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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2404381

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2404381

mardi 30 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2404381
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement urgent
Avocat requérantCIMADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 et 30 juillet 2024, M. A B, alors placé en rétention administrative à Rennes Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), représenté par Me Salin, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 juillet 2024 par lequel le préfet de la Sarthe lui fait obligation de quitter le territoire français sans délai, fixe le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et lui fait interdiction de retourner sur le territoire français pour une durée de cinq ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Sarthe de réexaminer sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la compétence du signataire de l'arrêté attaqué n'est pas établie ;

- il est entaché d'un vice de procédure en méconnaissance du principe du contradictoire garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- cet arrêté est entaché d'une insuffisance de motivation ;

- il est entaché d'un défaut d'examen ;

- il est entaché d'une erreur de droit ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- l'obligation de quitter le territoire français sans délai méconnaît le droit à être entendu, principe général du droit de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen complet et approfondi et méconnaît l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît le premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français sera annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les articles L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le premier paragraphe de l'article 3 ainsi que l'article 16 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination sera annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 juillet 2024, le préfet de la Sarthe conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu :

- l'ordonnance du 27 juillet 2024 par laquelle le juge des libertés et de la détention a prolongé la rétention de M. B pour un délai maximum de vingt-six jours ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- l'ordonnance n° 2020-328 du 25 mars 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Desbourdes, premier conseiller, en application des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Desbourdes ;

- les observations de Me Salin, avocat désigné d'office, représentant M. B, qui a pour l'essentiel, développé oralement ses écritures et insisté, en particulier, d'une part, sur la circonstance que le placement en garde à vue de son client ne fait pas suite à une interpellation mais à une simple convocation à la brigade de gendarmerie afin qu'il fournisse des explications relatives à une altercation du requérant avec sa compagne intervenue en juin 2023 et qu'il soit confronté à celle-ci, les faits ayant été, au demeurant classés sans suite, d'autre part, sur le défaut de préparation de son client aux questions posées sur sa situation administrative, à l'occasion de ses auditions du 23 juillet 2024 à la brigade de gendarmerie et aux conclusions hâtives qu'en tire le préfet à l'issue d'un défaut d'examen sérieux, et enfin, sur le caractère disproportionné des mesures prises à l'encontre de M. B, qui n'a plus été condamné ni poursuivi pour des faits délictuels depuis sa dernière condamnation en novembre 2019, et qui ne représente plus une menace suffisamment grave et actuelle à l'ordre public, étant en voie de réinsertion ;

- et les explications de M. B sur sa vie privée et familiale en France, sur ses perspectives de réinsertion effective sur le territoire national et sur les faits pour lesquels il a été auditionné le 23 juillet 2024.

Le préfet de la Sarthe n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée après que les parties ont formulé leurs observations orales, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions à fin d'annulation :

1. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, (), à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, () ".

2. Ni les stipulations précitées ni aucune autre stipulation de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne garantissent le droit pour un étranger de résider dans un pays particulier. Les États contractants à la convention ont ainsi la faculté de procéder à l'éloignement d'un étranger délinquant. Toutefois, leurs décisions en la matière, dans la mesure où elles porteraient atteinte au droit au respect de la vie privée et familiale protégé par le premier paragraphe de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doivent être conformes à la loi et nécessaires dans une société démocratique, c'est-à-dire justifiées par un besoin social impérieux et, notamment, proportionnées au but légitime poursuivi.

3. Il ressort des pièces du dossier que M. B est arrivé en France en 1991, à l'âge de quatre ans, avec sa mère, sa sœur et son frère, dans le cadre d'un regroupement familial, pour y rejoindre son père, sa seconde sœur étant née sur le territoire français postérieurement. Il a ainsi vécu toute sa vie d'enfant, d'adolescent et d'adulte en France. Ses deux parents sont aujourd'hui décédés. À la suite d'un différend avec ses deux sœurs selon ses déclarations à l'audience, il n'entretient plus de liens étroits qu'avec son frère, résidant en région parisienne, et a concédé à l'audience qu'il n'est pas habituellement en contact avec ses divers et nombreux oncles, tantes, cousins et cousines se trouvant sur le territoire français. Enfin, il ne connaît sa compagne de nationalité française que depuis janvier 2023 selon ses déclarations et il reconnaît n'avoir clarifié avec elle leur situation de couple, que, très récemment, depuis le mois d'octobre 2023. Toutefois, il n'est pas sérieusement contesté par le préfet de la Sarthe que sa nationalité est le seul lien qui unit encore M. B avec le Maroc, qu'il a le centre de ses intérêts privés et familiaux en France et qu'un renvoi de l'intéressé dans son pays d'origine porterait donc nécessairement une atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale, alors, de surcroît, que le requérant justifie à l'instance de l'état de grossesse de son actuelle compagne et de la consolidation prochaine de son couple par l'arrivée prochaine d'un enfant.

4. Il est également constant que l'intéressé a résidé en France, à compter de sa majorité, sous couvert d'une carte de résident valable jusqu'au 15 août 2015, qu'il n'en a pas sollicité le renouvellement avant son expiration et s'est ainsi placé en situation irrégulière. Néanmoins, en dépit de ses diverses condamnations, sa présence sur le territoire français a été tolérée et l'intéressé a même été mis en possession d'une nouvelle carte de séjour temporaire valable du 19 mars 2018 au 18 mars 2019, ensuite renouvelée à sa demande jusqu'au 18 mars 2020, alors qu'il avait, entretemps, été encore condamné par jugement du tribunal correctionnel du 11 septembre 2018 pour des faits non autorisés de transport, de détention, d'offre ou cession, d'acquisition, d'importation, d'usage, et de trafic de stupéfiants en récidive et qu'il constituait alors encore une menace réelle et sérieuse pour l'ordre public. Il n'a ainsi été obligé à quitter le territoire français pour la première fois que par un arrêté du préfet de l'Orne du 8 janvier 2021, la veille de sa levée d'écrou du centre de détention d'Argentan. En dépit de la menace pour l'ordre public que son comportement pouvait être encore considéré comme présentant à cette date, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette mesure d'éloignement aurait alors été assortie de mesures de contrôle et M. B a ainsi pu, jusqu'à présent et sans contrainte de la part des autorités administratives, continuer à résider sur le territoire français, en situation irrégulière. Dans ces conditions, s'il ne peut être regardé comme un immigré de longue durée au sens de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'Homme dès lors qu'il se trouve en situation irrégulière, il en présentait les caractéristiques, de l'avis des autorités administratives, jusqu'à l'expiration de la durée de validité du dernier titre de séjour qui devait lui être délivré, c'est-à-dire jusqu'en juin 2020, compte tenu de l'article 1 de l'ordonnance n° 2020-328 du 25 mars 2020 et justifie, en tout état de cause, de circonstances particulières.

5. Or, si, ainsi qu'il vient d'être dit, le comportement de M. B représentait une menace actuelle, réelle et sérieuse à l'ordre public pendant la période au cours de laquelle il a commis de nombreux délits et jusqu'à sa levée d'écrou en janvier 2021, il s'est depuis écoulé un peu plus de trois ans et demi jusqu'à la date de l'arrêté contesté. Or, s'il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a été interpellé pour usage de stupéfiants en octobre 2023, aucune poursuite n'a alors été diligentée contre lui ni d'ailleurs aucune tentative d'éloignement forcé. Par ailleurs, selon ses explications circonstanciées à l'audience et à défaut pour le préfet de la Sarthe d'avoir produit à l'instance l'ensemble des procès-verbaux des auditions du 23 juillet 2024, il ne ressort pas des pièces du dossier, contrairement à ce qu'affirme le préfet de la Sarthe, que ses auditions auraient été menées à la suite d'une interpellation, ayant seulement été convoqué pour s'expliquer des faits commis en juin 2023 à l'occasion desquels la gendarmerie se serait en réalité bornée à constater des dégâts à l'intérieur du domicile du couple sans, vraisemblablement, constater de traces de violences sur la compagne de M. B, ni, dès lors, placer l'un ou l'autre en garde à vue. Ainsi, dans les circonstances très particulières de l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que le comportement de M. B constituerait encore une menace pour l'ordre public et que l'atteinte portée à son droit au respect de sa vie privée et familiale serait nécessaire. Par suite, M. B est fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'annuler la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai ainsi que, par voie de conséquence, les décisions qu'elle fonde, portant fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ". L'arrêté du préfet de la Sarthe du 23 juillet 2024 devant être annulé, il y a lieu d'enjoindre à ce préfet de réexaminer la situation de M. B dans un délai de quatre mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

8. Aux termes de l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 : " (). Par exception, l'avocat commis ou désigné d'office a droit à une rétribution, y compris si la personne assistée ne remplit pas les conditions pour bénéficier de l'aide juridictionnelle ou de l'aide à l'intervention de l'avocat, s'il intervient dans les procédures suivantes, en première instance ou en appel : () / 10° Procédures devant le tribunal administratif relatives à l'éloignement des étrangers faisant l'objet d'une mesure restrictive de liberté ; () ".

9. M. B bénéficie de l'assistance d'un avocat désigné d'office intervenant dans l'une des procédures visées à l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Salin, conseil du requérant, de la somme de 1 000 euros au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cet avocat renonce à la part contributive de l'État à l'exercice de sa mission.

DÉCIDE :

Article 1er : L'arrêté du 23 juillet 2024 par lequel le préfet de la Sarthe oblige M. B à quitter le territoire français sans délai, fixe le pays à destination duquel il sera reconduit d'office et lui interdit de retourner sur le territoire français pendant cinq ans est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Sarthe de réexaminer la situation de M. B dans un délai de quatre mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'État versera à Me Salin la somme de 1 000 euros au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Salin et au préfet de la Sarthe.

Copie en sera transmise au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Décision communiquée aux parties le 30 juillet 2024, en application de l'article R. 922-25 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Le magistrat désigné,

signé

W. DesbourdesLa greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au préfet de la Sarthe et au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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