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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2006869

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2006869

lundi 22 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2006869
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantLE GULLUDEC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 18 novembre 2020, le 10 octobre 2022 et le 8 décembre 2022, M. A D et Mme F C B, représentés par Me Le Gulludec, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la délibération du 18 mai 2020 par laquelle le conseil municipal de Grenoble a confirmé la cession à la société SD Access d'un terrain dans le cadre de l'appel à projet participatif dénommé " La Belle verte " ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Grenoble une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le maire de Grenoble n'est pas habilité à signer tout document relatif à cette cession ;

- le droit à l'information des membres de l'assemblée délibérante en vue de délibérer en connaissance de cause tiré des articles L. 2121-13 et L. 2121-29 du code général des collectivités territoriales a été méconnu ;

- l'étude de capacité constructive de la ville a conduit à une erreur manifeste d'appréciation dans l'établissement du prix de la portion de terrain cédé.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 22 juillet 2021 et le 20 décembre 2022, la commune de Grenoble, représentée par la SELARL CDMF-Avocats affaires publiques, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. D et Mme E la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors que la délibération est confirmative, superfétatoire et ne constitue pas un acte susceptible de recours ;

- les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- si la délibération attaquée était jugée illégale, l'intérêt général justifierait que son annulation soit différée d'un an afin de permettre une régularisation de la cession.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bourion, première conseillère,

- les conclusions de M. Heintz, rapporteur public,

- et les observations de Me Le Gulludec, représentant M. D et Mme C B, et celles de Me Nallet, représentant la commune de Grenoble.

M. D et Mme C B ont présenté une note en délibéré enregistrée le 11 juillet 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Par une délibération du 4 novembre 2019, le conseil municipal de Grenoble a approuvé la cession à la société SD Access d'un tènement cadastré DE n°174, en vue de réaliser l'opération d'habitat participatif dénommée " La Belle verte ", au prix de 327 euros hors taxe par mètre carré de surface de plancher, soit pour une surface de 260 m2 un prix total de 85 000 euros. Par la délibération contestée du 18 mai 2020, le conseil municipal a confirmé les termes de la précédente délibération pour une surface de plancher ramenée à 224 m2, soit un prix de cession de 73 248 euros. Par un courrier daté du 17 juillet 2020, M. D et Mme C B ont formé un recours gracieux contre cette délibération en faisant valoir une sous-évaluation manifeste du bien. En l'absence de réponse, ils demandent l'annulation de la délibération du 18 mai 2020.

Sur la recevabilité :

2. Contrairement à ce que soutient la commune de Grenoble, la délibération du 18 mai 2020, si elle approuve la cession du même terrain au même acquéreur pour un prix au mètre carré identique, n'est ni purement confirmative de la délibération du 4 novembre 2019 ni superfétatoire, dès lors que le prix de cession total est modifié. Cette délibération est dès lors susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En cas de contestation relative à la valeur d'un bien faisant l'objet d'une cession, l'appréciation de cette valeur s'opère soit au regard des transactions intervenues dans des conditions équivalentes, soit en utilisant les méthodes d'évaluation qui permettent d'obtenir un chiffre aussi voisin que possible de celui qu'aurait entraîné, à la date de la cession, le jeu normal de l'offre et de la demande. Toutefois, la cession par une commune d'un terrain à des particuliers pour un prix inférieur à sa valeur ne saurait être regardée comme méconnaissant le principe selon lequel une collectivité publique ne peut pas céder un élément de son patrimoine à un prix inférieur à sa valeur à une personne poursuivant des fins d'intérêt privé lorsque la cession est justifiée par des motifs d'intérêt général et comporte des contreparties suffisantes. Pour déterminer si la décision par laquelle une collectivité publique cède à une personne privée un élément de son patrimoine à un prix inférieur à sa valeur est, pour ce motif, entachée d'illégalité, il incombe au juge de vérifier si elle est justifiée par des motifs d'intérêt général.

4. D'une part, comme le font valoir les requérants, la fixation d'un prix au mètre carré de surface de plancher ne constitue pas une méthode d'évaluation permettant d'obtenir une détermination de la valeur vénale du terrain en litige aussi voisine que possible de celle qu'aurait entraîné, à la date de la cession, le jeu normal de l'offre et de la demande, dès lors que cette méthode, retenue par la délibération contestée, ne repose pas sur la capacité constructive du terrain telle qu'elle ressort des règles d'urbanisme applicables dans la zone, mais sur le projet de construction présenté par l'acquéreur. D'autre part, il résulte de l'instruction que, dans son avis du 16 octobre 2019, le service des Domaines a estimé, par application de la méthode par comparaison, qu'un prix de 85 000 euros HT était admissible. Or, après avoir retenu ce montant dans sa première délibération du 4 novembre 2019, le conseil municipal a, par la délibération attaquée, ramené le prix de cession à 73 248 euros HT, soit une baisse d'environ 15,3 % par rapport à la valeur vénale estimée par le service des Domaines et initialement entérinée. Par suite, compte-tenu de cet écart d'un peu plus de 15 %, et en l'absence de tout autre élément apporté par la commune de Grenoble, le prix de cession retenu apparaît manifestement inférieur à la valeur réelle du bien.

5. Par ailleurs, si la commune de Grenoble fait valoir que la parcelle en cause s'inscrit dans une zone résidentielle composée de villas et de maisons de ville, de telle sorte que l'objectif poursuivi par le projet " La Belle verte " répondrait à une politique publique de l'habitat participatif visant à promouvoir des formes d'habitat nouvelles, intergénérationnelles et alternatives aux procédures d'accession classiques et présenterait ainsi un intérêt public justifiant que seules deux habitations, au prix initialement retenu pour une surface de plancher supérieure, soient retenues, la volonté de promouvoir l'habitat participatif pour seulement deux familles ne saurait constituer un motif d'intérêt général justifiant une cession du bien à un prix inférieur à sa valeur.

6. Dans ces conditions, en retenant un prix de cession de 73 248 euros HT, le conseil municipal de Grenoble a entaché sa délibération d'une erreur manifeste d'appréciation.

7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que la délibération du 18 mai 2020 doit être annulée.

Sur les effets de l'annulation prononcée :

8. L'annulation d'un acte administratif implique en principe que cet acte est réputé n'être jamais intervenu. Toutefois, s'il apparaît que cet effet rétroactif de l'annulation est de nature à emporter des conséquences manifestement excessives en raison tant des effets que cet acte a produits et des situations qui ont pu se constituer lorsqu'il était en vigueur, que de l'intérêt général pouvant s'attacher à un maintien temporaire de ses effets, il appartient au juge administratif de prendre en considération, d'une part, les conséquences de la rétroactivité de l'annulation pour les divers intérêts publics ou privés en présence et, d'autre part, les inconvénients que présenterait, au regard du principe de légalité et du droit des justiciables à un recours effectif, une limitation dans le temps des effets de l'annulation. Il lui revient d'apprécier, en rapprochant ces éléments, s'ils peuvent justifier qu'il soit dérogé au principe de l'effet rétroactif des annulations contentieuses et, dans l'affirmative, de prévoir dans sa décision d'annulation que, sous réserve des actions contentieuses engagées à la date de sa décision prononçant l'annulation contre les actes pris sur le fondement de l'acte en cause, tout ou partie des effets de cet acte antérieurs à son annulation devront être regardés comme définitifs ou même, le cas échéant, que l'annulation ne prendra effet qu'à une date ultérieure qu'il détermine.

9. L'annulation de la délibération en litige est en elle-même sans conséquence directe sur la vente qu'elle a autorisée. Si elle implique, en principe, que la commune fasse constater par le juge judiciaire la nullité de cette vente, elle ne fait pas obstacle à ce que soit engagée avec l'acquéreur une procédure amiable de régularisation de la cession pour parvenir à un prix représentatif de la valeur vénale du bien. Par suite, compte tenu des conséquences de la rétroactivité de l'annulation pour les intérêts publics ou privés en présence et des inconvénients que présenterait, au regard du principe de légalité et du droit des justiciables à un recours effectif, une limitation dans le temps des effets de l'annulation, il n'y a pas lieu de différer les effets de l'annulation prononcée.

Sur les frais d'instance :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Grenoble la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, la demande présentée par la commune de Grenoble, partie perdante, sur le fondement du même article est rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : La délibération du conseil municipal de Grenoble du 18 mai 2020 est annulée.

Article 2 : La commune de Grenoble versera une somme de 1 500 euros à M. D et Mme C B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de la commune de Grenoble présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, représentant unique, à la commune de Grenoble et à la société SD Access.

Délibéré après l'audience du 5 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

Mme Bourion, première conseillère,

M. Ruocco-Nardo, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 juillet 2024.

La rapporteure,

I. BOURION

Le président,

V. L'HÔTELa greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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