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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2205665

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2205665

mardi 14 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2205665
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSAMBA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 septembre 2022, M. A B, représenté par Me Funck, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du préfet de la Haute-Garonne rejetant implicitement sa demande de titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne, à titre principal, de lui délivrer sans délai un titre de séjour mention " salarié " ou à défaut " vie privée et familiale ", à titre subsidiaire de réexaminer dans un délai de deux mois sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable dès lors qu'il ne s'est pas vu délivrer le récépissé prévu à l'article L. 112-3 du code des relations entre le public et l'administration et que les voies et délais de recours ne lui sont pas opposables ; il n'a eu connaissance de l'existence de la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour qu'en juin 2022 à l'occasion de la consultation de son conseil ; il en ignorait l'existence dès lors que le dernier récépissé en sa possession a été renouvelé jusqu'au 24 janvier 2022 ; sa demande de communication des motifs présentée le 22 juin 2022 est restée sans réponse ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ;

- la décision attaquée méconnait les dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il détient une promesse d'embauche ;

- la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 novembre 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors que la décision attaquée est inexistante et qu'elle est dirigée contre une autorité incompétente territorialement ;

- un non-lieu à statuer doit être prononcé dès lors que le recours est dépourvu d'objet.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'oral.

Le rapport de Mme Biscarel a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né le 25 août 1995, est entré en France le 31 juillet 2018 sous couvert d'un visa de long séjour valant titre de séjour valable du 31 juillet 2018 au 31 juillet 2019 pour suivre des études. Il a sollicité le renouvellement de son titre de séjour mention " étudiant-élève " auprès des services de la préfecture de la Haute-Garonne, qui lui ont remis un récépissé de demande le 22 août 2019. Par un courrier du 22 juin 2022, il a sollicité la communication des motifs de la décision implicite de refus de séjour née, le 22 décembre 2019, du silence gardé pendant plus de quatre mois sur sa demande. Ce courrier est lui-même resté sans réponse. Par sa requête, M. B demande l'annulation de la décision implicite de rejet du 22 décembre 2019.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense par le préfet de la Haute-Garonne et tirée de l'inexistence de la décision attaquée :

2. D'une part, aux termes de l'article R. 431-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code ". Selon l'article R. 431-12 du même code : " L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise. () ".

3. Il résulte de ces dispositions que l'autorité administrative chargée d'instruire une demande de titre de séjour doit refuser d'admettre l'étranger à souscrire à cette demande si le dossier présenté à son appui est incomplet.

4. D'autre part, aux termes de l'article R. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le silence gardé par l'autorité administrative sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet. ". Son article R. 432-2 dispose : " La décision implicite de rejet mentionnée à l'article R. 432-1 naît au terme d'un délai de quatre mois. ".

5. Il en résulte que l'autorité administrative doit être considérée comme saisie d'une demande de titre de séjour de nature à faire débuter le délai prévu à l'article R. 432-2 précité si le dossier présenté à l'appui de cette demande est complet, c'est-à-dire s'il comporte les pièces limitativement mentionnées aux articles R. 431-10 et R. 431-11.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. B a sollicité un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et s'est vu délivrer un récépissé. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le dossier déposé par ce dernier aurait été incomplet. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que le requérant se serait vu délivrer une attestation de prolongation d'instruction en application de l'article R. 431-15-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, une décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour est née au terme d'un délai de quatre mois, soit le 22 décembre 2019, sans qu'y fasse obstacle la délivrance de plusieurs récépissés sur le fondement des articles L. 311-4 et R. 311-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, désormais codifiés aux articles L. 431-3 et R. 431-13 du même code, dont le dernier était en cours de validité. Par suite, la requête de M. B n'est pas dirigée contre une décision inexistante et la fin de non-recevoir opposée à ce titre le préfet de la Haute-Garonne doit être rejetée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

7. D'une part, aux termes de l'article L. 112-3 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute demande adressée à l'administration fait l'objet d'un accusé de réception. () Les modalités d'application du présent article sont fixées par décret en Conseil d'Etat. ". Aux termes de l'article R. 112-5 du même code : " L'accusé de réception prévu par l'article L. 112-3 comporte les mentions suivantes :1° La date de réception de la demande et la date à laquelle, à défaut d'une décision expresse, celle-ci sera réputée acceptée ou rejetée () Il indique si la demande est susceptible de donner lieu à une décision implicite de rejet ou à une décision implicite d'acceptation. Dans le premier cas, l'accusé de réception mentionne les délais et les voies de recours à l'encontre de la décision. () ". Aux termes de L. 112-6 du même code : " Les délais de recours ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande lorsque l'accusé de réception ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par la réglementation. (). ".

8. D'autre part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article L. 232-4 de ce code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués ".

9. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.

10. Les règles énoncées au point précédent, relatives au délai raisonnable au-delà duquel le destinataire d'une décision ne peut exercer de recours juridictionnel, qui ne peut en règle générale excéder un an sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, sont également applicables à la contestation d'une décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration sur une demande présentée devant elle, lorsqu'il est établi que le demandeur a eu connaissance de la décision. La preuve d'une telle connaissance ne saurait résulter du seul écoulement du temps depuis la présentation de la demande. Elle peut en revanche résulter de ce qu'il est établi, soit que l'intéressé a été clairement informé des conditions de naissance d'une décision implicite lors de la présentation de sa demande, soit que la décision a par la suite été expressément mentionnée au cours de ses échanges avec l'administration, notamment à l'occasion d'un recours gracieux dirigé contre cette décision. Le demandeur, s'il n'a pas été informé des voies et délais de recours dans les conditions prévues par les textes cités au point 7, dispose alors, pour saisir le juge, d'un délai raisonnable qui court, dans la première hypothèse, de la date de naissance de la décision implicite et, dans la seconde, de la date de l'événement établissant qu'il a eu connaissance de la décision.

11. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la demande de titre de séjour présentée par M. B le 22 août 2019 aurait fait l'objet de l'accusé de réception exigé par les dispositions citées au point 7, ni qu'il aurait été clairement informé sur les conditions de naissance d'une décision implicite de rejet de sa demande. Dans ces conditions, il doit être regardé comme ayant eu connaissance de l'existence de la décision implicite de rejet prise sur sa demande de titre de séjour à la date du 22 juin 2022, date à laquelle il a sollicité la communication des motifs de celle-ci par l'intermédiaire de son conseil. En se bornant, dans un courrier du 14 octobre 2022, à rappeler que M. B a été muni de plusieurs récépissés, le préfet de la Haute-Garonne n'a apporté aucune réponse à cette demande. Par suite, M. B est fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation et qu'elle doit être annulée.

12. Il résulte ce qui précède que M. B est fondé, sur ce motif, à demander l'annulation de la décision implicite de rejet résultant du silence gardé par le préfet de la Haute-Garonne sur sa demande de titre de séjour formulée le 22 août 2019.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

13. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution./ La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ".

14. Eu égard au motif d'annulation retenu par le présent jugement pour annuler la décision attaquée, et dès lors que les autres moyens de la requête ne sont pas de nature à entraîner une telle annulation, l'exécution du jugement implique seulement que le préfet de la Haute-Garonne procède au réexamen de la situation de M. B. Par conséquent, il est enjoint au préfet de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État, partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 200 euros à verser à M. B sur le fondement des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision par laquelle le préfet de la Haute-Garonne a implicitement rejeté la demande de titre de séjour de M. B est annulée.

Article 2 : Il enjoint au préfet de la Haute-Garonne de réexaminer la demande de titre de séjour présentée par M. B, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera la somme de 1 200 euros à M. B au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Haute-Garonne.

Délibéré après l'audience du 24 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Molina-Andréo, présidente,

Mme Soddu, première conseillère,

Mme Biscarel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2023

La rapporteure,

B. BISCAREL

La présidente,

B. MOLINA-ANDRÉO La greffière,

S. BALTIMORE

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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