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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2104152

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2104152

jeudi 19 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2104152
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS THALAMAS LACLAU

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. - Par une requête et un mémoire, enregistrés les 9 juillet 2021 et 25 octobre 2022 sous le numéro 2104152, la société Carrières de la Montagne Noire, représentée par sa présidente et par Me Thalamas, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n° 2021-30 du 11 mai 2021 par lequel le maire de la commune de Lempaut (Tarn) a interdit la circulation des poids lourds supérieurs à 19 tonnes avenue de la Montagne Noire, route de Puylaurens, route de la Jaurézié et route de Blan, dans l'agglomération de Lempaut ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Lempaut la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- l'arrêté contesté est entaché d'un vice de procédure, en l'absence d'avis du conseil départemental ;

- il est entaché d'une erreur de fait dès lors que ne sont justifiées ni l'augmentation du trafic des poids-lourds, ni l'existence de caractéristiques géométriques des voiries ne permettant pas le passage de véhicules de gros gabarit alors que la hausse minime du trafic ne saurait justifier l'interdiction édictée ; la commune ne fournit pas non plus de données de circulation chiffrées et étayées, ni même de données d'accidentologie ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il ne préserve pas les objectifs poursuivis de sécurité et de réduction des nuisances, qu'il a pour conséquence une augmentation considérable des distances parcourues, ce qui constitue une aberration du point de vue de l'utilisation des énergies fossiles ; la protection de la sécurité pourrait être garantie par des mesures alternatives, telles qu'une interdiction limitée dans le temps, un dispositif de circulation alternée, ou encore la sanction de l'interdiction de stationner le long des routes départementales RD12 et RD46 ; l'interdiction générale et absolue est disproportionnée au regard des objectifs poursuivis.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 7 mars et 28 novembre 2022, la commune de Lempaut, représentée par Me Hudrisier, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la société Carrières de la Montagne Noire le paiement des entiers dépens et de la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

II. - Par une requête, enregistrée le 2 mars 2022 sous le numéro 2201212, la société Carrières de la Montagne Noire, représentée par sa présidente et par Me Thalamas, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision de rejet de sa demande indemnitaire préalable ;

2°) de condamner la commune de Lempaut à lui verser la somme de 27 344 euros pour la réparation de ses préjudices ;

3°) de condamner la commune à lui verser cette somme assortie des intérêts échus à compter de la réception de sa demande préalable, ainsi que des intérêts échus par anatocisme ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Lempaut la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la responsabilité pour faute de la commune de Lempaut est engagée en raison de l'illégalité de l'arrêté n° 2020-30 du 11 mai 2021 ;

- sa responsabilité sans faute est engagée en raison de la méconnaissance du principe d'égalité des citoyens devant les charges publiques ;

- l'arrêté susmentionné du 11 mai 2021 est la cause des préjudices qu'elle a subis ;

- ses préjudices s'élèvent à la somme de 27 344 euros, soit le total de ses surcoûts, à raison de 8 063 euros en juin 2021, 8 126 euros en juillet 2021, 4 290 euros en août 2021 et 6 865 euros en septembre 2021.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 novembre 2022, la commune de Lempaut, représentée par Me Hudrisier, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la société Carrières de la Montagne Noire le paiement des entiers dépens et de la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté du 11 mai 2021 est légal ; sa responsabilité ne peut pas engagée pour faute ;

- sa responsabilité sans faute ne peut pas être engagée en l'absence de caractère grave et spécial du préjudice allégué ;

- le lien de causalité entre l'interdiction de circulation prévue par l'arrêté susmentionné et les préjudices allégués n'est pas établi ;

- le montant des préjudices allégués n'est pas établi.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de la voierie routière ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Hecht,

- les conclusions de M. Déderen, rapporteur public,

- et les observations de Me Thalamas, représentant la société Carrières de la Montagne Noire, et de Me Hudrisier, représentant la commune de Lempaut.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté en date du 11 mai 2021, le maire de la commune de Lempaut (Tarn) a interdit la circulation des poids lourds de plus de 19 tonnes avenue de la Montagne Noire, route de Puylaurens, route de la Jaurézié et route de Blan, dans l'agglomération de Lempaut. Par une première requête, enregistrée sous le numéro 2104152, la société Carrières de la Montagne Noire sollicite l'annulation de cet arrêté. Le 25 octobre 2021, cette société a demandé auprès de la commune de Lempaut la réparation des préjudices qu'elle allègue avoir subis en raison de cet arrêté, pour un montant de 27 344 euros. Le 23 décembre 2021, la commune a rejeté cette demande. Par une seconde requête, enregistrée sous le numéro 2201212, la société requérante demande la condamnation de la commune de Lempaut à lui verser la somme de 27 344 euros pour la réparation de ses préjudices

Sur la jonction :

2. Les requêtes susvisées, enregistrées sous les numéros 2104152 et 2201212, ont été présentées par la même société requérante et présentent à juger des questions connexes. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 2213-1 du code général des collectivités territoriales dans sa rédaction en vigueur à la date de l'arrêté en litige : " Le maire exerce la police de la circulation sur les routes nationales, les routes départementales et les voies de communication à l'intérieur des agglomérations, sous réserve des pouvoirs dévolus au représentant de l'Etat dans le département sur les routes à grande circulation.() / Les conditions dans lesquelles le maire exerce la police de la circulation sur les routes à grande circulation sont fixées par décret en Conseil d'Etat. () ". Aux termes de l'article L. 2213-4 de ce même code : " Le maire peut, par arrêté motivé, interdire l'accès de certaines voies ou de certaines portions de voies ou de certains secteurs de la commune aux véhicules dont la circulation sur ces voies ou dans ces secteurs est de nature à compromettre soit la tranquillité publique, soit la qualité de l'air, soit la protection des espèces animales ou végétales, soit la protection des espaces naturels, des paysages ou des sites ou leur mise en valeur à des fins esthétiques, écologiques, agricoles, forestières ou touristiques () ". Enfin, son article L. 3221-4 dispose que : " Le président du conseil départemental gère le domaine du département. A ce titre, il exerce les pouvoirs de police afférents à cette gestion, notamment en ce qui concerne la circulation sur ce domaine, sous réserve des attributions dévolues aux maires par le présent code et au représentant de l'Etat dans le département ainsi que du pouvoir de substitution du représentant de l'Etat dans le département prévu à l'article L. 3221-5. " Il résulte de la combinaison de ces dispositions que, sauf le cas de section de route à grande circulation pour laquelle un décret a transféré cette compétence au représentant de l'Etat dans le département, il appartient au maire d'exercer, à l'intérieur de l'agglomération communale, la police de la circulation sur les portions de routes nationales et départementales, y compris celles classées, par décret, comme routes à grande circulation.

4. Pour prendre l'arrêté litigieux, le maire de Lempaut s'est fondé sur les risques résultant de la circulation des poids lourds pour les piétons, notamment aux abords de l'école maternelle et primaire communale et les nuisances provoquées par cette circulation en termes de bruit et de pollution, eu égard à l'augmentation du trafic de poids lourds sur la RD12 et RD622. S'il appartient au maire, responsable de l'ordre public sur le territoire de sa commune, de prendre les mesures de police générale nécessaires au bon ordre, aucune disposition ne prévoit l'obligation de solliciter un avis du conseil départemental lorsqu'il exerce le pouvoir de police qui lui est attribué sur les voies départementales, à l'intérieur de l'agglomération. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure, en l'absence de consultation du conseil départemental, manque en droit et ne peut qu'être écarté.

5. En deuxième lieu, si la société requérante soutient que l'arrêté litigieux est entaché d'une erreur de fait, toutefois il ressort des pièces du dossier, en particulier des données relatives aux passages des véhicules de la société requérante, fournies par cette dernière, que le nombre de véhicules concernés a été en légère augmentation entre 2020 et 2021. De plus, il ressort des pièces du dossier, notamment des photographies de la voirie, que cette dernière est par endroits très étroite, à plus forte raison pour permettre le passage de poids lourds de plus de 19 tonnes. Enfin, il résulte des termes de l'arrêté litigieux qu'il mentionne un risque d'accidents, sans faire référence à d'hypothétiques accidents intervenus. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait manque en fait.

6. En troisième lieu, il appartient aux autorités de police de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées permettant de concilier les droits de l'ensemble des usagers de la voie publique et les contraintes liées, le cas échéant, à la circulation et au stationnement des véhicules, en vue notamment d'assurer dans de meilleures conditions de sécurité, de commodité et d'agrément la circulation respective des piétons et des automobiles dans les centres villes. La liberté d'aller et de venir ne fait pas obstacle à la mesure contestée si elle s'avère justifiée par les nécessités de l'ordre public. Des interdictions générales et absolues ne sont légales que si elles sont justifiées par des circonstances particulières.

7. La société requérante soutient qu'aucun élément ne permettrait de caractériser un risque avéré pour la sécurité publique lié à la circulation de poids lourds dans la commune et que l'arrêté litigieux, qui édicterait une interdiction générale et absolue, violerait le principe de proportionnalité des mesures de police. Elle fait également valoir que ne seraient justifiées ni l'augmentation du trafic des poids-lourds, ni l'existence de caractéristiques géométriques des voiries ne permettant pas le passage de véhicules de gros gabarit, alors que la hausse minime du trafic ne saurait justifier l'interdiction édictée. Par ailleurs, l'arrêté ne serait pas justifié, dès lors qu'il n'existerait aucun risque avéré pour la sécurité publique ou aucune nuisance caractérisée liés à la circulation de poids lourds. La société requérante ajoute que l'interdiction, générale et absolue, serait disproportionnée au regard des objectifs poursuivis dès lors que la protection de la sécurité pourrait être garantie par des mesures alternatives.

8. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté litigieux, qui s'applique à quatre axes de circulation dans la commune, a pour objet, ainsi qu'il a été dit, de sécuriser la traversée de la commune de Lempaut, et vise uniquement la circulation des poids lourds de plus de 19 tonnes sur des portions de l'avenue de la Montagne Noire, la route de Puylaurens, la route de la Jaurézié et la route de Blan. Il est motivé par la circonstance que les portions des voies concernées, bordées de l'école maternelle et primaire, de la mairie et d'habitations, se caractérisent à plusieurs endroits par une faible largeur, sans délimitation centrale et avec un croisement étroit et dangereux entre les routes départementales 12 et 46, dans l'agglomération. Si la société Carrières de la Montagne Noire conteste ces caractéristiques, celles-ci ressortent des photographies produites, et ce indépendamment de l'existence d'un stationnement de voitures sur le trottoir, que la société requérante qualifie de " sauvage ", dont le caractère habituel ou pérenne n'est pas démontré et que l'arrêté en litige ne prend pas en considération. Dans ces conditions, la voirie concernée doit être regardée comme inadaptée au passage de poids lourds de plus de 19 tonnes dans des conditions satisfaisantes, lequel est susceptible de constituer une source de dangers et de nuisances, en raison des dimensions de ces véhicules. En outre, l'allégation de la société requérante selon laquelle le passage des poids lourds concernés par une autre route générerait des risques en matière de sécurité et provoquerait des nuisances dans d'autres communes n'est pas établie, dès lors qu'il n'est pas justifié que les itinéraires alternatifs auraient des caractéristiques de voirie analogues à celles de l'agglomération de Lempaut. Par ailleurs, il ressort des pièces versées par la société requérante que l'augmentation des distances parcourues par ses véhicules est minime, de l'ordre de 10 minutes et 6 kilomètres aller-retour. Dès lors, eu égard aux caractéristiques de la voirie concernée, l'interdiction prévue par l'arrêté en litige, qui n'est pas générale puisqu'elle ne concerne que les poids lourds de plus de 19 tonnes, de surcroît sur quatre voies seulement, est nécessaire, adaptée et proportionnée. Par suite, en édictant l'arrêté litigieux, le maire de la commune de Lempaut n'a pas commis d'erreur d'appréciation.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la société Carrières de la Montagne Noire tendant l'annulation de l'arrêté en date du 11 mai 2021 doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

10. En premier lieu, ainsi qu'il a été dit précédemment, la décision du maire Lempaut du 11 mai 2021 n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, la commune de Lempaut n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité.

11. En second lieu, les mesures légalement prises, dans l'intérêt général, par les autorités de police peuvent ouvrir droit à réparation sur le fondement du principe de l'égalité devant les charges publiques au profit des personnes qui, du fait de leur application, subissent un dommage qui excède l'aléa qu'impliquait leur situation et revêt le caractère d'un préjudice anormal et spécial.

12. La société requérante soutient qu'elle subit une rupture d'égalité devant les charges publiques en raison de l'arrêté du maire de Lempaut du 11 mai 2021, qui a pour conséquences un allongement du temps de trajet pour ses véhicules et des dépenses supplémentaires. Toutefois, d'une part, il résulte de l'instruction que tous les poids-lourds de plus de 19 tonnes sont concernés par la décision en litige, tandis que la société requérante ne justifie pas qu'elle subirait un préjudice spécial. D'autre part, cet arrêté entraîne pour ses véhicules un allongement de 10 minutes et de 6 kilomètres aller-retour, ainsi qu'il a été dit au point 8. En outre, la société ne démontre pas qu'elle aurait subi une perte d'activité ou de compétitivité du fait de cet arrêté municipal. Dès lors l'interdiction prévue par le maire de la commune constitue une simple gêne, qui n'excède pas l'aléa qu'impliquait sa situation, et qui ne saurait constituer un préjudice anormal. Par suite, la responsabilité sans faute de la commune sur le fondement de l'égalité des citoyens devant les charges publiques ne saurait être engagée.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par la société Carrières de la Montagne Noire doivent être rejetées.

Sur les dépens :

14. La commune de Lempaut ne justifie pas avoir engagé, dans la présente instance, des frais prévus par les dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative. Dès lors, ses conclusions tendant à la condamnation de la société requérante aux entiers dépens doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la commune de Lempaut, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à la société requérante la somme réclamée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En revanche, en application des mêmes dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société Carrières de la Montagne Noire une somme de 1 500 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes n°s 2104152 et 2201212 de la société Carrières de la Montagne Noire sont rejetées.

Article 2 : La société Carrières de la Montagne Noire versera à la commune de Lempaut une somme de 1 500 euros au titre des frais d'instance.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la commune de Lempaut est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Carrières de la Montagne Noire et à la commune de Lempaut.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Carotenuto, présidente,

M. Hecht, premier conseiller,

Mme Pétri, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 octobre 2023.

Le rapporteur,

S. HECHT

La présidente,

S. CAROTENUTO

La greffière,

S. SORABELLA La République mande et ordonne au préfet du Tarn, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

N°s 2104152, 2201212

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