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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2406276

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2406276

jeudi 13 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2406276
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantGOURLAOUEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 octobre et 19 décembre 2024, M. C A, représenté par Me Gourlaouen, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 septembre 2024 du préfet du Morbihan portant refus de délivrance d'un titre de séjour, obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, fixation du pays de destination, interdiction de retour en France pendant un an et obligation de remise de son passeport et de présentation deux fois par semaine au commissariat de Lorient ;

2°) d'enjoindre au préfet du Morbihan, à titre principal, de renouveler son titre de séjour dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation ;

3°) d'enjoindre au préfet du Morbihan de procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté du 26 septembre 2024 dans son ensemble :

- il est entaché d'incompétence ;

- il n'est pas suffisamment motivé ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

- le préfet a méconnu l'autorité de chose jugée dont sont revêtus les jugements du tribunal administratif de Rennes des 16 juin et 13 septembre 2023 ;

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

- l'existence et la régularité de l'avis émis par le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ne sont pas établies ;

- le préfet s'est cru lié par l'avis du collège des médecins de l'OFII ;

- il méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est privée de base légale en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation.

En ce qui concerne l'interdiction de retour en France :

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 13 et 29 novembre 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par une lettre, enregistrée le 21 novembre 2024, M. A a accepté de lever le secret médical.

Le dossier médical de M. A, produit par l'Office français de l'immigration et de l'intégration le 28 novembre 2024, a été communiqué aux parties.

M. A a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 décembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Berthon,

- les observations de Me Gourlaouen, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, de nationalité marocaine, est entré en France le 16 mai 2022. Il a sollicité le 30 juillet 2024 le renouvellement du titre de séjour pour raison de santé qui lui avait été délivré en exécution du jugement du tribunal n° 2301983 du 13 septembre 2023. Par l'arrêté du 26 septembre 2024 dont il demande l'annulation, le préfet du Morbihan a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays de destination, lui a interdit le retour en France pendant un an et l'a obligé à remettre son passeport et à se présenter deux fois par semaine au commissariat de Lorient.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'État. () ".

3. S'il est saisi, à l'appui de conclusions tendant à l'annulation de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour, d'un moyen relatif à l'état de santé du demandeur, aux conséquences de l'interruption de sa prise en charge médicale ou à la possibilité pour lui d'en bénéficier effectivement dans le pays dont il est originaire, il appartient au juge administratif de prendre en considération l'avis médical rendu par le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Si le demandeur entend contester le sens de cet avis, il appartient à lui seul de lever le secret relatif aux informations médicales qui le concernent, afin de permettre au juge de se prononcer en prenant en considération l'ensemble des éléments pertinents, notamment l'entier dossier du rapport médical au vu duquel s'est prononcé le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, en sollicitant sa communication, ainsi que les éléments versés par le demandeur au débat contradictoire.

4. D'autre part, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

5. Le préfet du Morbihan, se fondant sur un avis du collège des médecins de l'OFII du 9 septembre 2024, a estimé que l'état de santé de M. A nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d'une extrême gravité mais qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans son pays d'origine, il pourrait y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Il a alors rejeté la demande de M. A de renouvellement de son titre de séjour.

6. Il ressort toutefois des pièces du dossier, notamment du dossier médical de M. A, communiqué par l'OFII, que le requérant souffre d'une schizophrénie paranoïde depuis 2006, nécessitant une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une extrême gravité et que, ainsi que l'a d'ailleurs relevé le tribunal dans son jugement du 13 septembre 2023, l'efficacité du traitement de M. A dépend de la présence à ses côtés de sa mère, Mme B, qui séjourne régulièrement sur le territoire français et est sa tutrice légale, pour le calmer et atténuer ses troubles. La nécessité d'un climat familial apaisant est confirmée par le psychiatre qui suit M. A qui, s'il note dans des certificats récents une " bonne compliance au traitement " et une relative stabilisation de l'état de santé du requérant, en dépit d'une hospitalisation en urgence en juillet 2024, fait également état de ce que " Outre chimiothérapie et entretiens psychologiques, M. A doit bénéficier d'un environnement sécurisant. La séparation d'avec son milieu maternel-familial ne peut qu'entraîner une pathologie traumatique que se surajouterait à sa maladie propre ". Dans ces conditions, et alors qu'il n'est pas contesté que la mère de M. A est, depuis le décès de sa grand-mère avec laquelle il a vécu jusqu'à son arrivée en France, la seule personne susceptible de lui apporter la sécurité familiale dont il a besoin, la décision du préfet du Morbihan lui refusant le renouvellement de son titre de séjour au motif qu'il pourrait effectivement bénéficier au Maroc d'un traitement approprié est entachée d'une erreur d'appréciation au regard tant des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile rappelées au point 2 que des stipulations de

l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 26 septembre 2024 du préfet du Morbihan portant refus de délivrance à M. A d'un titre de séjour doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, fixant le pays de destination, interdisant au requérant de retourner en France pendant un an et l'obligeant à remettre son passeport et à se présenter deux fois par semaine au commissariat de Lorient.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait affectant la situation de M. A, le préfet du Morbihan lui délivre une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai qu'il convient de fixer à deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

9. L'exécution du présent jugement implique également que le préfet du Morbihan procède dans un délai de deux mois à l'effacement du signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 1 000 euros à Me Gourlaouen, avocate du requérant, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à sa mission d'aide juridictionnelle.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 26 septembre 2024 du préfet du Morbihan est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Morbihan, d'une part, de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, d'autre part, de faire procéder dans le même délai à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Article 3 : L'État versera à Me Gourlaouen la somme de 1 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au préfet du Morbihan et à Me Gourlaouen.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Berthon, président,

Mme Thalabard, première conseillère,

Mme Pellerin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2025.

Le président-rapporteur,

signé

E. BerthonL'assesseure la plus ancienne

dans le grade,

signé

M. Thalabard

La greffière,

signé

I. Le Vaillant

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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