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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2200060

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2200060

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2200060
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantCACCIAPAGLIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 janvier 2022 et un bordereau de pièce enregistré le 28 mai 2024, la société par actions simplifiée Camidi, représentée par la SCP Remaury Fontan-Remaury, demande au tribunal d'annuler la décision de l'inspectrice du travail de l'unité de contrôle de l'Aude section 1 du 11 mai 2021 refusant de délivrer l'autorisation de licencier M. A, salarié protégé, ensemble la décision implicite du ministre rejetant son recours hiérarchique.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision en litige ne peut pas avoir été prise le 11 mai 2021 ;

- elle est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- il n'est pas démontré que la procédure contradictoire a bien été respectée dès lors que la décision fait immédiatement suite à la communication d'une pièce non transmise ;

- elle est entachée d'inexactitude matérielle des faits ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire enregistré le 10 janvier 2022, le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de la région Occitanie expose qu'en application de l'article 1er du décret n° 87-1116 du 24 décembre 1987 relatif à la déconcentration de la défense de l'Etat dans les actions de l'inspection de la législation du travail la ministre du travail est seule compétente pour représenter l'Etat en cette affaire.

Par un mémoire enregistré le 15 février 2022, M. A, représenté par Me Cacciapaglia, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de la SAS Camidi en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que les moyens invoqués par la SAS Camidi ne sont pas fondés et que l'exercice du mandat syndical qu'il détient n'est pas sans lien avec la demande de licenciement présentée par son employeur.

Par un mémoire, enregistré le 8 juillet 2022, le ministre du travail conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens invoqués par la SAS Camidi ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rousseau,

- les conclusions de M. Lafay, rapporteur public,

- et les observations de Me Remaury, représentant la SAS Camidi, et de Me Aubert, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A a été embauché par la SAS Camidi le 24 juin 2002 selon un contrat de qualification puis par un contrat à durée indéterminée à compter du 1er avril 2003 et occupe les fonctions de conducteur poids-lourd au titre desquelles il effectue des opérations de chargement/déchargement et transport par la route, principalement sur l'activité de gaz en citerne et bennes pour le compte des clients de l'entreprise. Il bénéficie par ailleurs du statut de salarié protégé en exerçant les mandats de membre du comité social et économique et représentant syndical audit comité et délégué syndical. Par un courrier du 9 avril 2021, la SAS Camidi a sollicité de l'inspection du travail l'autorisation de procéder au licenciement de M. A pour motif disciplinaire. Par une décision du 11 mai 2021, l'inspectrice du travail a refusé d'autoriser le licenciement du salarié. Par courrier du 2 juillet 2021, réceptionné le 9 juillet suivant, la société Camidi a formé un recours hiérarchique contre cette décision, implicitement rejeté le 10 novembre 2021. Par la présente requête, la SAS Camidi demande l'annulation de ces deux décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La circonstance que la date du 11 mai 2021 indiquée sur la décision attaquée serait erronée dans la mesure où la SAS Camaidi n'a reçu que le 11 mai 2021 cette décision par voie postale est sans incidence sur sa légalité.

3. Aux termes de l'article L. 2421-3 du code du travail : " () La demande d'autorisation de licenciement est adressée à l'inspecteur du travail dont dépend l'établissement dans lequel le salarié est employé. () ". Aux termes de l'article R. 8122-3 du même code : " Sans préjudice des dispositions de l'article R. 8121-15, les inspecteurs et les contrôleurs du travail exercent leur mission : / 1° Soit dans une unité de contrôle départementale ou infra-départementale ; / 2° Soit dans une unité de contrôle interdépartementale ; / 3° Soit dans une unité de contrôle régionale ; / 4° Soit dans une unité de contrôle interrégionale. / Chacune de ces unités de contrôle est placée sous l'autorité d'un inspecteur du travail. ". Aux termes de l'article R. 8122-4 dudit code : " Les unités de contrôle de niveau infra-départemental, départemental ou interdépartemental, rattachées à une unité départementale, et les unités de contrôle interrégionales, rattachées à une direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi, sont composées de sections, dans lesquelles un inspecteur ou un contrôleur du travail exerce ses compétences. / Le responsable de l'unité de contrôle est chargé, notamment dans la mise en œuvre de l'action collective, de l'animation, de l'accompagnement et du pilotage de l'activité des agents de contrôle. Il peut apporter un appui à une opération de contrôle menée sur le territoire de l'unité dont il est responsable. Il peut en outre, sur décision du directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi, être chargé d'exercer les fonctions d'inspecteur du travail dans une section relevant de son unité. ". Aux termes de l'article R. 8122-6 de ce code : " Dans les limites de sa circonscription territoriale, le directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi décide de la localisation et de la délimitation des unités de contrôle et, dans chaque unité de contrôle, du nombre, de la localisation et de la délimitation, et le cas échéant du champ d'intervention sectoriel ou thématique, des sections d'inspection. / Il nomme les responsables des unités de contrôle et affecte les agents de contrôle de l'inspection du travail dans les sections d'inspection. ". Enfin, aux termes de l'article R. 8122-10 du même code : " () l'inspecteur du travail est seul habilité à prendre, dans la section où il exerce ses missions, les décisions qui relèvent de sa compétence exclusive en vertu de dispositions législatives ou réglementaires. ".

4. L'inspecteur du travail compétent est celui dans le ressort duquel se trouve le siège social de l'entreprise qui emploie le salarié protégé. La SAS Camidi a son siège au 347 avenue Adolphe Turrel à Port-la-Nouvelle et M. A est employé par cette société sous l'enseigne commerciale " Camions du Midi " à cette même adresse. La décision n° 2021-11-01 du 1er avril 2021 prise par le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de la région Occitanie, relative à la localisation et à la délimitation de l'unité de contrôle et des sections d'inspection du travail dans la direction départementale de l'emploi, du travail, des solidarités et de la protection des populations de l'Aude, publiée au recueil des actes administratifs de l'Aude le même jour, prévoit que les entreprises de transport du canton de Sigean relèvent de la section 1.1 et la décision n° 2021-11-01.1 prise par cette même autorité portant affectation des agents de contrôle et gestion des intérims dans l'unité de contrôle de la direction départementale de l'emploi, du travail, des solidarités et de la protection des populations de l'Aude, également publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Aude le 1er avril 2021, prévoit que la section 1.1 relève de la compétence de Mme C D, inspectrice du travail, affectée à Narbonne. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence territoriale de l'inspecteur du travail de l'Aude, dans le ressort duquel se trouve l'établissement auquel M. A est rattaché, doit être écarté.

5. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi. À l'effet de concourir à la mise en œuvre de la protection ainsi instituée, les articles R. 2421-4 et R. 2121-11 du code du travail disposent que l'inspecteur du travail, saisi d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé, procède à une enquête contradictoire au cours de laquelle le salarié peut, sur sa demande, se faire assister d'un représentant de son syndicat.

6. Le caractère contradictoire de l'enquête menée conformément aux articles R. 2421-4 et R. 2421-11 du code du travail impose à l'autorité administrative, saisie d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé fondée sur un motif disciplinaire, d'informer le salarié concerné des agissements qui lui sont reprochés et de l'identité des personnes qui en ont témoigné. Il implique, en outre, que le salarié protégé soit mis à même de prendre connaissance de l'ensemble des pièces produites par l'employeur à l'appui de sa demande, dans des conditions et des délais lui permettant de présenter utilement sa défense, sans que la circonstance que le salarié est susceptible de connaître le contenu de certaines de ces pièces puisse exonérer l'inspecteur du travail de cette obligation. Il ressort des pièces du dossier que l'inspectrice du travail a auditionné personnellement et individuellement l'employeur, le 20 avril 2021 à 10 heures, et le salarié, le 20 avril 2021 à 13 heures 30. À cette date, M. A atteste avoir reçu les éléments concernant son dossier disciplinaire, ainsi que les éléments relatifs à la faute qui lui est reprochée. En outre, il ressort des pièces du dossier que l'ensemble des pièces et courriels adressés par l'employeur à l'inspectrice du travail les 14, 20, 26 et 29 avril 2021 ont été transmis à M. A. Il en résulte que la procédure contradictoire n'a pas été méconnue.

Sur la matérialité des faits reprochés à M. A :

7. Pour justifier sa demande adressée à l'inspectrice du travail d'autoriser le licenciement de M. A pour un motif disciplinaire, la SAS Camidi fait grief à son salarié de ne pas avoir respecté, lors d'une opération de livraison de gaz propane chez une cliente, Mme E, le 4 janvier 2021, plusieurs consignes de sécurité relative à cette opération en ce que l'intéressé n'a pas fermé la jauge niveau point haut à l'issue du remplissage de la cuve de gaz, ni contrôlé la fermeture de cette jauge et vérifié systématiquement son étanchéité avant de quitter les lieux, ce qui a entraîné une fuite avec une perte de 1 000 kg de gaz propane en 21 jours sur l'installation du client représentant plus de 510 000 litres de perte à l'état gazeux.

8. Aux termes des dispositions de l'article L. 1235-1 du code du travail : " () / A défaut d'accord, le juge, à qui il appartient d'apprécier la régularité de la procédure suivie et le caractère réel et sérieux des motifs invoqués par l'employeur, forme sa conviction au vu des éléments fournis par les parties après avoir ordonné, au besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles. / () / Si un doute subsiste, il profite au salarié ".

9. Il ressort des pièces du dossier que la SAS Camidi a été informée par un courriel du 22 mars 2021 de l'agent d'exploitation de la société Primagaz d'une anomalie qui serait survenue le 4 janvier 2021, lors de la livraison de gaz effectuée par M. A chez Mme E, les indications de la fiche anomalie indiquant un appel du jardinier de la cliente le 25 janvier 2021 selon lequel il a entendu un sifflement devant de la citerne et une forte odeur et constaté, en s'approchant de la citerne, qu'un petit robinet était ouvert, que le gaz s'échappait et que le compteur était vide alors que le plein avait été effectué 15 jours auparavant. Dans le courrier de contestation de sa facturation qu'elle a adressée à la société Primagaz le 28 janvier 2021, Mme E a affirmé s'être aperçue de la fuite le samedi 23 janvier 2021 en précisant que le robinet sur la citerne n'avait pas été fermé par le livreur alors que dans l'attestation de témoin qu'elle a rédigée le 23 mars 2021, elle n'a pas mentionné que le robinet de la citerne n'était pas fermé. Si le jardinier de Mme E affirme dans l'attestation de témoin qu'il a rédigée le 24 mars 2021 que la jauge de la citerne était ouverte, aucun élément ne permet d'établir que la fuite de gaz résulterait de la négligence fautive de M. A lors de la livraison de gaz le 4 janvier 2021, les attestations de Mme E et de son jardinier comportant au demeurant, ainsi que l'a relevé l'inspectrice du travail dans sa décision, des contradictions. Si le plombier de Mme E, intervenu le 27 janvier 2021 pour la remise en route du chauffage, a constaté qu'au niveau de la citerne le purgeur du point haut était encore givré, il ne peut toutefois être exclu que la présence de givre a résulté de l'intervention du jardinier de Mme E pour arrêter la fuite de gaz et le fait que M. A ait demandé à Mme E, pour des raisons de sécurité, de s'éloigner de la cuve lors de son remplissage ne permet pas d'en déduire qu'il n'aurait pas fermé la jauge niveau point haut à l'issue de la procédure de remplissage de la citerne et si la fiche de refacturation au transporteur établie le 24 mars 2021 fait état, en observations, d'une mauvaise manipulation du chauffeur (non fermeture jauge point haut le 04/01/2021), aucun élément au dossier ne permet d'établir de manière certaine que la fuite de gaz aurait pour origine le comportement fautif de M. A, le fait d'un tiers ne pouvant être exclu. Il s'ensuit que les pièces du dossier s'avèrent insuffisantes pour établir la matérialité des faits reprochés à M. A. Par suite, les moyens tirés de l'inexactitude matérielle des faits retenues par l'inspectrice du travail et de l'erreur d'appréciation qu'elle aurait commise ne peuvent qu'être écartés.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la SAS Camidi n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 11 mai 2021 par laquelle l'inspectrice du travail de l'unité de contrôle de l'Aude section 1 a refusé d'autoriser le licenciement pour faute de M. A ni de la décision implicite du ministre confirmant ce refus.

Sur les frais liés au litige et les dépens :

11. La présente instance n'ayant occasionné aucun dépens, les conclusions présentées à ce titre par M. A ne peuvent qu'être rejetées.

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise, sur leur fondement, à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de rejeter les conclusions présentées par M. A à ce même titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SAS Camidi est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de M. A présentées en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et celles relatives aux dépens sont rejetées.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à la société par actions simplifiée Camidi, au ministre du travail, de la santé et des solidarités et à M. B A.

Copie en sera adressée à la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et solidarités d'Occitanie.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Encontre, présidente,

Mme Teuly-Desportes, première conseillère,

M. Rousseau, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

Le rapporteur,

M. Rousseau La présidente,

S. Encontre La greffière,

C. Arce

La République mande et ordonne au ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 18 juin 2024

La greffière,

C. Arce

dl

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