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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2405959

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2405959

jeudi 5 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2405959
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantBEGUIN

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 7 octobre 2024 sous le n° 2405959, M. G B, représenté par la Selarl Béguin Emmanuelle, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 2 septembre 2024 par lequel le préfet du Morbihan lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de sa reconduite et lui a interdit de retourner en France pendant une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet du Morbihan de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

M. B soutient que :

Les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :

- sont entachées d'incompétence ;

- sont insuffisamment motivées ;

- sont illégales en l'absence d'examen particulier de sa situation par le préfet ;

- méconnaissent les articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- méconnaît l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 octobre 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

II. Par une requête enregistrée le 7 octobre 2024 sous le n° 2405961, Mme F B, représentée par la Selarl Béguin Emmanuelle, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 2 septembre 2024 par lequel le préfet du Morbihan a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de sa reconduite et lui a interdit de retourner en France pendant une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet du Morbihan de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

Mme B soulève les mêmes moyens que dans la requête n° 2405959.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 octobre 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport A Berthon,

- et les observations de Me Nguyen, représentant M. et Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme B, ressortissants serbes, sont entrés irrégulièrement en France le 8 novembre 2015. Le 13 novembre 2023, ils ont demandé des titres de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par les arrêtés du 2 septembre 2024 dont il est demandé l'annulation, le préfet du Morbihan a rejeté leurs demandes, les a obligés à quitter le territoire dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination de leur reconduite et leur a interdit tout retour en France durant deux ans.

2. Les requêtes n°2405959 et n° 2405961, présentées par M. et Mme B, présentent à juger les mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

3. M. et Mme B justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions dirigées contre les décisions du préfet du Morbihan portant refus de délivrance d'un titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :

4. Par un arrêté du 29 mai 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Morbihan a donné délégation à Mme D C, cheffe du bureau des étrangers et de la nationalité, aux fins de signer en cas d'absence ou d'empêchement A E, directeur de la citoyenneté et de la légalité, les arrêtés relatifs à l'admission au séjour et à l'éloignement des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions attaquées doit être écarté.

5. Les arrêtés contestés du 2 septembre 2024 visent le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment ses articles L. 423-23 et L. 611-1 (3°). Ils mentionnent les éléments de fait pertinents sur lesquels ils sont fondés, en particulier ceux qui sont relatifs à la situation administrative A et Mme B, à leur situation privée et familiale, sans omettre de rappeler la présence régulière sur le territoire français de leurs deux fils majeurs, et à leur insertion. Ils comportent donc les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et sont, par suite, suffisamment motivés.

6. Il ne ressort ni de la rédaction des arrêtés contestés, ni des autres pièces du dossier, que le préfet du Morbihan n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation des requérants.

7. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. et Mme B sont entrés irrégulièrement en France le 8 novembre 2015, y ont séjourné durant l'instruction de leur demande d'asile, puis s'y sont maintenus alors même qu'ils faisaient l'objet de mesures d'éloignement édictées le 15 mars 2016. Ils ne justifient d'aucune insertion dans la société française et n'établissent pas qu'ils n'ont plus d'attaches privées et familiales en Serbie, où ils ont vécu l'essentiel de leur vie. Dans ces conditions, alors même qu'il est constant que leurs deux fils majeurs résident en France de manière régulière avec leurs petits-enfants et qu'ils vivent au domicile de l'un d'entre eux, les arrêtés attaqués n'ont pas méconnu les dispositions et les stipulations rappelées au point précédent.

9. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

10. Il résulte de ce qui a été dit au point 8 que la situation familiale A et Mme B ne suffit pas à caractériser un motif exceptionnel ou des circonstances humanitaires propres à justifier leur admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur les conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour en France pendant deux ans :

11. Aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. /Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Selon l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

12. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les motifs qu'invoque l'autorité compétente sont de nature à justifier légalement dans son principe et sa durée la décision d'interdiction de retour et si la décision ne porte pas au droit de l'étranger au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. En revanche, lorsqu'il est saisi d'un moyen le conduisant à apprécier les conséquences de la mesure d'interdiction de retour sur la situation personnelle de l'étranger et que sont invoquées des circonstances étrangères aux quatre critères posés par les dispositions précitées de l'article L. 612-10, il incombe seulement au juge de l'excès de pouvoir de s'assurer que l'autorité compétente n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

13. La décision attaquée aurait pour effet, dès lors qu'il est constant que le fils A et Mme B chez lequel ils résident a obtenu le droit d'asile et ne peut donc pas se rendre en Serbie, de faire obstacle à ce que les requérants puissent lui rendre visite en France ainsi qu'à leurs petits-enfants, alors même que les ressortissants serbes sont dispensés de visa de court séjour pour entrer en France dans le cadre d'une visite touristique, privée ou familiale d'une durée inférieure à quatre-vingt-dix jours. Dans ces conditions, cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur leur situation personnelle et doit, pour ce motif, être annulée.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. et Mme B sont seulement fondés à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du préfet du Morbihan en tant qu'il porte interdiction de retour en France pendant deux ans.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

15. Le présent jugement n'appelle aucune mesure d'exécution. Les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte présentées par M. et Mme B doivent donc être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

16. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu, l'État n'étant pas la partie perdante au principal, de mettre à sa charge une somme au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : M. et Mme B sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Les arrêtés du préfet du Morbihan du 2 septembre 2024 sont annulés en tant qu'ils interdisent à M. et Mme B de retourner en France pendant deux ans.

Article 3 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. G B, Mme F B et au préfet du Morbihan.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024 à laquelle siégeaient :

M. Berthon, président,

Mme Plumerault, première conseillère,

Mme Pellerin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.

Le président-rapporteur,

signé

E. BerthonL'assesseure la plus ancienne

dans le grade

signé

F. Plumerault

La greffière d'audience,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2, 2405961

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