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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2206769

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2206769

vendredi 2 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2206769
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCAZANAVE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 novembre 2022, M. D C, représenté par Me Cazenave demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 novembre 2022 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a prononcé son transfert aux autorités espagnoles responsables de sa demande d'asile et l'arrêté du même jour par lequel il a été assigné à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer sans délai une attestation de demandeur d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, ou dans l'hypothèse où il ne serait pas admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle, mettre à la charge de l'Etat le paiement de cette même somme sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

- il méconnaît l'article 4 du règlement n° 604/2013,

- il méconnaît l'article 5 du règlement n° 604/2013,

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 et de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013,

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- il est entaché d'un défaut de base légale,

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 novembre 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jozek, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Cazenave, représentant M. C qui conclut aux mêmes fins. Me Cazanave indique que les moyens de légalité externe sont abandonnés. Il précise que le requérant a été transféré une première fois en Espagne, qu'il est alors reparti volontairement, qu'en Espagne, on ne lui a proposé aucun accompagnement médical, que sur le territoire français, il a pu être examiné par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qu'on lui a diagnostiqué une cardiomégalie, nécessitant des explorations, que lors du premier transfert, il avait eu un rendez-vous médical auquel il a dû renoncer le 23 mars 2022, qu'il est retourné volontairement en Espagne avec l'assurance qu'il aurait un suivi médical, qu'il n'a cependant bénéficié d'aucun suivi à l'exception d'une prescription de paracétamol, qu'il n'a pas été en mesure de voir un médecin ni même de présenter une demande d'asile, que par conséquent, il a décidé de revenir en France pour être soigné, qu'il a été orienté vers la permanence d'accès aux soins et un cardiologue, que son état nécessite des examens pour apprécier notamment s'il y a lieu de poser un défibrillateur,

- les observations de M. C, assisté Mme B, interprète en langue peul guinéen, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- le préfet de la Haute-Garonne n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, né le 8 juin 1993 à Conakry (Guinée), de nationalité guinéenne, déclare être entré sur le territoire le 15 août 2022. Il a déposé une demande d'asile le 22 août 2022, enregistrée à la préfecture de la Haute-Garonne. Lors de l'enregistrement de son dossier complet, le relevé de ses empreintes décadactylaires a révélé qu'il avait fait l'objet d'un contrôle de police en Espagne le 29 novembre 2021. Les autorités espagnoles ont été saisies d'une demande de prise en charge de l'intéressé le 23 août 2022 et on fait connaître leur accord le 6 septembre 2022. Par deux arrêtés du 22 novembre 2022, le préfet de la Haute-Garonne a décidé de transférer l'intéressé aux autorités espagnoles et de l'assigner à résidence. Par sa requête, M. C demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

3. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. () ". Aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les Etats membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux (). La demande est examinée par un seul Etat membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable () ".

4. Dans son arrêt C-578/16 PPU du 16 février 2017, la Cour de justice de l'Union européenne a interprété le paragraphe 1 de cet article à la lumière de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, aux termes duquel " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants " dans le sens que, lorsque le transfert d'un demandeur d'asile présentant une affection mentale ou physique particulièrement grave entraînerait le risque réel et avéré d'une détérioration significative et irrémédiable de son état de santé, ce transfert constituerait un traitement inhumain et dégradant, au sens de cet article. La Cour en a déduit que les autorités de l'Etat membre concerné, y compris ses juridictions, doivent vérifier auprès de l'Etat membre responsable que les soins indispensables seront disponibles à l'arrivée et que le transfert n'entraînera pas, par lui-même, de risque réel d'une aggravation significative et irrémédiable de son état de santé, précisant que, le cas échéant, s'il s'apercevait que l'état de santé du demandeur d'asile concerné ne devait pas s'améliorer à court terme, ou que la suspension pendant une longue durée de la procédure risquait d'aggraver l'état de l'intéressé, l'Etat membre requérant pourrait choisir d'examiner lui-même la demande de celui-ci en faisant usage de la " clause discrétionnaire " prévue à l'article 17, paragraphe 1, du règlement Dublin III.

5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du compte-rendu d'un examen médical du 7 janvier 2022 du service médical de l'OFII, que M. C est atteint d'une part de troubles urinaires nécessitant un examen complémentaire et d'autre part d'une cardiomégalie découverte à l'occasion d'une radiographie du thorax nécessitant de refaire un cliché en inspiration profonde et l'avis d'un cardiologue en vue d'une échocardiographie transthoracique. Toutefois, s'il atteste de la nécessité de réaliser des explorations complémentaires, ce compte-rendu, qui relève également que M. C est asymptomatique, ne permet pas d'apprécier la gravité de l'affection dont l'intéressé est atteint et n'apporte aucun élément concernant la possibilité pour M. C de bénéficier des examens requis en Espagne. Il ne permet donc pas d'établir que le transfert de M. C aux autorités espagnoles serait susceptible d'entraîner un risque réel et avéré d'une détérioration significative et irrémédiable de son état de santé. Par ailleurs, si M. C a indiqué, qu'il s'était heurté à des refus de soins lors de ses passages en Espagne, il n'apporte aucun élément de preuve au soutien de ses allégations. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il existerait des motifs sérieux et avérés de croire qu'en cas de transfert aux autorités espagnoles, M. C ne bénéficierait pas des garanties exigées par le respect du droit d'asile ou qu'il encourrait, notamment en raison de son état de santé, un risque réel d'être soumis à des traitements inhumains ou dégradants. Par suite, les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 n'ont pas été méconnues.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

6. Il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision portant assignation à résidence serait privée de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant transfert aux autorités espagnoles.

7. En deuxième lieu, M. C conteste le caractère nécessaire de la décision en l'absence de risque de fuite compte tenu que son suivi médical exclut toute velléité de fuite, un tel moyen est inopérant à l'encontre de la décision portant renouvellement de son assignation à résidence, dès lors que les dispositions de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne subordonnent pas le prononcé de cette mesure à l'existence d'un tel risque. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ne peut qu'être écarté.

8. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 22 novembre 2022 par lequel le préfet de la Haute-Garonne l'a assigné à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions relatives à l'injonction sous astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'État, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Cazanave la somme réclamée en application des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D C, à Me Cazanave et au préfet de la Haute-Garonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 décembre 2022.

Le magistrat désigné,

F. A Le greffier,

B. GALAND

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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