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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2500145

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2500145

jeudi 23 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2500145
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantGOURLAOUEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 janvier 2025, M. B A, représenté par Me Gourlaouen, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 7 janvier 2025 par laquelle la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) à Rennes a refusé de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

3°) d'enjoindre à l'OFII de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 7 janvier 2025, dans un délai de trois jours, sous astreinte d'un montant de 100 euros par jour de retard, à défaut, de prendre une nouvelle décision après un nouvel examen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 2 000 euros à verser à son avocate en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence dès lors que l'autorité signataire l'a signée en son propre nom et non en vertu d'une délégation de signature du directeur général de l'OFII, seule autorité compétente ;

- cette décision n'est pas suffisamment motivée et procède d'un défaut d'examen de sa situation, en particulier de sa vulnérabilité, de sorte qu'elle méconnait l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ce même article ;

- cet article est incompatible avec les objectifs de l'article 20 de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 dans la mesure où il permet de refuser totalement les conditions matérielles d'accueil lorsque le demandeur d'asile a introduit une demande de réexamen alors que cet article de la directive prévoit que l'introduction d'une telle demande ne permet à l'autorité administrative que de limiter, c'est-à-dire de les refuser partiellement ; un refus total méconnaît également le principe de proportionnalité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 janvier 2025, l'Office français de l'immigration et de l'intégration demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par M. A.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020.

Le président du tribunal a désigné M. Labouysse, président, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 555-1, L. 922-1 à L. 922-2 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Labouysse ;

- les observations de Me Gourlaouen, représentant M. A, qui reprend les conclusions de la requête et expose les mêmes moyens en insistant sur le moyen tiré de l'erreur d'appréciation au regard de la situation de particulière vulnérabilité, en particulier de l'état de santé du requérant et en relevant qu'il n'appartient pas à l'État de pallier les lacunes de l'OFII dans la satisfaction de ses obligations envers les personnes sollicitant l'asile.

L'Office français de l'immigration et de l'intégration n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue après les observations présentées pour M. A en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. A est un ressortissant afghan qui est né le 21 mars 1982. Il est entré en France le 5 octobre 2022 pour y solliciter le bénéfice d'une protection internationale. Sa demande d'asile a été rejetée par le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides le 19 avril 2023. Le recours formé à l'encontre de cette décision a été rejeté par la Cour nationale du droit d'asile le 20 mars 2024. M. A a, le 7 janvier 2025, sollicité le réexamen de sa demande d'asile. Le dépôt de cette demande de réexamen a conduit l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) à déterminer s'il y avait lieu de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Par une décision du 7 janvier 2025, la directrice territoriale de l'OFII à Rennes lui a refusé ce bénéfice. M. A demande au tribunal l'annulation de cette décision et qu'il soit enjoint à l'OFII, à titre principal, de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, à titre subsidiaire, de prendre une nouvelle décision après un nouvel examen de sa situation.

Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 551-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile, au sens de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, comprennent les prestations et l'allocation prévues aux chapitres II et III ", lesquels sont relatifs aux lieux d'hébergement des personnes sollicitant l'asile et à l'allocation pour demandeur d'asile.

4. Aux termes de l'article L. 551-9 du même code : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de sa demande par l'autorité administrative compétente ".

5. Cependant, en vertu des dispositions de l'article L. 551-15 de ce code, les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, à la personne ayant sollicité l'asile, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, lorsqu'une demande de réexamen de sa situation au titre de l'asile est présentée. Dans le cas où elle envisage d'opposer un tel refus, il appartient à l'autorité compétente de l'OFII d'apprécier la situation particulière de cette personne au regard notamment de sa vulnérabilité pour déterminer s'il n'y a pas en définitive lieu, au regard de cette situation et du motif de refus envisagé, d'accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

6. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. (). " Selon l'article L. 522-3 du même code : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines ".

7. Il résulte de ces dispositions qu'une personne sollicitant l'asile doit être regardée, en elle-même, comme vulnérable. Cette vulnérabilité ne suffit cependant pas à écarter la mise en œuvre des dispositions permettant à l'OFII de refuser d'accorder les conditions matérielles d'accueil. L'existence d'une situation de vulnérabilité de nature à justifier que le bénéfice de ce dispositif soit accordé à l'intéressé, quand bien même il a présenté une demande de réexamen de sa demande d'asile au sens du 3° l'article L. 522-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, s'apprécie au regard de l'ensemble des éléments de sa situation.

8. D'une part, il ressort des pièces médicales produites à l'appui de la requête que M. A est pris en charge au centre hospitalier universitaire (CHU) de Rennes pour le traitement de la tuberculose. Il présente surtout un état de stress post-traumatique se manifestant en particulier par d'importants troubles du sommeil, prenant notamment la forme de cauchemars et de reviviscences de situations présentées comme ayant été vécues dans son pays d'origine. Cet état de stress post-traumatique se traduit également par des troubles obsessionnels compulsifs en relation avec sa propre hygiène, ainsi que par une dysrégulation émotionnelle. Si l'intéressé bénéficie d'un suivi régulier par une psychologue du CHU de Rennes depuis le mois de février de l'année 2024, une prise en charge psychiatrique a dû, compte tenu de la complexité du tableau clinique, être parallèlement mise en place. Cette prise en charge a été initiée à partir du 4 décembre 2024 par un médecin psychiatre. D'autre part, M. A est analphabète, isolé, dépourvu de ressources et vit dans la rue de sorte qu'il se trouve dans une situation particulièrement précaire. Cet état de précarité est de nature, ainsi que l'atteste la psychologue clinicienne qui le suit de manière régulière depuis le mois de février de l'année 2024, à provoquer la fragilisation, voire la rupture, du double suivi dont il fait l'objet pour prendre en charge ses troubles mentaux qui, au regard des pièces produites, présentent un caractère grave. Au regard de l'ensemble de ces éléments, M. A se trouve dans une situation de vulnérabilité telle qu'en refusant de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil le temps de l'instruction de sa demande de réexamen au titre de l'asile, la directrice territoriale de l'OFII à Rennes doit être regardée comme ayant commis une erreur d'appréciation.

9. Il résulte de ce qui précède que M. A est fondé à demander l'annulation de cette décision de refus opposée le 7 janvier 2025. Compte tenu de la nature de l'injonction prononcée ci-dessous, il n'est pas nécessaire d'examiner les autres moyens soulevés à l'encontre de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. En vertu des articles L. 911-1 et L. 911-3 du code de justice administrative, lorsque l'annulation d'une décision administrative implique nécessairement qu'une autorité administrative prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens ou d'office, prescrit cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution et d'une astreinte.

11. L'annulation de la décision par laquelle la directrice territoriale de l'OFII à Rennes a refusé, le 7 janvier 2025, d'accorder à M. A le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, compte tenu du motif qui la fonde et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'un changement de circonstances serait intervenu depuis cette décision, implique nécessairement que soit accordé au requérant le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 7 janvier 2025. Par suite, il y a lieu d'enjoindre à l'autorité compétente au sein de l'OFII de prendre une décision dans ce sens au plus tard dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées sur le fondement des articles 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et L. 761 1 du code de justice administrative :

12. Sous réserve de l'admission définitive de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle au titre de cette instance, l'OFII, partie perdante, versera à Me Gourlaouen, avocate du requérant, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, une somme qu'il y a lieu de fixer à 800 euros hors taxe. Conformément à ce dernier article, ce versement, s'il intervient, emportera renonciation de Me Gourlaouen à la perception de la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle qui aura été accordée au requérant.

D É C I D E :

Article 1er : M. A est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 7 janvier 2025 par laquelle la directrice territoriale de l'OFII à Rennes a refusé d'accorder à M. A le bénéfice des conditions matérielles d'accueil est annulée.

Article 3 : Il est enjoint à l'autorité compétente au sein de l'Office français de l'immigration et de l'intégration d'accorder à M. A, au plus tard dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 7 janvier 2025.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle, l'État versera la somme de 800 euros hors taxe à Me Gourlaouen en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Article 5 : L'ensemble des autres conclusions présentées par M. A est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et à Me Gourlaouen.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 janvier 2025.

Le magistrat désigné,

signé

D. Labouysse

La greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au ministre d'État, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2500145

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