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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2501114

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2501114

mercredi 2 avril 2025

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2501114
TypeDécision
Avocat requérantGHANASSIA

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble, statuant en référé, a été saisi par M. B d’une demande de provision de 91 110,42 euros en réparation des préjudices résultant de l’illégalité d’un refus de titre de séjour du 17 avril 2022 et de l’inexécution prolongée de l’arrêt de la cour administrative d’appel de Lyon du 23 janvier 2024. Le juge des référés a accordé une provision de 5 000 euros au titre du préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence, estimant que l’obligation de l’État n’était pas sérieusement contestable pour cette fraction. En revanche, il a rejeté les demandes relatives aux préjudices économique, financier et lié à une condamnation judiciaire, faute de lien de causalité direct et certain ou de caractère non sérieusement contestable. La décision applique l’article R. 541-1 du code de justice administrative et la loi du 10 juillet 1991 sur l’aide juridique.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 février 2025, M. A B, représenté par Me Ghanassia, demande au juge des référés :

1°) de condamner la préfète de l'Isère à lui verser une provision d'un montant de 91 110,42 euros en application de l'article R. 541-1 du code de justice administrative ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 700 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1911.

Il soutient que :

- il est entré en France depuis l'Italie avec sa femme et leurs trois enfants ;

- il a été en situation régulière sur le territoire français de novembre 2016 à mai 2022 en qualité de conjoint et parent de citoyen de l'Union européenne ;

- le 17 avril 2022, le préfet de l'Isère a rejeté sa demande de titre de séjour " salarié " et l'a obligé à quitter le territoire ;

- cette décision a été annulée par la cour administrative de Lyon qui a enjoint au préfet de lui délivrer une carte de séjour " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois ;

- il s'est vu délivrer le 8 février 2024 une autorisation provisoire de séjour d'une durée de trois mois mais pas son titre de séjour qu'il n'a obtenu qu'en juin 2024 ;

- la durée anormalement longue de l'examen de sa demande de titre de séjour, l'illégalité de la décision de refus du 17 avril 2022, l'illégalité de la décision de refus d'un récépissé et l'inexécution des décisions de justice constituent des fautes de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- ces illégalités fautives sont la cause directe et certaine :

o de son préjudice économique d'un montant de 32 000 euros résultant de l'interdiction d'exercer une activité professionnelle ;

o de son préjudice financier d'un montant de 27 914 euros résultant du non-versement de prestations sociales, en l'espèce l'aide personnalisée au logement, les allocations familiales, le complément familial ainsi que l'allocation de rentrée scolaire ;

o du préjudice lié à sa condamnation par le tribunal judiciaire à verser à son bailleur une somme de 6 346 euros et 150 euros au titre de l'article 700 du code de procédure civile ;

o de son préjudice moral et de troubles dans ses conditions d'existence qu'il estime à 24 700 euros.

- les obligations dont il se prévaut ne sont pas sérieusement contestables ;

- sa demande indemnitaire préalable du 13 novembre 2024, reçue en préfecture le 14 novembre, a été implicitement rejetée.

La requête a été régulièrement communiquée à la préfète de l'Isère qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, de nationalité marocaine, est entré en France en 2016 en provenance d'Italie, accompagné de son épouse de nationalité polonaise et de leurs trois enfants nés en Italie. M. B indique sans être contesté qu'il a été en situation régulière de novembre 2016 à mai 2022 en qualité de conjoint et parent de citoyen de l'Union européenne. Le 17 avril 2022, le préfet de l'Isère a rejeté sa demande de titre de séjour " salarié " et l'a obligé à quitter le territoire mais cette décision a été annulée le 23 janvier 2024 par la cour administrative de Lyon qui a enjoint au préfet de lui délivrer une carte de séjour " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois. Il s'est vu délivrer le 8 février 2024 une autorisation provisoire de séjour d'une durée de trois mois mais pas son titre de séjour qu'il n'a obtenu qu'en juin 2024.

2. Après le rejet implicite de sa demande préalable d'indemnisation, M. B demande au juge des référés, en application de l'article R.541-1 du code de justice administrative, la condamnation de l'Etat à lui verser une provision d'un montant de 91 110,42 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis du fait de l'illégalité de la décision préfectorale dont il a fait l'objet et de la lenteur de l'Etat à exécuter l'arrêt de la cour administrative d'appel du 23 janvier 2024.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la demande tendant à l'octroi d'une provision :

4. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'exécution de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à établir l'existence d'une créance avec un degré suffisant de certitude. Le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui paraît revêtir un caractère de certitude suffisant.

5. Il ressort des pièces du dossier que la demande de titre de séjour déposée le 23 novembre 2021 par le requérant a fait l'objet d'un arrêté le 17 avril 2022 par lequel le préfet de l'Isère a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Cette décision préfectorale a été annulée par la cour administrative d'appel de Lyon par un arrêt du 23 janvier 2024, lequel est devenu définitif. Outre l'annulation, la cour a enjoint au préfet de l'Isère de délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification de l'arrêté précité. M. B a reçu son titre de séjour en juin 2024.

6. L'illégalité d'une décision administrative étant de nature à engager la responsabilité de l'administration au titre des préjudices engendrés par ladite décision, le requérant est donc fondé à rechercher la responsabilité pour faute de l'Etat aux fins de réparation des dommages qu'il a subis du fait de l'arrêté préfectoral du 17 avril 2022 sous réserve d'établir le caractère certain des dommages en cause et leur lien direct avec la décision fautive. Il est également fondé à soutenir que le retard mis par l'administration à exécuter l'arrêt du 23 janvier 2024, qui a dépassé de trois mois le délai accordé par la cour est excessif et est constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

7. M. B fait valoir qu'il a été privé de la possibilité de travailler de juin 2022 à juin 2024 et demande à ce titre une provision de 32 000 euros. Il résulte de l'instruction que si le requérant a été convoqué le 3 juin 2022 pour son licenciement par son employeur, la société GSF, suite à la perte de son droit au travail, il ne précise pas la date de son licenciement effectif. Il produit deux bulletins de salaire, l'un pour avril 2022, l'autre pour mai 2022, dont il résulte un salaire moyen de 770 euros. Il sera fait une juste appréciation du préjudice de M. B à ce titre en mettant à la charge de l'Etat une provision de 19 250 euros

8. M. B indique en deuxième lieu qu'il a été privé du bénéfice de l'aide personnalisée au logement, des allocations familiales, du complément familial, de l'allocation de rentrée scolaire pour un montant total de 27 914,42 euros, ce préjudice ne revêt aucun caractère certain compte tenu de ses relations complexes avec son ex-épouse, révélées par les décisions de justice qu'il produit, cette dernière étant pour sa part restée en situation régulière pendant toute la période litigieuse et ayant pu, au moins en partie, percevoir les aides en question.

9. S'il indique avoir conservé à sa charge une dette de loyer de 6 346 euros correspondant à un solde de dette locative et une somme de 150 euros mis à sa charge par le jugement du tribunal judiciaire de Grenoble du 4 juillet 2024 au titre de l'article 700 du code de procédure civile, M. B n'a en tout état de cause jamais été expulsé de son logement. En outre, le lien avec les fautes de l'Etat ne ressort ni de ce jugement ni d'aucune autre pièce du dossier.

10. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par M. B du fait des fautes mentionnées au point 5., lié à l'incertitude de sa situation et à la nécessité d'entreprendre de nombreuses démarches en vue de la délivrance d'un titre de séjour, en condamnant l'Etat à lui verser à ce titre une provision de 3 000 euros.

11. Il résulte de ce qui précède que la créance de M. B n'est pas sérieusement contestable à hauteur de 22 250 euros. Il y a lieu par suite de condamner l'Etat à verser cette somme au requérant.

Sur les frais du litige :

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances particulières de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. B au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : l'Etat est condamné à verser à M. B une provision de 22 250 euros.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Ghanassia et à la préfète de l'Isère.

Fait à Grenoble, le 2 avril 2025.

Le juge des référés,

J. P. WYSS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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