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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2104066

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2104066

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2104066
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantPASSET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 30 juillet 2021 et 16 novembre 2022, Mme B C, représentée par Me Passet, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme totale de 100 000 euros (50 000 euros au titre des troubles dans les conditions d'existence et 50 000 euros au titre du préjudice moral) à titre de dommages et intérêts en réparation des préjudices résultant de la carence de l'Etat à mettre en œuvre ses pouvoirs de police en matière d'habitat insalubre ;

2°) d'assortir ces sommes des intérêts de retard calculés au taux légal et capitalisés, à compter de la demande indemnitaire préalable ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'Etat a fait preuve de carence dans l'exercice de son pouvoir de police ; en premier lieu, le préfet de l'Hérault a commis une faute en ne procédant pas aux travaux d'office, tels qu'ils avaient été prescrits aux termes de son arrêté du 24 juin 2020 ; en second lieu, le préfet a commis une faute ne respectant pas les prescriptions qu'il a émises dans son arrêté du 19 aout 2020, prononçant une déclaration d'insalubrité remédiable prévoyant des travaux à réaliser dans un délai de six mois, et précisant qu'en cas de non-exécution, les propriétaires s'exposaient au paiement d'une astreinte par jour de retard et que faute de réalisation, les travaux pouvaient être exécutés d'office ;

- les propriétaires du logement n'ont pas été contraints de régler une astreinte, n'ont pas réalisé les travaux et n'ont jamais été incités à le faire par une astreinte ;

- le préfet de l'Hérault, à l'expiration du délai de six mois prévus à l'arrêté du 19 août 2020, n'a pas réalisé d'office les travaux ;

- les propriétaires bailleurs ne lui ont pas proposé de logement alors qu'ils en avaient l'obligation ;

- face à l'inertie des propriétaires, la préfecture de l'Hérault aurait dû, conformément à l'article L. 521-3-2 du code de la construction et de l'habitation, assurer le relogement de sa famille ;

- elle a subi, ainsi que sa famille d'importants troubles dans ses conditions d'existence et un préjudice moral.

Par un mémoire enregistré le 27 octobre 2022, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la responsabilité de l'Etat ne peut être retenue dès lors qu'aucune faute ne lui est imputable ;

- les préjudices invoqués ne sont pas avérés et les sommes demandées ne sont pas justifiées ;

- les troubles allégués ne sont pas en lien avec la prétendue carence fautive de l'Etat dans l'application des arrêtés des 24 juin et 19 août 2020 ;

- la requérante a d'ores et déjà obtenu réparation de ses préjudices par un jugement du tribunal judiciaire de Montpellier du 28 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rousseau, premier conseiller,

- les conclusions de M. Lafay, rapporteur public,

- les observations de Me Passet, représentant Mme C,

- et les observations de M. A, représentant le préfet de l'Hérault.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C a pris à bail, le 5 février 2019, une maison de village de 60 m² comprenant deux chambres, située 13 boulevard Edouard Daumas à Marsillargues. Au mois de septembre 2019, elle a signalé aux propriétaires du logement l'existence de fuites en toiture. Une intervention initialement programmée le 29 octobre 2019 a été reportée au 4 novembre 2019 mais, entre-temps, un nouveau dégât des eaux s'est produit le 23 octobre 2019 puis un second sinistre, alors que des travaux de réfection de la toiture étaient engagés, est survenu dans la nuit du 4 au 5 novembre 2019. Le 9 janvier 2020, Mme C a dénoncé auprès de l'agence régionale de santé (ARS) d'Occitanie ses conditions de logement. Le 15 janvier 2020, l'ARS a mandaté l'opérateur Soliha pour réaliser une première visite du logement mais n'a pu joindre la requérante malgré le message laissé sur son répondeur. Le 17 avril 2020, la police municipale de Marsillargues a réalisé une pré-visite du logement et, compte tenu des premiers éléments recueillis, l'ARS s'est rendue sur place le 3 juin 2020 et concluait à l'insalubrité du logement dans son rapport du 11 juin 2020, en application des dispositions de l'article L. 1331-26 du code de la santé publique. Le préfet de l'Hérault a alors pris le 24 juin 2020 un arrêté mettant en demeure les propriétaires du logement d'exécuter, dans un délai de quinze jours, un certain nombre de travaux urgents destinés à remédier aux désordres constatés et précisait, en son article 4, qu'en cas de non-exécution des mesures nécessaires à compter de la notification de la mise en demeure, il serait procédé d'office aux travaux, aux frais des intéressés. Sur proposition du conseil départemental de l'environnement et des risques sanitaires et technologiques réuni le 30 juillet 2020, le préfet de l'Hérault, par un arrêté du 19 aout 2020, a déclaré l'insalubrité du logement précité, a listé les travaux à réaliser par les propriétaires dans un délai de six mois à compter de sa notification et a prononcé l'interdiction d'habiter temporairement au plus tard dans un délai de deux mois et ce jusqu'à la mainlevée de l'arrêté et interdisait l'habitation du logement pendant la durée des travaux. Estimant que l'Etat a commis une faute dans l'exercice de ses fonctions en matière sanitaire en ne respectant les propres prescriptions qu'il avait édictées dans ses arrêtés, Mme C a présenté une demande préalable indemnitaire par courrier adressé au préfet de l'Hérault le 29 avril 2021 et réceptionné le 3 mai suivant. Un rejet implicite a été opposé à cette demande. Par la présente requête, Mme C demande au tribunal à lui verser la somme totale de 100 000 euros en réparation des préjudices subis.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes, d'une part, de l'article L. 1331-26 du code de la santé publique : " Lorsqu'un immeuble, bâti ou non, vacant ou non, attenant ou non à la voie publique, un groupe d'immeubles, un îlot ou un groupe d'îlots constitue, soit par lui-même, soit par les conditions dans lesquelles il est occupé ou exploité, un danger pour la santé des occupants ou des voisins, le représentant de l'Etat dans le département, saisi d'un rapport motivé du directeur général de l'agence régionale de santé ou, par application du troisième alinéa de l'article L. 1422-1, du directeur du service communal d'hygiène et de santé concluant à l'insalubrité de l'immeuble concerné, invite la commission départementale compétente en matière d'environnement, de risques sanitaires et technologiques à donner son avis dans le délai de deux mois : 1° Sur la réalité et les causes de l'insalubrité ; 2° Sur les mesures propres à y remédier. () " aux termes de l'article L. 1331-28 du même code : " () II. Lorsque la commission ou le haut conseil conclut à la possibilité de remédier à l'insalubrité, le représentant de l'Etat dans le département prescrit par arrêté les mesures adéquates ainsi que le délai imparti pour leur réalisation sur avis de la commission ou du haut conseil et prononce, s'il y a lieu, l'interdiction temporaire d'habiter et, le cas échéant, d'utiliser les lieux. ".

3. Aux termes, d'autre part, de l'article L. 521-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le propriétaire ou l'exploitant est tenu d'assurer le relogement ou l'hébergement des occupants ou de contribuer au coût correspondant dans les conditions prévues à l'article L. 521-3-1 dans les cas suivants : - lorsqu'un immeuble fait l'objet d'une déclaration d'insalubrité, d'une mise en demeure ou d'une injonction prise en application des articles L. 1331-22, L. 1331-23, L. 1331-24, L. 1331-25, L. 1331-26-1 et L. 1331-28 du code de la santé publique, si elle est assortie d'une interdiction d'habiter temporaire ou définitive ou si les travaux nécessaires pour remédier à l'insalubrité rendent temporairement le logement inhabitable ; () Cette obligation est faite sans préjudice des actions dont dispose le propriétaire ou l'exploitant à l'encontre des personnes auxquelles l'état d'insalubrité ou de péril serait en tout ou partie imputable. ". Aux termes de l'article L. 521-3-1 de ce code : " I.- Lorsqu'un immeuble fait l'objet d'une interdiction temporaire d'habiter ou d'utiliser ou que son évacuation est ordonnée en application de l'article L. 511-3 ou de l'article L. 129-3, le propriétaire ou l'exploitant est tenu d'assurer aux occupants un hébergement décent correspondant à leurs besoins. A défaut, l'hébergement est assuré dans les conditions prévues à l'article L. 521-3-2. Son coût est mis à la charge du propriétaire ou de l'exploitant. () ". Aux termes de l'article L. 521-3-2 du même code : " () II.-Lorsqu'une déclaration d'insalubrité, une mise en demeure ou une injonction prise sur le fondement des articles L. 1331-22, L. 1331-23, L. 1331-24, L. 1331-25, L. 1331-26-1 et L. 1331-28 du code de la santé publique est assortie d'une interdiction temporaire ou définitive d'habiter et que le propriétaire ou l'exploitant n'a pas assuré l'hébergement ou le relogement des occupants, le préfet, ou le maire ou, le cas échéant, le président de l'établissement public de coopération intercommunale s'il est délégataire de tout ou partie des réservations de logements en application de l'article L. 441-1, prend les dispositions nécessaires pour héberger ou reloger les occupants, sous réserve des dispositions du III. () VII.- Si l'occupant a refusé trois offres de relogement qui lui ont été faites au titre des I, II ou III, le juge peut être saisi d'une demande tendant à la résiliation du bail ou du droit d'occupation et à l'autorisation d'expulser l'occupant. ". Selon l'article L. 521-3-3 du même code : " Pour assurer le relogement à titre temporaire ou définitif des occupants, en application du II de l'article L. 521-3-2, le représentant de l'Etat dans le département peut user des prérogatives qu'il tient de l'article L. 441-2-3. () ".

4. Il résulte des dispositions précitées qu'il appartient aux autorités de l'Etat de mettre en œuvre le droit à l'hébergement provisoire des occupants de logements frappés d'un arrêté d'insalubrité ou d'une mise en demeure édictée sur le fondement du code de la santé publique lorsque le propriétaire ou l'exploitant ne s'est pas acquitté de ses obligations et n'a pas relogé les occupants du logement concerné.

5. L'arrêté pris par le préfet de l'Hérault le 24 juin 2020 mettant en demeure les propriétaires du logement occupé par Mme C et sa famille imposait, d'une part, de procéder à un nettoyage et à une désinfection de tous les murs du logement, en attendant la réalisation de travaux plus importants visant à supprimer le risque de développement de moisissures de façon pérenne dans le logement, d'autre part, de sécuriser le plafond de la salle-de-bain afin d'éviter tout risque de chute d'éléments et d'accident liée à la plaque de plafond fissurée, située au-dessus de la baignoire. Il résulte de l'instruction que, préalablement à la déclaration d'insalubrité remédiable édictée par arrêté du préfet de l'Hérault du 19 août 2020, les propriétaires bailleurs du logement concerné ont informé l'autorité préfectorale, par courrier du 27 juillet 2020, dans le cadre de la convocation au conseil départemental de l'environnement et des risques sanitaires et technologiques prévu le 30 juillet 2020, de la programmation le jour-même des travaux d'urgence, mais également des difficultés qu'ils ont rencontrées pour faire intervenir les entreprises dans la maison et pour assurer l'hébergement durant les travaux de la requérante et de sa famille. Si l'on ignore la date à laquelle a été notifié l'arrêté préfectoral du 24 juin 2020 aux propriétaires du logement, il résulte toutefois de l'instruction, notamment de l'attestation du directeur de l'entreprise Bâti Protect Sud du 29 juillet 2020, que sa société a été contactée le 15 juillet 2020 afin de remédier aux problèmes structurels et sanitaires liés à plusieurs dégâts des eaux, ce qui est confirmé par les propriétaires du logement dans le courrier qu'ils ont adressé le 27 novembre 2020 à la direction départementale des territoires et de la mer de l'Hérault. Il résulte en outre des pièces du dossier, notamment de l'ordonnance du juge des contentieux de la protection du tribunal judiciaire de Montpellier du 21 octobre 2020, que le propriétaire bailleur a proposé dès le 2 janvier 2020 la réalisation immédiate des travaux, même non-pris en charge par l'assureur, pour la somme de 10 380,20 euros, ce qui a été refusé par la requérante.

6. Il résulte par ailleurs de l'instruction que l'exécution de l'arrêté préfectoral du 19 août 2020 portant déclaration d'insalubrité remédiable du logement et listant les travaux à réaliser dans un délai de 6 mois était conditionnée à l'interdiction d'occuper le logement pendant la durée des travaux. Ainsi qu'il en est justifié au dossier par un courrier du conseil des propriétaires bailleurs adressé au préfet de l'Hérault le 15 septembre 2020, ces derniers ont, sur leur initiative, présenté à la famille C six offres de relogement, le 20 juillet 2020 dans un logement meublé refusé par la requérante au motif que la maison de village n'avait pas un diagnostic plomb satisfaisant sans toutefois en justifier dans le cadre de la présente instance, le 28 juillet 2020 dans un logement de type T2 équipé et meublé refusé par la requérante en raison de ses dimensions et de sa situation dans un résidence séniors, le 7 août 2020 dans un appartement de 60 m² comprenant deux chambres qui n'a pas pu être loué à la requérante compte tenu du retard apporté dans sa réponse, le 2 septembre 2020 dans un logement proposé par une agence immobilière qui n'a reçu aucune réponse de la part de la requérante, le 9 septembre suivant dans un logement proposé par une autre agence immobilière, refusé le lendemain par la requérante qui indiquait vouloir mettre un terme net à toute recherche prétextant une perte de temps de la part des propriétaires et au motif qu'il ne s'agissait pas d'un logement meublé et temporaire. Face au constat des recherches et propositions faites par les propriétaires auprès de leur locataire pour remplir leur obligation d'hébergement durant l'exécution des travaux de rénovation, restées vaines, le préfet de l'Hérault a recherché, ainsi que l'y obligent les dispositions du II de l'article L. 521-3-2 du code de la construction et de l'habitation, une solution d'hébergement ou de logement des occupants et a proposé à la requérante un logement sur la commune de Juvignac et un autre sur la commune de Lunel, propositions qui ont été, là encore, déclinées par l'intéressée. D'ailleurs, le jugement du 19 mai 2022 du tribunal judiciaire de Montpellier qui prononce la résiliation du bail de Mme C à compter du 31 mai 2021 et son expulsion est fondé sur les refus réitérés, sans raison recevable, d'accepter les offres d'hébergement proposées par les propriétaires.

7. Il s'ensuit que les différents refus opposés par Mme C, qui n'ont pas permis d'engager les travaux de réfection pour mettre fin à l'insalubrité du logement qu'elle continuait de son propre fait, ne reposent pas sur des considérations sérieuses. Il s'ensuit qu'aucune carence fautive de l'Etat ne saurait être retenue. Par suite, les conclusions indemnitaires de Mme C ne peuvent qu'être rejetées.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement de la somme que demande Mme C au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : La présente décision sera notifiée à Mme B C et au préfet de l'Hérault.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Encontre, présidente,

Mme Teuly-Desportes, première conseillère,

M. Rousseau, premier conseiller.

Décision rendue publique par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

Le rapporteur,

M. Rousseau

La présidente,

S. Encontre La greffière,

C. Arce

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 18 juin 2024

La greffière,

C. Arce

lr

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