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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2300399

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2300399

jeudi 2 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2300399
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCAZANAVE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 janvier 2023, M. C D, représenté par Me Cazanave, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 9 janvier 2023 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé son transfert aux autorités suédoises responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer sans délai une attestation de demandeur d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à payer à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir l'indemnité d'aide juridictionnelle, sur le fondement des dispositions des articles 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative ou, à défaut d'aide juridictionnelle, mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à lui verser sur le fondement des dispositions du seul article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 faute pour le préfet de démontrer qu'il s'est acquitté de son obligation d'information, garantie fondamentale du demandeur d'asile ;

- il méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, faute pour le préfet de démontrer que l'entretien individuel a été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national dans le respect du principe de confidentialité, garantie fondamentale du demandeur d'asile ;

- le préfet a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle emporte sur sa situation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013.

Par un mémoire en défense enregistré le 31 janvier 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales,

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne,

- le règlement (UE) du Parlement européen et du Conseil n° 604/2013 du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride,

- la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 relative à des procédures communes pour l'octroi et le retrait de la protection internationale,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jozek, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Cazanave, représentant M. D, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et soutient que le requérant a vécu pendant sept ans en Suède, qu'il y a bénéficié d'un titre de séjour pour venir en aide à des personnes dépendantes, que cependant sa promesse d'embauche n'a pas été renouvelée, qu'il a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire vers l'Afghanistan, qu'il a exercé tous les recours possibles contre le rejet d'asile et les mesures d'éloignement, que si la France refuse l'examen de sa demande d'asile, il sera donc renvoyé en Afghanistan, que c'est la raison pour laquelle M. D refuse le transfert,

- les observations de M. D, présent à l'audience et assisté de Mme A interprète en langue dari, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- le préfet de la Haute-Garonne n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant afghan né le 1er novembre 1999 à Balkh (Afghanistan) a déclaré être entrée irrégulièrement sur le territoire français le 2 novembre 2022 en provenance d'un autre État membre. A l'occasion de l'enregistrement de sa demande d'asile, le 29 novembre 2022, le relevé des empreintes du requérant a révélé qu'il avait déposé une précédente demande d'asile en Suède le 3 novembre 2015. Saisies le 2 décembre 2022 d'une demande de reprise en charge, les autorités suédoises ont transmis leur accord le 7 décembre 2022. Par un arrêté du 9 janvier 2023, le préfet de la Haute-Garonne a décidé le transfert de M. D aux autorités suédoises, responsables de l'examen de sa demande d'asile. Par la présente requête, M. D demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; / b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; / f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3 () ".

4. Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tout cas, avant la décision par laquelle il décide la réadmission de l'intéressé dans l'Etat membre responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature de ces informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

5. Il ressort des pièces du dossier que le requérant s'est vu remettre les brochures A et B, prévues par l'article précité, en langue dari le 29 novembre 2022, avant que n'intervienne l'arrêté litigieux. Il a bénéficié de l'assistance d'un interprète. De plus, il a signé les brochures concernées sans émettre d'observations quant à d'éventuelles difficultés de compréhension sur les informations contenues portées à sa connaissance. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4 / () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel () est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. () L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

7. M. D a bénéficié d'un entretien individuel mené par un agent de la préfecture de la Haute-Garonne le 29 novembre 2022, avant l'édiction de la mesure de transfert. Le requérant ne fait état d'aucun élément, ni d'aucune circonstance particulière tenant au déroulement de cet entretien et de nature à démontrer que celui-ci aurait été mené en l'absence des garanties prévues par les dispositions précitées. Par ailleurs, le résumé de l'entretien individuel lui a bien été remis. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à se prévaloir de la méconnaissance par le préfet de la Haute-Garonne de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable () ".

9. Le requérant soutient que le préfet de la Haute-Garonne a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation en ne faisant pas usage de son pouvoir discrétionnaire et en décidant son transfert, alors que son titre de séjour en Suède n'a pas été renouvelé et qu'il encourt donc, en cas de transfert, un risque d'expulsion vers l'Afghanistan dans un contexte de violence généralisée. Toutefois, l'arrêté attaqué a seulement pour objet de renvoyer l'intéressé en Suède, Etat membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. M. D ne produit aucun élément de nature à établir qu'il existerait des raisons sérieuses de croire à l'existence de défaillances systémiques en Suède, dans la procédure d'asile ou que les juridictions suédoises n'auraient pas traité sa demande d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. En outre, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que les autorités de cet Etat n'évalueraient pas, avant de procéder à un éventuel éloignement du requérant, les risques auxquels il serait exposé en cas de retour en Afghanistan alors que la préfecture fait valoir que l'Agence des migrations suédoise a adopté le 30 septembre 2021 de nouvelles orientations permettant le réexamen des demandes d'asile de ressortissants afghans faisant l'objet d'un ordre d'expulsion exécutoire. Le requérant n'est donc pas fondé à soutenir que le préfet de la Haute-Garonne aurait commis une erreur manifeste d'appréciation pour s'être abstenu de faire application de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit donc être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 9 janvier 2023 portant transfert aux autorités suédoises.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions relatives à l'injonction sous astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'État, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Cazanave la somme réclamée en application des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Cazanave et au préfet de la Haute-Garonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 février 2023.

Le magistrat désigné,

F. B La greffière,

A. BACH

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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