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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2203614

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2203614

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2203614
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantROSE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 et 13 juillet 2022, M. C A E, représenté par Me Rosé, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 juillet 2022 par lequel le préfet des Pyrénées-Orientales l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée de dix-huit mois ;

3°) d'enjoindre au préfet des Pyrénées-Orientales de lui délivrer une attestation de demande d'asile ;

4°) de condamner l'Etat à verser la somme de 1 500 euros par application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, au profit de son conseil en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- l'obligation de quitter le territoire sans délai, valant refus implicite d'admission au séjour, est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard du principe de non-refoulement énoncé à l'article 33 de la convention de Genève et du droit de se maintenir sur le territoire le temps de l'examen de sa demande d'asile ; compte tenu de sa volonté exprimée lors de son audition, le préfet aurait dû enregistrer sa demande d'asile et lui remettre une attestation en vertu des articles L. 521-1 et L. 541-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; il ne pouvait légalement édicter l'obligation de quitter le territoire français et le placer en rétention ;

- le préfet a commis une erreur de droit tirée de la méconnaissance des articles L. 611-1 et L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que, demandeur d'asile en Grèce, il ne pouvait, conformément à ces dispositions et au principe de non refoulement institué par la convention de Genève, il ne pouvait en aucun cas faire l'objet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen dès lors que le préfet s'est prononcé sans attendre de recueillir l'ensemble des éléments relatifs à sa situation pour prendre sa décision ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est illégale compte tenu de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 juillet 2022, le préfet des Pyrénées-Orientales conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Couégnat, première conseillère, dans les fonctions de magistrate chargée du contentieux des mesures d'éloignement.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- les observations de Me Rosé, représentant M. A E, qui persiste dans ses conclusions et moyens et soutient en outre en réaction au mémoire du préfet que si le transfert en Grèce du requérant n'est pas possible il appartient aux autorités françaises d'instruire la demande d'asile en procédure normale ; que les droits en matière d'asile qui lui ont été remis en rétention sont rédigés en ourdi langue qu'il a déclaré ne pas lire ; que le contact pris par la préfecture avec les autorités consulaires constitue une violation des principes en matière d'asile.

- et les observations de M. A E, assisté de M. B interprète en langue bengali, qui indique qu'il est demandeur d'asile en Grèce depuis cinq ans en faisant renouveler régulièrement son autorisation de séjour mais sans avoir obtenu de décision, c'est la raison pour laquelle il a décidé de changer de pays pour le faire.

1. M. C A E, ressortissant bengladais né en 1994, a été contrôlé par les services de la police aux frontières alors qu'il était passager d'un bus entre Barcelone et Paris avec un faux passeport, puis placé en garde à vue pour des faits de faux et usage de faux document administratif. Par un arrêté du 10 juillet 2022 le préfet des Pyrénées-Orientales a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, une décision fixant le pays de destination et une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois. Le même arrêté décidait du placement en rétention de l'intéressé pour une durée de 48 heures. Par une ordonnance du 12 juillet 2022, le juge des libertés et de la détention du tribunal de grande instance de Perpignan a prononcé le maintien en rétention de M. A E. Par la présente requête, M. A E demande l'annulation de l'arrêté précité du 10 juillet 2022, en tant qu'il l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de dix-huit mois.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président .() ". En l'espèce, en raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A E au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 31 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 : " () 2. Les États contractants n'appliqueront aux déplacements de ces réfugiés d'autres restrictions que celles qui sont nécessaires ; ces restrictions seront appliquées seulement en attendant que le statut des réfugiés dans le pays d'accueil ait été régularisé ou qu'ils aient réussi à se faire admettre dans un autre pays. En vue de cette dernière admission les Etats contractants accorderont à ces réfugiés un délai raisonnable ainsi que toutes facilités nécessaires ". Aux termes de l'article 33 de la convention de Genève : " 1. Aucun des Etats Contractants n'expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. () ". Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ". Aux termes de l'article L. 572-1 du même code : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen () ".

4. Les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Lorsqu'en application des stipulations des conventions internationales conclues avec les Etats membres de l'Union européenne, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises mais de celles de l'un de ces Etats, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile mais dans celui des dispositions du premier alinéa de l'article L. 572-1 du même code. En vertu de ces dispositions, la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de transfert prise sur le fondement de l'article L. 572-1.3.

5. Il ressort des pièces du dossier, que M. A E a indiqué lors de son audition être demandeur d'asile en Grèce et, à plusieurs reprises, être dans l'attente d'une décision. Il a présenté sur son téléphone portable la photographie d'une carte de demandeur d'asile remise par les autorités grecques valable jusqu'au 2 novembre 2022 dont l'authenticité n'est pas contestée par le préfet. Il ressort par ailleurs des éléments recueillis par la police dans le cadre de la procédure, que le requérant est enregistré comme demandeur d'asile auprès des autorités grecques. Il n'est pas établi, ni même allégué, que sa demande d'asile aurait été définitivement rejetée. Il ressort en outre de son audition que l'intéressé a indiqué vouloir faire une demande d'asile en France. Dans les circonstances de l'espèce, alors même que les déclarations de l'intéressé quant aux motifs de son séjour sont contradictoires, la situation de M. A E constituée avant l'édiction de l'arrêté en litige, n'entrait pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code. Le préfet des Pyrénées-Orientales ne peut utilement faire valoir que M. A E ne pourrait, en application d'un télégramme du ministère de l'intérieur du 14 mars 2011, faire l'objet d'un transfert en Grèce, cette circonstance, si elle fait obstacle à sa remise aux autorités grecques responsables de sa demande d'asile, ne peut avoir pour conséquence de rendre légale l'édiction d'une obligation de quitter le territoire français à son encontre. Par suite, et M. A E est fondé à soutenir que le préfet des Pyrénées-Orientales ne pouvait légalement lui faire obligation de quitter le territoire.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens invoqués, que l'obligation de quitter le territoire français contestée doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, la décision refusant à M. A E un délai de départ volontaire, celle fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé et celle portant interdiction retour sur le territoire pour une durée de dix-huit mois, qui ont été prises sur le fondement de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ". L'annulation prononcée par le présent jugement n'implique pas nécessairement que le préfet des Pyrénées-Orientales délivre à M. A E une attestation de demandeur d'asile. Les conclusions tendant à cette fin doivent donc être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

8. M. A E ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 200 euros, dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et sous réserve de l'admission définitive de M. A E à l'aide juridictionnelle.

DECIDE :

Article 1er : M. A E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 10 juillet 2022 par lequel le préfet des Pyrénées-Orientales a prononcé à l'encontre de M. A E une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois est annulé.

Article 3 : L'Etat versera au conseil de M. A E une somme de 1 200 euros dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991et sous réserve de l'admission définitive de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A E, au préfet des Pyrénées-Orientales et à Me Rosé.

Lu en audience publique le 13 juillet 202La magistrate désignée,

M. DLe greffier,

D. Martinier

La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Orientales en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 13 juillet 202Le greffier,

D. Martinier

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