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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2300047

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2300047

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2300047
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS MAZAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 janvier 2023, Mme C représentée par Me Mazas, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 septembre 2022 par lequel le préfet de l'Hérault a refusé de l'admettre au séjour, ensemble la décision de rejet de son recours gracieux du 22 décembre 2022 ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Hérault de lui délivrer un titre de séjour revêtu de la mention " vie privée et familiale ", ou, subsidiairement, en qualité de salariée et, à titre très subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du le code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, avec répartition au prorata de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

Sur le refus de séjour :

- il est insuffisamment motivé ;

- l'avis de la commission du titre de séjour aurait dû être recueilli préalablement ;

- il méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle est présente en France depuis plus de 20 ans, qu'elle justifie d'une insertion professionnelle et que ses enfants vivent en France ;

- il méconnaît l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle est mère de deux enfants français et continue de contribuer à leur entretien et leur éducation ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation au regard de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur le rejet du recours gracieux :

- il est insuffisamment motivé faute de mentionner la présence de sa sœur et de son neveu et l'aide qu'elle leur apporte ;

- il est entaché d'un défaut d'examen réel et complet de sa situation dès lors que le préfet n'a pas examiné les éléments nouveaux qu'elle faisait valoir, relatifs à l'entretien et l'éducation de ses enfants.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mai 2024, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête et fait valoir que les moyens de la requérante ne sont pas fondés.

Mme B a été admise à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 30 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- et les observations de Me Mazas, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante ivoirienne née le 26 mars 1980, déclare être entrée en France le 4 octobre 1999. Elle a bénéficié d'une carte de résident, entre le mois de janvier 2010 et le mois de janvier 2020, sous une fausse identité. Le 7 juin 2022, elle a déposé une demande d'admission au séjour en qualité de " parent d'enfants français ". Par un arrêté du 14 septembre 2022, le préfet de l'Hérault a refusé de lui délivrer le titre sollicité. Mme B a présenté un recours gracieux par courrier du 24 novembre 2022, rejeté le 22 décembre 2022. Par sa requête, Mme B demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Liminairement, il est toujours loisible à la personne intéressée, sauf à ce que des dispositions spéciales en disposent autrement, de former à l'encontre d'une décision administrative un recours gracieux devant l'auteur de cet acte et de ne former un recours contentieux que lorsque le recours gracieux a été rejeté. L'exercice du recours gracieux n'ayant d'autre objet que d'inviter l'auteur de la décision à reconsidérer sa position, un recours contentieux consécutif au rejet d'un recours gracieux doit nécessairement être regardé comme étant dirigé, non pas tant contre le rejet du recours gracieux dont les vices propres ne peuvent être utilement contestés, que contre la décision initialement prise par l'autorité administrative. Il appartient, en conséquence, au juge administratif, s'il est saisi dans le délai de recours contentieux qui a recommencé de courir à compter de la notification du rejet du recours gracieux, de conclusions dirigées formellement contre le seul rejet du recours gracieux, d'interpréter les conclusions qui lui sont soumises comme étant aussi dirigées contre la décision administrative initiale.

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. Lorsque l'autorité compétente envisage de prendre une mesure de refus d'un titre de séjour assortie d'une obligation de quitter le territoire français, qui prive un étranger du droit au séjour en France, il lui incombe notamment de s'assurer, en prenant en compte l'ensemble des circonstances relatives à la vie privée et familiale de l'intéressé, que cette mesure n'est pas de nature à porter à celle-ci une atteinte disproportionnée. S'il appartient à l'autorité administrative de tenir compte de manœuvres frauduleuses avérées qui, en raison notamment de leur nature, de leur durée et des circonstances dans lesquelles la fraude a été commise, sont susceptibles d'influer sur son appréciation, elle ne saurait se dispenser de prendre en compte les circonstances propres à la vie privée et familiale de l'intéressé postérieures à ces manœuvres, au motif qu'elles se rapporteraient à une période entachée par la fraude.

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, qui déclare être entrée en France au cours de l'année 1999, indique avoir vécu en concubinage avec un ressortissant français avec lequel elle a eu deux enfants, nés le 29 décembre 2004. Après son mariage célébré le 29 août 2009, Mme B a obtenu une carte de résident valable du 7 janvier 2010 au 6 janvier 2020. Puis, par un jugement du tribunal correctionnel de Montpellier du 10 décembre 2020, Mme B a été condamnée à une peine de 8 mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits d'usurpation d'identité, usage de faux dans un document administratif et usage de faux documents administratifs constatant un droit, une identité ou une qualité. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, et notamment des pièces nombreuses qu'elle a produites devant le préfet, qu'après son entrée en France, Mme B a entretenu une relation stable avec un ressortissant français avec lequel elle a eu des jumeaux, le couple s'étant marié en 2009. Durant cette période de concubinage, Mme B a travaillé en qualité d'hôtesse de caisse dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée du 18 janvier 2003 jusqu'en 2007. Après le déménagement de la famille dans la région montpelliéraine, Mme B a travaillé en cette même qualité dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée jusqu'en 2019. Si le couple s'est séparé en 2015 puis a divorcé en 2017, la garde des deux enfants a été confiée à Mme B par jugement du juge aux affaires familiales du 17 juillet 2018. Depuis sa condamnation pénale, Mme B, actuellement hébergée par le CCAS de Baillargues depuis le 20 avril 2022, justifie de plusieurs contrats en qualité d'employée familiale et a été embauchée en qualité de femme de ménage dans le cadre d'un contrat à durée déterminée depuis le 2 juin 2022. Par ailleurs, Mme B justifie, par les courriels et témoignages circonstanciés, qu'elle conserve des liens avec ses enfants dont elle suit la scolarité. Dans les circonstances particulières de l'espèce, au regard de la durée et des conditions de séjour de Mme B en France, et nonobstant la circonstance qu'elle aurait résidé au moins depuis l'année 2003 et jusqu'en 2019 sous une fausse identité, la requérante justifie avoir transféré sur le territoire français l'ensemble de ses intérêts privés et familiaux. Dès lors, en refusant de l'admettre au séjour, le préfet a porté au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard du but poursuivi. Par suite, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, l'arrêté contesté doit, dès lors, être annulé dans toutes ses dispositions.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. La présente décision, qui annule le refus de séjour opposé à Mme B, implique qu'il lui soit délivré un titre de séjour temporaire à raison de sa vie privée et familiale et l'autorisant à travailler. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de l'Hérault d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision, sans qu'il soit besoin de prononcer une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 14 septembre 2022 du préfet de l'Hérault est annulé, ensemble le rejet du recours gracieux du 22 décembre 2022.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Hérault de délivrer à Mme B un titre de séjour d'une durée d'un an au regard de sa vie privée et familiale et l'autorisant à travailler dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C, au préfet de l'Hérault et à Me Mazas.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024 à laquelle siégeaient :

M. Eric Souteyrand, président,

Mme Adrienne Bayada, première conseillère,

Mme Audrey Lesimple, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024.

La rapporteure,

A. A Le président,

E. Souteyrand

La greffière,

A. Farell

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 19 septembre 2024.

La greffière,

A. Farell

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