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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2306793

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2306793

lundi 23 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2306793
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantSARL NOVAS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 octobre 2023, M. G C, en son nom et au nom de son fils mineur I C, représenté par Me Combes, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du préfet de la Haute-Savoie en date du 10 octobre 2023 mettant en demeure les occupants sans droit ni titre de quitter l'appartement appartenant à Mme E sis 16 rue du Clos Fleury à Annemasse dans un délai de 10 jours sous peine d'expulsion par la force publique ;

2°) à titre subsidiaire, de lui accorder un délai de 6 mois avant d'avoir à libérer le logement occupé ;

3°) de condamner l'État à lui verser la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le requérant soutient que :

- la condition d'urgence est remplie ;

- la décision attaquée porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au logement, les conditions de mise en œuvre de l'article 38 de la loi n° 2007-290 du 5 mars 2007 n'étant pas remplies : en l'absence de mandat accordé par la propriétaire à la personne se disant son mandataire, en l'absence des conditions légales permettant la mise en œuvre de la procédure accélérée d'expulsion, en l'absence de prise en compte de sa situation personnelle ;

- le préfet a méconnu la loi du 5 mars 2007 et porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et au principe de l'inviolabilité du domicile, protégés par l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 7 de la Charte des droits fondamentaux de l'UE ; un motif impérieux d'intérêt général doit amener le représentant de l'Etat dans le département à ne pas engager la mise en demeure ; en l'espèce, il vit dans le logement occupé avec son fils I B, âgé de 7 ans, dont il a la garde ; l'intérêt supérieur de cet enfant tel qu'édicté par l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant commande qu'il ne soit pas remis à la rue de façon sèche, sans solution de relogement, mais qu'il puisse continue à vivre et étudier sereinement dans le logement occupé encore quelques temps ;

- sur l'urgence, l'expulsion est imminente ; en cas d'exécution, ils se retrouveraient sans solution de logement ou d'hébergement ; ils ne peuvent pas changer de région, M. C ayant trouvé un emploi en Suisse et I étant scolarisé à Annemasse.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 octobre 2023, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il soutient que l'urgence n'est pas démontrée ; qu'il n'y a pas d'atteinte grave à une liberté fondamentale ; que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 2007-290 du 5 mars 2007 ;

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. Vial-Pailler, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé ;

Les parties ont été informées de la date de l'audience publique.

Au cours de l'audience publique 23 octobre 2023 à 14h30, M. Vial-Pailler a présenté son rapport et a entendu :

- les observations de Me Margat, représentant M. G C ;

- les observations de M. A, représentant le préfet de la Haute-Savoie.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ". Il appartient à toute personne demandant au juge administratif d'ordonner des mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative de justifier des circonstances particulières caractérisant la nécessité pour elle de bénéficier à très bref délai d'une mesure de la nature de celles qui peuvent être ordonnées sur le fondement de cet article. Il appartient au juge des référés d'apprécier, au vu des éléments que lui soumet le requérant comme de l'ensemble des circonstances de l'espèce, si la condition d'urgence particulière requise par l'article L. 521-2 est satisfaite, en prenant en compte la situation du requérant et les intérêts qu'il entend défendre mais aussi l'intérêt public qui s'attache à l'exécution des mesures prises par l'administration.

2. Par ailleurs, la mise en œuvre des pouvoirs que l'article L. 521-2 du code de justice administrative attribue au juge des référés suppose qu'une mesure prise par une autorité administrative soit entachée d'une illégalité manifeste dont découle une atteinte grave à une liberté fondamentale.

3. Aux termes de l'article 38 de la loi n° 2007-290 du 5 mars 2007 instituant le droit au logement opposable et portant diverses mesures en faveur de la cohésion sociale : " En cas d'introduction et de maintien dans le domicile d'autrui, qu'il s'agisse ou non de sa résidence principale ou dans un local à usage d'habitation, à l'aide de manœuvres, menaces, voies de fait ou de contrainte, la personne dont le domicile est ainsi occupé, toute personne agissant dans l'intérêt et pour le compte de celle-ci ou le propriétaire du local occupé peut demander au représentant de l'Etat dans le département de mettre en demeure l'occupant de quitter les lieux, après avoir déposé plainte, fait la preuve que le logement constitue son domicile ou sa propriété et fait constater l'occupation illicite par un officier de police judiciaire, par le maire ou par un commissaire de justice. Lorsque le propriétaire ne peut apporter la preuve de son droit en raison de l'occupation, le représentant de l'Etat dans le département sollicite, dans un délai de soixante-douze heures, l'administration fiscale pour établir ce droit. La décision de mise en demeure est prise, après considération de la situation personnelle et familiale de l'occupant, par le représentant de l'Etat dans le département dans un délai de quarante-huit heures à compter de la réception de la demande. Seule la méconnaissance des conditions prévues au premier alinéa ou l'existence d'un motif impérieux d'intérêt général peuvent amener le représentant de l'Etat dans le département à ne pas engager la mise en demeure. En cas de refus, les motifs de la décision sont, le cas échéant, communiqués sans délai au demandeur. La mise en demeure est assortie d'un délai d'exécution qui ne peut être inférieur à vingt-quatre heures. Lorsque le local occupé ne constitue pas le domicile du demandeur, ce délai est porté à sept jours et l'introduction d'une requête en référé sur le fondement des articles L. 521-1 à L. 521-3 du code de justice administrative suspend l'exécution de la décision du représentant de l'Etat. Elle est notifiée aux occupants et publiée sous forme d'affichage en mairie et sur les lieux. Le cas échéant, elle est notifiée à l'auteur de la demande. Lorsque la mise en demeure de quitter les lieux n'a pas été suivie d'effet dans le délai fixé, le représentant de l'Etat dans le département doit procéder sans délai à l'évacuation forcée du logement, sauf opposition de l'auteur de la demande dans le délai fixé pour l'exécution de la mise en demeure. ".

4. Par une décision n° 2023-1038 du 24 mars 2023, le Conseil constitutionnel a déclaré conforme à la Constitution les dispositions de l'article 38 de la loi du loi n° 2007-290 du 5 mars 2007 instituant le droit au logement opposable et portant diverses mesures en faveur de la cohésion sociale dans sa rédaction résultant de la loi n°2020-1525 du 7 décembre 2020 d'accélération et de simplification de l'action publique, sous la réserve énoncée à son paragraphe 12 aux termes de laquelle : " ces dispositions prévoient que le préfet peut ne pas engager de mise en demeure dans le cas où existe, pour cela, un motif impérieux d'intérêt général. Toutefois, elles ne sauraient, sans porter une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et au principe de l'inviolabilité du domicile, être interprétées comme autorisant le préfet à procéder à la mise en demeure sans prendre en compte la situation personnelle ou familiale de l'occupant dont l'évacuation est demandée ".

5. Mme E est propriétaire d'un logement situé 16 rue du Clos Fleury à Annemasse. Le 30 septembre 2023, cette dernière, par l'intermédiaire de M. D, a déposé plainte au commissariat de police d'Annemasse pour des faits de violation de domicile et d'introduction dans un local à usage d'habitation, commercial, agricole ou professionnel à l'aide de manœuvres, menaces, voies de fait ou contrainte ainsi que pour occupation frauduleuse de son logement situé à Annemasse. Par courriel du 30 septembre 2023, M. D, agissant au nom et pour le compte de Mme E a sollicité le préfet de la Haute-Savoie d'une demande d'expulsion concernant ce logement. Le 6 octobre 2023, cette occupation illicite a été constatée par les services de police. Par l'arrêté contesté du 10 octobre 2023, le préfet de la Haute-Savoie a, sur le fondement de l'article 38 de la loi n°2007-290 du 5 mars 2007 modifiée, mis en demeure les occupants sans droit ni titre de quitter les lieux dans un délai de dix jours à compter de sa notification.

6. M. G C soutient que le logement appartenant à Mme E, qui est domiciliée en Gironde, était inoccupé depuis plusieurs années. Quelles que soient les circonstances dans lesquelles M. G C s'est introduit dans l'appartement en cause, il s'est maintenu sans droit ni titre dans ce logement. Il ressort, en effet, des déclarations de l'intéressé qu'en janvier 2023, il a reçu une assignation en référé devant le Tribunal judiciaire de Thonon-les-Bains délivrée par Mme F H, qui habite dans l'appartement situé en-dessous de celui qu'il occupe, qu'à cette occasion, il a appris que ce logement qu'il occupe appartient à Mme E. Par la suite, il a été informé de l'irrégularité de son occupation par les services de police. Il doit donc être regardé comme ayant, de par son comportement, contribué pour partie à la situation dont il se plaint. Toutefois, eu égard à son objet et à ses effets, la décision contestée mettant en demeure le requérant et son fils âgé de 7 ans de quitter les lieux sous peine d'être expulsés, au terme d'un délai de 10 jours à compter de la notification de la décision, est susceptible de produire une situation irréversible pour les personnes qui en sont l'objet et crée ainsi une situation d'urgence. En outre, il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Savoie n'a pas pris en considération la situation matérielle et familiale des intéressés, notamment de l'enfant mineur. Si le préfet de la Haute-Savoie fait valoir qu'il a été tenu compte de la situation personnelle et familiale de M. C en fixant un délai d'exécution à dix jours, il résulte de l'instruction, notamment du courrier du préfet de la Haute-Savoie du 1er août 2023 l'informant de la difficulté de lui proposer un logement dans le cadre du droit au logement opposable, que ce délai ne peut être considéré comme suffisant pour lui permettre de préparer son départ et, a minima, de trouver une solution temporaire d'hébergement. Il s'ensuit que la condition d'urgence est remplie.

7. Ainsi qu'indiqué au point 4, le Conseil constitutionnel a déclaré conforme à la Constitution les dispositions de l'article 38 de la loi du loi n° 2007-290 du 5 mars 2007 instituant le droit au logement opposable et portant diverses mesures en faveur de la cohésion sociale dans sa rédaction résultant de la loi n°2020-1525 du 7 décembre 2020 d'accélération et de simplification de l'action publique, sous réserve que le préfet prenne en compte la situation personnelle ou familiale de l'occupant dont l'évacuation est demandée pour procéder à la mise en demeure. Dans les circonstances rappelées ci-dessus, M. C vivant dans le logement occupé avec son fils I, âgé de 7 ans, dont il a la garde, les dispositions de l'article 38 de la loi du loi n° 2007-290, tout comme les stipulations de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 3-1 de la Convention internationale relative aux droits de l'enfant, imposent au préfet d'examiner, au préalable, les possibilités d'hébergement ou de relogement de cette famille. Il s'ensuit qu'en procédant à cette mise en demeure sans prendre en compte la situation personnelle ou familiale de l'occupant dont l'évacuation est demandée, le préfet de la Haute-Savoie a porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de la vie privée de M. C et au principe de l'inviolabilité du domicile. Il s'ensuit qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la mise en demeure du préfet de la Haute-Savoie en date du 10 octobre 2023.

Sur les frais d'instance :

8. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme au titre des frais exposés par M. G C et non compris dans les dépens.

ORDONNE

Article 1er : L'exécution de la décision du préfet de la Haute-Savoie en date du 10 octobre 2023 mettant en demeure les occupants sans droit ni titre de quitter l'appartement appartenant à Mme E sis 16 rue du Clos Fleury à Annemasse dans un délai de 10 jours sous peine d'expulsion par la force publique, est suspendue.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. G C et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet de la Haute-Savoie.

Le juge des référés,

C. Vial-Pailler

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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