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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2400801

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2400801

vendredi 5 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2400801
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantMORLAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 février 2024 et un mémoire du 13 mars 2024, M. B A, représenté par Me Morlat, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté 2023-SB193 du 29 janvier 2024 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet, à titre principal, de lui délivrer le titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de 30 jours à compter de la notification du jugement à intervenir et dans l'attente de lui délivrer, dans un délai de deux jours à compter de la notification du jugement à intervenir, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, le tout sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros HT qui sera versée à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

La décision lui refusant un titre de séjour :

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée et n'a pas fait l'objet d'un examen particulier ;

- est entachée d'erreur de fait ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme ;

- méconnaît l'article 16-3 de la déclaration universelle des droits de l'Homme ;

- méconnaît l'article 3§1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- méconnaît l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

La décision portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de retour :

- doit être annulée par voie de conséquence ;

- a été signée par une autorité incompétente ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme ;

- méconnaît l'article 3§1 de la convention internationale des droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 et suivant du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

La décision fixant le pays de destination :

- est illégale par voie d'exception ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme ;

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans :

- doit être annulée par voie de conséquence ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme ;

- méconnaît l'article 3§1 de la convention internationale des droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Barriol,

- et les observations de Me Provost, substituant Me Morlat pour M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant tunisien né le 10 juillet 1995, est entré en France en juin 2018 selon ses déclarations. Il a fait l'objet de deux obligations de quitter le territoire français, la dernière datant du 6 septembre 2020 assortie d'une interdiction de retour pour une durée d'un an. Le 13 février 2021, il s'est marié avec une ressortissante française. Le 19 avril 2022, il a demandé son admission au séjour. Par un arrêté du 29 janvier 2024, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

3. Par un arrêté du 21 août 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs, le préfet de l'Isère a donné délégation à M. Simplicien, secrétaire général, pour signer tous les actes dans la limite de ses attributions, au nombre desquelles figure la police des étrangers. Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision contestée doit être écarté.

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Il satisfait, dès lors, à l'exigence de motivation définie aux articles L. 211-2 et suivants du code des relations entre le public et l'administration. Par ailleurs, le défaut d'examen particulier de sa situation ne ressort pas des pièces du dossier et l'arrêté n'est pas entaché d'erreur de fait.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : / 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; / 2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; / 3° Lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, il a été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français ". Aux termes de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : L'étranger, entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an ".

6. Le préfet de l'Isère a refusé de délivrer à M. A, marié avec une ressortissante française depuis le 13 février 2021, un titre de séjour conjoint de français sur le fondement de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif que l'intéressé ne justifiait pas d'une entrée régulière en France. Il est constant M. A n'est pas entré régulièrement sur le territoire alors qu'il a fait l'objet de deux précédentes mesures d'éloignement. Dès lors, ce motif de refus pouvait lui être opposé et ce alors même qu'il remplit les conditions de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

8. M. A fait valoir sa présence sur le territoire français depuis 2018, son mariage en février 2021 avec une ressortissante française qui a un fils dont il s'occuperait et le contrat de travail dont il bénéficie. Toutefois, l'intéressé a fait l'objet de deux mesures d'éloignement qu'il n'a pas exécutées. Il n'est invoqué aucune circonstance particulière faisant obstacle à ce que le requérant retourne dans son pays d'origine le temps d'obtenir un visa afin de régulariser son entrée sur le territoire français. La séparation temporaire du couple pouvant en résulter ne suffit pas à estimer que l'arrêté attaqué porterait une atteinte disproportionnée au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale alors que l'intensité des liens entre les époux n'est pas démontrée. La seule production de trois photographies avec l'enfant de son épouse n'établit pas qu'il élèverait cet enfant. Enfin, il n'est pas dépourvu de liens familiaux et amicaux dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge de 23 ans et où résident notamment ses parents et l'ensemble de sa fratrie. Eu égard au caractère provisoire de la séparation des époux induite par l'arrêté contesté et, en dépit de son contrat de travail, celui-ci n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de M. A et n'a pas méconnu, en tout état de cause, les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant. Pour les mêmes motifs, le requérant n'est pas davantage fondé à soutenir que le préfet de l'Isère aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle.

9. En quatrième et dernier lieu, M. A invoque sans autre précision la circonstance que le préfet porte gravement atteinte au droit à la protection de l'unité familiale prévu à l'article 16-3 de la déclaration universelle des droits de l'Homme lequel principe est également reconnu comme un principe général du droit et un principe à valeur constitutionnelle. Toutefois la seule publication au Journal officiel du 19 février 1949 du texte de la déclaration universelle des droits de l'homme ne permet pas de ranger cette dernière au nombre des traités ou accords internationaux qui, ayant été régulièrement ratifiés ou approuvés, ont en vertu de l'article 55 de la Constitution une autorité supérieure à celle des lois. Ainsi le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 16-3 de cette déclaration est inopérant.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination :

10. La décision refusant à M. A un titre de séjour n'étant pas illégale comme il vient d'être dit, le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français et de la décision fixant le pays de destination, par voie de conséquence de l'illégalité du refus de titre de séjour.

11. Il résulte de ce qui a été dit ci-dessus concernant le refus de titre de séjour que les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ainsi que de l'erreur manifeste d'appréciation, doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

12. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3o Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3o de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ".

13. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que pour estimer qu'il existe un risque que M. A se soustrait à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet, le préfet de l'Isère s'est fondé sur le fait que l'intéressé s'est soustrait à deux obligations de quitter le territoire français du 6 juin 2018 et du 6 septembre 2020. Dès lors, le préfet de l'Isère a pu, à bon droit, considérer qu'il existait, pour ce motif prévu par les dispositions du 5° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, un risque que le requérant se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français au sens des dispositions du 3° de l'article L. 612-2 de ce code.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour :

14. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que les décisions refusant de délivrer un titre de séjour à M. A et l'obligeant à quitter le territoire français ne sont pas illégales. Dès lors, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français serait illégale du fait de cette illégalité.

16. En deuxième lieu, le préfet a prononcé une interdiction de retour d'une durée de deux ans à l'encontre de M. A au motif que cette durée ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que l'intéressé a fait l'objet de deux précédentes obligations de quitter le territoire qu'il n'a pas exécutées. S'il fait valoir son mariage avec une ressortissante française, celui-ci est récent et rien ne fait obstacle à ce qu'il sollicite ultérieurement la délivrance d'un visa en vue de rejoindre son épouse et qu'il demande l'abrogation de cette mesure d'interdiction de retour dans son pays d'origine où il a de nombreuses attaches. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que, en prenant à son encontre une décision d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, le préfet de l'Isère aurait méconnu les dispositions précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme, de l'article 3§1 de la convention internationale des droits de l'enfant et entaché sa décision d'une erreur d'appréciation. Par suite, les moyens doivent être écartés.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées. Les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent également être rejetées.

Sur les frais de justice :

18. M. A étant la partie perdante à la présente instance, les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :M. A est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 :La requête de M. A est rejetée.

Article 3 :Les conclusions de Me Morlat tendant à l'application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sont rejetées.

Article 4 :Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Morlat et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 25 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Sauveplane, président,

- Mme Letellier, première conseillère,

- Mme Barriol, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 avril 2024.

La rapporteure,

E. Barriol

Le président,

M. Sauveplane

La greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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