022 d'un officier d'état civil de la commune d'Ain Djasser reconnaissant que la mention, sur son acte de naissance, de son union avec Mme A B, qui serait en réalité mariée avec un homonyme de M. B, procéderait d'une erreur administrative.

6. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, et en particulier du courriel du 12 mars 2018 adressé par le consulat français à Annaba aux services de la préfecture, qu'avant son entrée sur le territoire français en 2017, M. B a, à quatre reprises, déposé des demandes de visa en présentant les mêmes documents, à chaque fois déclarés authentiques, notamment des actes de naissance mentionnant son union en 2007 avec Mme A B et indiquant que des enfants étaient nés de cette union. Si le requérant soutient que le préfet ne peut se prévaloir de ces documents au motif qu'ils ne sont pas traduits, il ne conteste pas que leur contenu correspond à la présentation qu'en donne le préfet de la Manche. Dans ces conditions, M. B ne peut valablement soutenir que la mention de son union avec Mme A B procéderait d'une erreur administrative alors qu'il a produit à quatre reprises des documents mentionnant cette union ainsi que les enfants issus de cette union, sans établir avoir accompli la moindre démarche en vue de corriger celle-ci. Il résulte de ce qui précède que, conformément aux stipulations de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 citées au point 4, dont il ressort, que le certificat de résidence est délivré aux ressortissants algériens sous réserve que leur situation matrimoniale soit conforme à la législation française, et notamment à l'article 147 du code civil selon lequel " On ne peut contracter un second mariage avant la dissolution du premier ", le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet a entaché sa décision d'illégalité en opposant un refus à sa demande de certificat de résidence en raison de sa situation de polygamie. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de fait, de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance des dispositions des stipulations du 2 de l'article 6 et du a) de l'article 7bis de l'accord franco-algérien doivent être écartés.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance - 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sécurité publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Pour les motifs énoncés au point 6, alors même que M. B vit en France depuis 2017 avec son épouse française, et eu égard au fait qu'il a vécu en Algérie jusqu'à l'âge de quarante ans, la décision attaquée est intervenue sans méconnaitre les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. En dernier lieu, si l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 régit d'une manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, ainsi que les règles concernant la nature et la durée de validité des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés, il n'a toutefois pas entendu écarter, sauf dispositions contraires expresses, l'application des dispositions de procédure qui s'appliquent à tous les étrangers en ce qui concerne la délivrance, le renouvellement ou le refus de titre de séjour, dès lors que ces ressortissants algériens se trouvent dans une situation entrant à la fois dans les prévisions de l'accord et dans celles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et au nombre desquelles figurent notamment celles de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, il en résulte que le préfet est tenu de consulter la commission du titre de séjour lorsqu'il envisage de refuser de délivrer un titre de séjour à un ressortissant algérien qui remplit effectivement les conditions prévues par l'accord franco-algérien pour bénéficier d'un titre de séjour. Toutefois, pour les motifs précédemment énoncés, M. B ne justifie pas être au nombre des ressortissants algériens pouvant bénéficier d'un titre de séjour. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à se prévaloir des dispositions de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour soutenir que la décision qu'il conteste est entachée d'un vice de procédure lié à l'absence de consultation de la commission du titre de séjour.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 23 septembre 2021 par laquelle le préfet de la Manche lui a refusé la délivrance d'un certificat de résidence. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte dont la formation collégiale demeure saisie.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions de la requête dont est saisie la formation collégiale sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet de la Manche.

Délibéré après l'audience du 1er septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Marchand, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 septembre 2023.

La rapporteure,

Signé

C. SILVANI

Le président,

Signé

A. MARCHAND

La greffière,

Signé

A. D'OLIF

La République mande et ordonne au préfet de la Manche en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

le greffier,

J. Lounis

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