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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2203018

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2203018

vendredi 29 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2203018
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantLANTHEAUME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 13, 27 juin et 18 juillet 2022, M. A D et Mme C E, épouse D, représentés par Me Lantheaume, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 20 mai 2022 par laquelle le préfet du Morbihan a rejeté la demande de regroupement familial formulée le 21 août 2020 ;

2°) d'enjoindre au préfet du Morbihan d'accorder à M. D le bénéfice du regroupement familial pour son épouse et son fils, dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement ou, à défaut, d'enjoindre au préfet du Morbihan de procéder, dans ce même délai, à un nouvel examen de sa demande ;

3°) de condamner l'État à leur verser une somme de 5 811,95 euros, assortie des intérêts au taux légal et capitalisés, en réparation de l'ensemble de leurs préjudices ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le préfet du Morbihan a méconnu l'article L. 434-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il n'est pas établi, par les mentions figurant dans la décision attaquée, que l'enquête " logement " et " ressources " a bien été réalisée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- la décision attaquée méconnaît l'article 4 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 dès lors qu'il séjourne en France depuis plus d'un an, sous couvert d'un certificat de résidence de dix ans valable jusqu'en 2028, qu'il dispose d'un emploi stable et de revenus supérieurs au SMIC et qu'il dispose également d'un logement d'une superficie suffisante pour son épouse et son fils ;

- le préfet a fait application des dispositions de l'article L. 411-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui sont inapplicables aux ressortissants algériens et a ainsi commis une erreur de droit ;

- à la date de leur demande, la situation matrimoniale de M. D était conforme à la législation française ;

- la décision attaquée méconnaît les normes protectrices du droit au respect de la vie privée et familiale dès lors qu'elle porte une atteinte disproportionnée au droit des membres de leur famille à mener une vie privée et familiale normale ;

- la circonstance qu'il a omis de mentionner ses enfants nés d'une précédente union sur le formulaire Cerfa est sans influence sur son droit au regroupement familial dès lors que les stipulations applicables aux ressortissants algériens ne lient pas les ressources ou/et la surface du logement dont il faut disposer aux nombres des enfants ;

- la décision attaquée méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le courrier du 18 mars 2022 comportait une demande indemnitaire préalable et a donc lié le contentieux sur ce point ;

- la décision attaquée, qui est illégale, est dès lors fautive ;

- elle est à l'origine de troubles dans leurs conditions d'existence, d'un préjudice moral important et d'un préjudice matériel de 811,95 euros résultant des voyages que M. D a dû effectuer pour rendre visite à son épouse et à son fils en Algérie.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juillet 2022, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'il a répondu à la demande de communication des motifs de la décision implicite, par une décision explicite en date du 20 mai 2022 adressé au requérant par lettre recommandée avec avis de réception, qui n'a pas été retirée et qu'aucun des autres moyens soulevés par le requérant n'est davantage fondé.

Les parties ont été informées, le 13 décembre 2023, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative que le tribunal était susceptible de relever d'office le moyen tiré de l'irrecevabilité des conclusions de la requête de M. et Mme D tendant à l'annulation de la décision implicite du 21 février 2021 et de la décision explicite du 20 mai 2022 au motif que ces conclusions sont tardives.

Des observations ont été présentées, pour M. et Mme D, le 15 décembre 2023, en réponse à l'information du 13 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord du 27 décembre 1968 entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Albouy, rapporteur,

- les conclusions de M. Fraboulet, rapporteur public,

- et les observations de M. D

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant algérien né en 1972, est entré en France le 2 septembre 2006 et y séjourne régulièrement depuis cette date. Il est actuellement titulaire d'un certificat de résidence algérien, valable jusqu'en 2028. Le 21 août 2020, il a déposé une demande de regroupement familial auprès des services de la préfecture du Morbihan, afin de faire venir en France, son épouse de nationalité algérienne, Mme C E, qu'il a épousée le 24 décembre 2017, ainsi que leur fils, B, né le 25 décembre 2019. Cette demande ayant fait l'objet d'une décision implicite de rejet, M. D a sollicité, le 18 mars 2022, la communication de ses motifs et formulé une demande indemnitaire. Le 20 mai 2022, le préfet a explicitement rejeté la demande de regroupement familial du 21 août 2020. Cette décision a été notifiée à l'adresse de M. D, par une lettre recommandée avec avis de réception qui, mise en instance au bureau de La Poste, n'a pas été retirée par son destinataire. Par la requête visée ci-dessus enregistrée le 13 juin 2022, M. D et son épouse demandaient initialement, à titre principal, l'annulation de la décision implicite par laquelle le préfet du Morbihan avait rejeté la demande de regroupement familial. Dans son mémoire en défense, enregistré le 7 juillet 2022, le préfet du Morbihan a fait état de la décision du 20 mai 2022 et l'a produite. Dans leur mémoire, enregistré l8 juillet 2022, les requérants ont redirigé leurs conclusions en annulation contre la décision du 20 mai 2022 au motif qu'elle s'est substituée à la décision implicite initiale. Les requérants ont maintenu leurs conclusions indemnitaires.

Sur les conclusions en annulation :

2. Aux termes de l'article R. 434-26 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité compétente pour délivrer l'autorisation d'entrer en France dans le cadre du regroupement familial est le préfet et, à Paris, le préfet de police. Cette autorité statue sur la demande de regroupement familial dans un délai de six mois à compter du dépôt par l'étranger du dossier complet de cette demande. L'absence de décision dans ce délai vaut rejet de la demande de regroupement familial. "

3. Aux termes de l'article R. 421-2 du code de justice administrative : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet. Toutefois, lorsqu'une décision explicite de rejet intervient avant l'expiration de cette période, elle fait à nouveau courir le délai de recours. / La date du dépôt de la demande à l'administration, constatée par tous moyens, doit être établie à l'appui de la requête. () ".

4. Aux termes de l'article L. 112-3 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute demande adressée à l'administration fait l'objet d'un accusé de réception. / () ". Aux de l'article R. 112-5 du même code : " L'accusé de réception prévu par l'article L. 112-3 comporte les mentions suivantes : / 1° La date de réception de la demande et la date à laquelle, à défaut d'une décision expresse, celle-ci sera réputée acceptée ou rejetée ; / 2° La désignation, l'adresse postale et, le cas échéant, électronique, ainsi que le numéro de téléphone du service chargé du dossier ; / 3° Le cas échéant, les informations mentionnées à l'article L. 114-5, dans les conditions prévues par cet article. / Il indique si la demande est susceptible de donner lieu à une décision implicite de rejet ou à une décision implicite d'acceptation. Dans le premier cas, l'accusé de réception mentionne les délais et les voies de recours à l'encontre de la décision. Dans le second cas, il mentionne la possibilité offerte au demandeur de se voir délivrer l'attestation prévue à l'article L. 232-3. " / Aux termes de l'article L. 112-6 de ce code : " Les délais de recours ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande lorsque l'accusé de réception ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par la réglementation. Le défaut de délivrance d'un accusé de réception n'emporte pas l'inopposabilité des délais de recours à l'encontre de l'auteur de la demande lorsqu'une décision expresse lui a été régulièrement notifiée avant l'expiration du délai au terme duquel est susceptible de naître une décision implicite. ".

5. Il ressort des pièces du dossier que le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Rennes a délivré à M. D, le 22 septembre 2020, une attestation de dépôt de la demande de regroupement familial en litige, laquelle précisait que cette demande avait été déposée le 21 août 2020. Cette attestation informait également le requérant que faute de réponse dans un délai de six mois à compter de cette dernière date la demande serait considérée comme rejetée par le préfet et que, dans cette hypothèse, il disposerait d'un délai de deux mois pour contester cette décision " selon les voies de recours habituelles (recours gracieux, hiérarchique ou contentieux) ". Cette attestation a permis ainsi à M. D de connaître la date à laquelle sa demande a été implicitement rejetée, soit le 21 février 2021. En revanche, à défaut d'indiquer la juridiction compétente pour connaître d'un éventuel recours contentieux, cette attestation n'a pas permis au délai de recours contentieux de deux mois, prévu à l'article R. 421-2 du code de justice administrative de commencer son cours.

6. Toutefois, le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.

7. Les règles énoncées au point 6, relatives au délai raisonnable au-delà duquel le destinataire d'une décision ne peut exercer de recours juridictionnel, qui ne peut en règle générale excéder un an sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, sont également applicables à la contestation d'une décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration sur une demande présentée devant elle, lorsqu'il est établi que le demandeur a eu connaissance de la décision. La preuve d'une telle connaissance ne saurait résulter du seul écoulement du temps depuis la présentation de la demande. Elle peut en revanche résulter de ce qu'il est établi, soit que l'intéressé a été clairement informé des conditions de naissance d'une décision implicite lors de la présentation de sa demande, soit que la décision a par la suite été expressément mentionnée au cours de ses échanges avec l'administration, notamment à l'occasion d'un recours gracieux dirigé contre cette décision. Le demandeur, s'il n'a pas été informé des voies et délais de recours dans les conditions prévues par les textes cités au point 2, dispose alors, pour saisir le juge, d'un délai raisonnable qui court, dans la première hypothèse, de la date de naissance de la décision implicite et, dans la seconde, de la date de l'événement établissant qu'il a eu connaissance de la décision.

8. Or il ressort de ce qui a été dit au point 5 que M. D a été clairement informé par l'attestation du 22 septembre 2020 de ce que, en l'absence de réponse explicite à sa demande, une décision implicite de rejet interviendrait dès le 21 février 2021. Les requérants ne font état d'aucune circonstance particulière qui justifierait qu'un délai raisonnable supérieur à un an leur soit appliqué, et notamment n'établissent pas qu'ils ont été induits en erreur par de mauvaises informations données par les services de la préfecture postérieurement à l'attestation du 22 septembre 2020 . Par suite la requête présentée, par M. et Mme D, le 13 juin 2022 était tardive en tant qu'elle était dirigée contre la décision implicite de rejet du 21 février 2021. Si le préfet du Morbihan a pris, le 20 mai 2022, une décision explicite de rejet de la demande de regroupement familial du 21 août 2020, cette décision postérieure à l'expiration du délai raisonnable dans lequel la décision implicite du 21 février 2021 pouvait faire l'objet d'un recours contentieux, n'a pas fait à nouveau courir ce délai de recours. Par ailleurs, la décision du 20 mai 2022, qui n'a pas été prise au regard d'éléments qui seraient intervenus postérieurement à la décision implicite, présente un caractère confirmatif d'une décision désormais définitive, faisant obstacle à ce qu'elle puisse faire l'objet d'un recours ou de conclusions en annulation.

9. Il résulte de points 2 à 8 que les conclusions de la requête de M. et Mme D tendant à l'annulation de la décision du 20 mai 2022 sont irrecevables et doivent ainsi être rejetées. Il doit en être de même, par voie de conséquence, des conclusions présentées à fin d'injonction qui en sont l'accessoire.

Sur les conclusions indemnitaires :

10. Il résulte de l'instruction que M. et Mme D ont présenté une demande indemnitaire préalable tendant à la réparation du préjudice que leur aurait causé la décision implicite de rejet du 21 février 2021, et plus particulièrement de troubles dans les conditions d'existence. La circonstance que cette décision ne soit plus susceptible de faire l'objet d'un recours en annulation ne fait pas obstacle à la recevabilité d'une demande indemnitaire fondée sur éventuelle son illégalité fautive.

En ce qui concerne l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'État :

11. Aux termes de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : /1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil. ".

12. Aux termes de l'article 4 de l'accord du 27 décembre 1968 entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles : " () / Sans préjudice des dispositions de l'article 9, l'admission sur le territoire français en vue de l'établissement des membres de famille d'un ressortissant algérien titulaire d'un certificat de résidence d'une durée de validité d'au moins un an, présent en France depuis au moins un an sauf cas de force majeure, et l'octroi du certificat de résidence sont subordonnés à la délivrance de l'autorisation de regroupement familiale par l'autorité française compétente. / Le regroupement familial ne peut être refusé que pour l'un des motifs suivants : / 1. - Le demandeur ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. Sont pris en compte toutes les ressources du demandeur et de son conjoint indépendamment des prestations familiales. L'insuffisance des ressources ne peut motiver un refus si celles-ci sont égales ou supérieures au salaire minimum interprofessionnel de croissance ; / 2. Le demandeur ne dispose ou ne disposera pas à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant en France. / Peut être exclu de regroupement familial : 1 - un membre de la famille atteinte d'une maladie inscrite au règlement sanitaire international ; 2 - un membre de la famille séjournant à un autre titre ou irrégulièrement sur le territoire français. / () / Lorsqu'un ressortissant algérien dont la situation matrimoniale n'est pas conforme à la législation française réside sur le territoire français avec un premier conjoint, le bénéficie du regroupement familial ne peut être accordé, par les autorités françaises, à un autre conjoint. Les enfants de cet autre conjoint peuvent bénéficier du regroupement familial si celui-ci est décédé ou déchu de ses droits parentaux en vertu d'une décision d'une juridiction algérienne. ".

13. Il résulte de l'instruction que le préfet du Morbihan a refusé de faire droit à la demande de regroupement familial de M. D, par la décision implicite du 21 février 2021, pour les motifs exposés dans la décision explicite du 20 mai 2022. Or, dans cette décision l'autorité administrative a procédé à l'examen de cette demande au regard des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non au regard des stipulations de l'accord du 27 décembre 1968 visé ci-dessus, qui régissent de manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens peuvent être admis à séjourner en France, notamment au titre du regroupement familial, et à y exercer une activité professionnelle. Le préfet y justifie le rejet de la demande du requérant par la circonstance qu'il ne se conforme pas aux lois de la République régissant la vie familiale en France, motif figurant au 3° de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il a épousé Mme E le 24 décembre 2017 alors que son divorce de sa précédente épouse, qui vivait en France, n'a été prononcé que le 14 mai 2018. Si une telle situation est également envisagée comme constituant un obstacle au regroupement familial en faveur du nouveau conjoint par l'article 4 de l'accord du 27 décembre 1968, il est toutefois constant qu'il y a été mis fin par le jugement de divorce, plus de deux ans avant que M. D ne dépose sa demande de regroupement familial. Cette situation ne lui était donc plus opposable. Si, par ailleurs, le préfet du Morbihan a également motivé son refus par la circonstance que M. D n'avait pas mentionné sur le formulaire de demande les quatre enfants nés de cette précédente union, alors que ceux-ci devaient être pris en compte dans les enquêtes préalables de l'Office français de l'immigration et de l'intégration relative aux ressources de la famille et au logement dont elle dispose en France, cette prise en compte n'est prévue que par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, inapplicables aux ressortissants algériens et le requérant fait valoir sans être contredit avoir joint à sa demande les actes de naissance de ces enfants et donc ne pas en avoir dissimulé l'existence. M. et Mme D sont, par suite, fondés à soutenir que la décision implicite du 21 février 2021 est entachée d'illégalité fautive.

14. Il n'est pas contesté qu'à la date de la décision implicite, le requérant n'entrait dans aucun des autres cas dans lesquels le regroupement familial peut être refusé en application de l'article 4 de l'accord du 27 décembre 1968. Par suite, l'illégalité fautive dont est entachée cette décision implicite est de nature à engager la responsabilité de l'État.

En ce qui concerne l'existence de préjudices et de liens de causalité :

15. En premier lieu, M. et Mme D font d'abord valoir que la décision implicite de rejet de sa demande de regroupement familial a contraint le requérant à rendre visite, à plusieurs reprises, à son épouse et à son fils en Algérie. Ils chiffrent ce préjudice matériel à 811,95 euros et produisent des justificatifs pour quatre voyages entre la France et l'Algérie, dont le coût total correspond à cette somme. Toutefois, le premier des voyages justifiés est antérieur au dépôt par le requérant de sa demande de regroupement familial et ne peut, par suite, trouver sa cause dans son rejet. Par ailleurs, M. D n'a pas pu effectuer, compte tenu du caractère incompatible de leurs dates, à la fois le voyage du 31 octobre 2021 au 9 novembre 2021 entre Nantes et Alger et celui du 3 novembre 2021 au 26 novembre 2021 entre Paris et Alger. Au demeurant, les requérants n'apportent aucune précision quant au rythme habituel des voyages de M. D à destination de l'Algérie et n'établissent donc pas que le troisième voyage revendiqué est la conséquence immédiate et directe de la décision implicite de rejet du 21 février 2021.

16. En deuxième lieu, M. et Mme D font valoir que la décision de refus de regroupement familial ne leur permet pas de mener une vie familiale normale et génère des troubles dans leurs conditions d'existence. Ils soutiennent également que cette séparation forcée a eu des effets négatifs sur la santé de Mme D et sur celle de leur fils. Toutefois, les deux certificats médicaux produits sont peu circonstanciés, sont contemporains de l'introduction de la requête et ne font pas état de troubles antérieurs au mois de mai 2022, ni de troubles psychologiques importants qui auraient donné lieu à une prescription médicamenteuse. Les ordonnances médicales relatives à leur fils ne comportent pas d'éléments permettant, d'une part, de connaître son état de santé, d'autre part d'établir un lien entre celui-ci et la décision fautive du 21 février 2021. Il est toutefois indéniable que cette décision a généré un préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence des trois membres de la famille de F et Mme D. Il sera fait une juste appréciation de ces préjudices en fixant à 1 000 euros l'indemnisation à laquelle ont droit chacun des deux requérants et à 300 euros l'indemnisation devant leur être versée au titre de leur fils mineur, B.

En ce qui concerne les intérêts :

17. M. et Mme D ont droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 2 300 euros qui leur est due, à compter du 22 mars 2022, date de réception de leur demande indemnitaire préalable par les services de la préfecture du Morbihan.

En ce qui concerne les intérêts des intérêts :

18. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée dans la requête, enregistrée le 13 juin 2022, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 22 mars 2023, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice :

19. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros qu'il versera à M. et Mme D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser à M. et Mme D la somme de 2 300 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 22 mars 2022. Les intérêts échus à la date du 22 mars 2023 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'État versera à M. et Mme D la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus de la requête de M. et Mme D est rejeté.

Article 4 : Le présente jugement sera notifié à M. A D et Mme C E, épouse D, ainsi qu'au préfet du Morbihan.

Délibéré après l'audience du 20 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Jouno, président,

M. Albouy, premier conseiller,

M. Ambert, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2023.

Le rapporteur,

Signé

E. AlbouyLe président,

Signé

T. Jouno

La greffière,

Signé

S. Guillou

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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