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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2103654

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2103654

vendredi 15 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2103654
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS THALAMAS LACLAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête du 17 juin 2021 et des mémoires en réplique des 20 septembre, 1er octobre et 14 octobre 2021, M. F A représenté par Me Laclau demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 27 janvier 2021 de la préfète de l'Ariège portant refus de séjour, obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixation du pays de destination de la mesure d'éloignement et interdiction de retour sur le territoire français pendant une période de 12 mois ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Ariège de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " et ce, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou à tout le moins de réexaminer sa situation, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement et sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions attaquées sont entachées d'incompétence de l'auteur de l'acte, faute de justification d'une délégation de signature du préfet accordée à son signataire, M. D B ;

- le refus de séjour est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation révélé par les contradictions et inexactitudes dont il se trouve entaché au regard notamment de la date de son entrée en France et de son âge, et de ses attaches familiales en Côte d'Ivoire, dès lors qu'il n'a plus aucun lien avec les membres de sa famille restés en Côte d'Ivoire ; l'obligation de quitter le territoire est insuffisamment motivée ;

- sa demande de titre de séjour a été instruite également au regard de l'article L. 313-14 du CESEDA, mais la décision de refus de séjour n'indique rien quant aux conditions de cet article qui ne seraient pas remplies et se trouve donc insuffisamment motivée ;

- l'obligation de quitter le territoire est également insuffisamment motivée ;

- la décision de refus de séjour est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 313-15 du CESEDA dès lors qu'à la date de l'arrêté attaqué, il suivait une formation qualifiante, un CAP de maçonnerie au CFA de l'Ariège depuis le mois d'octobre 2020, soit depuis près de quatre mois ; ce n'est qu'en raison de la pandémie de Covid 19 qu'il n'a pas pu trouver plus tôt le contrat nécessaire à sa formation ; il a fait des démarches en ce sens dès son dix-huitième anniversaire, mais qui se sont révélées infructueuses ; la branche de la maçonnerie a été très fortement impactée par la crise sanitaire, compte tenu de l'impossibilité de se déplacer chez les particuliers ; la circulaire du 28 novembre 2012 invite les préfets à faire preuve de bienveillance ; la qualité de son parcours de formation, son travail et son insertion sociale sont irréprochables ; un contrat jeune majeur a été conclu avec le département de la Haute-Garonne le 28 août 2020, ce qui témoigne de la qualité de son parcours scolaire et professionnel et de ses efforts en termes d'intégration ; son sérieux et son application ont été soulignés par l'ensemble du corps éducatif ; ses différents employeurs ainsi que ses collègues de travail et les personnes qui l'ont côtoyé louent ses qualités de sérieux et gentillesse ; il est de surcroît investi dans le club de football local ; il a par ailleurs tissé des liens d'amitié à Saverdun et à Toulouse ; il était engagé dans un processus d'autonomisation auquel l'arrêté préfectoral a mis un terme ; son père est décédé et il n'a plus de lien avec sa mère ni avec les autres membres de sa famille qui sont en Côte d'Ivoire, ses seules attaches se trouvant en France ; la décision de refus de séjour est également entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L 313-14 du CESEDA dès lors que ses qualités humaines et ses efforts en termes d'intégration sociale et culturelle sont reconnues, qu'il suit actuellement une formation devant lui permettre de disposer d'un emploi pérenne et ce n'est qu'en raison du Covid et de ses conséquences sur le marché du travail qu'il n'a pas pu trouver plus tôt un contrat d'apprentissage ;

- l'obligation de quitter le territoire est privée de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une décision de refus de séjour elle-même illégale ;

- l'obligation de quitter le territoire porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale sur le fondement de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales compte tenu de son parcours et de la signature d'un contrat jeune majeur avec le département de la Haute-Garonne , la signature d'un tel contrat étant prise en compte dans la jurisprudence du Conseil d'Etat ; par ailleurs il n'a plus aucun lien avec sa famille en Côte d'Ivoire, les seuls liens qu'il possède se trouvant en France ; la décision fixant le pays de renvoi est entachée d'illégalité par voie d'exception d'illégalité du titre de séjour et de l'obligation de quitter le territoire ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an est insuffisamment motivée au regard des critères posés par l'article L. 511-1 III du CESEDA ; cette décision est également entachée d'un défaut d'examen particulier de son dossier, d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il n'a pas troublé l'ordre public et quant à sa situation personnelle au regard de sa situation familiale en France.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 septembre 2021, la préfète de l'Ariège conclut au rejet de la requête.

Elle soutient notamment que :

- M.Stéphane B dispose d'une délégation de signature en date du 14 décembre 2020 publiée au recueil des actes administratifs ;

- la décision de refus de séjour est suffisamment motivée tant au regard des éléments de droit que des éléments de fait portés à la connaissance de l'administration et n'est pas entachée d'un défaut d'examen réel de la situation de M. A ;

- cette décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L 313-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA ) dès lors que M. A ne justifie pas avoir suivi une formation qualifiante pendant au moins six mois ; ce n'est en effet qu'à compter du 26 octobre 2020 que M. A a suivi une formation en première année de maçonnerie au CFM de Foix, soit postérieurement à la date de dépôt de sa demande de titre et seulement depuis trois mois à la date de la décision de refus de séjour ; le juge des référés dans son ordonnance du 29 juillet 2021, a relevé " l'absence de diligence du requérant pour parvenir à mener à bien sa formation qualifiante dans un délai raisonnable ", ; par ailleurs si le requérant soutient ne plus avoir de liens avec sa famille, se trouvent à minima dans son pays d'origine, sa mère et ses deux frères ainsi qu'un oncle paternel ;

- en ce qui concerne le moyen invoqué sur le fondement de l'article L 313-14 du CESEDA, le moyen est inopérant faute pour M. A d'avoir présenté sa demande de titre de séjour sur ce fondement ; il ne justifie pas être dans l'impossibilité de poursuivre son cursus hors de France ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an est suffisamment motivée au regard des critères posés par l'article L 511-1 III du CESEDA ; cette décision n'est pas entachée d'erreur d'appréciation compte tenu de ce que l'interdiction de retour sur le territoire peut atteindre une durée de deux à trois ans.

Par un mémoire en intervention du 14 octobre 2021, la société ML Bâtiment, par l'intermédiaire de son représentant légal et représentée par Me Laclau, demande :

- à ce que son intervention soit admise ;

- de faire droit aux conclusions de la requête principale.

La société ML Bâtiment soutient qu'elle dispose d'un intérêt pour agir suffisant dès lors qu'elle employait M. A jusqu'à l'intervention de l'arrêté contesté et qu'elle espère qu'il réintégrera au plus vite la société ; elle a recruté l'intéressé dans le cadre d' un contrat d'apprentissage afin de le former en vue ensuite de l'embaucher ; la société souligne l'intégration de M. A avec les autres employés ainsi qu'avec les clients, de même que ses qualités humaines ; le dirigeant de la société a par ailleurs noué des liens personnels d'amitié avec M. A.

Par ordonnance du 18 octobre 2021, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 2 novembre 2021

Vu : les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience en application de l'article L. 732-1 du code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E

- et les observations de Me Laclau, avocate de M. F A, ce dernier étant également présent à l'audience.

La préfète de l'Ariège n'étant pas représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. F A, ressortissant ivoirien, né le 30 août 2002, a sollicité, le 20 décembre 2018, à la suite de son entrée en France, auprès du conseil départemental de la Haute-Garonne, sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance, et a bénéficié d'un jugement du 15 octobre 2019 du juge des enfants auprès de la Cour d'Appel de Toulouse de placement en assistance éducative.

M. A a présenté le 1er septembre 2020, auprès de la préfète de l'Ariège, une demande de titre de séjour, " pour se former et pour travailler " en indiquant être en attente d'un contrat d'apprentissage.

Par un arrêté du 27 janvier 2021, la préfète, sur le fondement notamment de l'article L. 313-15 du CESEDA, a refusé à M. A la délivrance d'un titre de séjour et par le même arrêté, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement, et a pris à son encontre et interdiction de retour sur le territoire français pendant une période de 12 mois.

Par la présente requête, M. A demande l'annulation de l'arrêté du 27 janvier 2021 et à ce qu'il soit enjoint à la préfète de l'Ariège de lui délivrer un titre de séjour ou à tout le moins de réexaminer sa situation.

Sur l'intervention de la société ML Bâtiment :

2. La société ML Bâtiment dispose d'un intérêt suffisant pour demander l'annulation de l'arrêté du préfet au soutien de la requête de M. A dès lors qu'elle employait M. A jusqu'à l'intervention de l'arrêté contesté, d'abord à compter de juin 2020 en qualité de stagiaire, puis à compter du 26 octobre 2020 sous forme d'un contrat d'apprentissage.

L'intervention de la société ML Bâtiment est donc recevable.

Sur le bien-fondé de la requête de M. A :

Sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens présentés à l'appui de la requête :

Sur la légalité interne :

3. Aux termes de l'article L. 313-15 du CESEDA : " A titre exceptionnel et sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire prévue au 1° de l'article L. 313-10 portant la mention "salarié" ou la mention "travailleur temporaire" peut être délivrée, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, à l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle, sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Le respect de la condition prévue à l'article L. 311-7 n'est pas exigé. ".

La préfète de l'Ariège pour rejeter au visa de ces dispositions, la demande de titre de séjour de M. A, qui doit être regardée comme ayant été présentée sur le fondement desdites dispositions de l'article L. 313-15 du CESEDAse fonde principalement sur le fait que " M. A ayant débuté sa formation professionnelle dans le domaine de la maçonnerie seulement depuis le 26 octobre 2020, il n'est pas en mesure de justifier du suivi d'une formation qualifiante depuis au moins six mois " .

Toutefois, il ressort des pièces du dossier, alors que la préfète de l'Ariège ne conteste pas le fait que comme le fait valoir M. A, la période de Covid 19 ayant conduit en 2020 au premier confinement, a rendu difficile sa situation, que si l'intéressé à la date de la décision attaquée avait dans le cadre de son contrat d'apprentissage conclu le 26 octobre 2020 avec la société ML Bâtiment, une ancienneté inférieure à six mois, il était déjà employé par la même société ML Bâtiment comme stagiaire depuis juin 2020.

Dans ces conditions, dans les circonstances de l'espèce, compte tenu des très nombreuses attestations produites au dossier émanant de plusieurs employeurs dont notamment le dirigeant de la société ML Bâtiment et de plusieurs salariés faisant état des qualités tant professionnelles qu'humaines de l'intéressé qui a par ailleurs, signé en août 2020 avec le conseil départemental de la Haute-Garonne un contrat jeune majeur, contrat dont les termes font notamment état de ses volontés d'insertion professionnelle, M. A est fondé à soutenir que la préfète de l'Ariège en lui opposant sur le fondement de l'article L. 313-15 du CESEDA l'absence de " caractère réel et sérieux " de la formation suivie a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

Si l'arrêté préfectoral se fonde en second lieu aussi sur le fait " que l'intégralité de sa famille composée de sa mère, ses deux frères et son oncle maternel " se trouveraient en Côte d'Ivoire , les dispositions précitées de l'article L. 313-15 du CESEDA ne font pas de la seule présence de la famille dans le pays d'origine , un critère d'appréciation des conditions d'attribution d'un titre de séjour, mais se réfèrent à la " nature de(s) liens avec (la) famille dans le pays d'origine " et en l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier, que M. A aurait conservé des liens avec sa famille se trouvant en Côte d'Ivoire, M. A indiquant à cet égard ne plus avoir de contact avec elle.

4. M. F A est donc fondé à demander l'annulation de l'arrêté de la préfète de l'Ariège, de refus de séjour du 27 janvier 2021 ainsi que par voie de conséquence, des décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire, fixation du pays de renvoi et interdiction de retour sur le territoire français pendant une période de 12 mois.

Sur les conclusions à fins d'injonction :

5. Compte tenu du motif retenu par le présent jugement d'annulation de la décision de refus de séjour du 27 janvier 2021, il y a lieu d'enjoindre à la préfète de l'Ariège de délivrer à M F A dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 313-15 du CESEDA, sans qu'il y ait lieu à ce stade d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

6. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. F A de la somme de 1 500 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'intervention de la société ML Bâtiment est admise

Article 2 : L'arrêté du 27 janvier 2021 de la préfète de l'Ariège portant refus de séjour opposé à M. F A, obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixation du pays de destination de la mesure d'éloignement et interdiction de retour sur le territoire français pendant une période de 12 mois est annulé.

Article 3 : L'Etat versera à M. F A une somme de 1500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète de l'Ariège de délivrer à M. F A un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 313-15 du CESEDA, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.

Article 5 : Le surplus de la requête de M. F A est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. F A , à la société ML Bâtiment et à la préfète de l'Ariège.

Délibéré après l'audience du 1er juillet 2022, à laquelle siégeaient :

M. Bentolila, président-rapporteur,

Mme Matteaccioli, conseillère,

M. Leymarie, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2022.

Le président-rapporteur,

P. E

La conseillère la plus ancienne,

L. MATTEACCIOLI La greffière,

M. C

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ariège en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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