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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-1805860

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-1805860

mercredi 19 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-1805860
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantWA NSANGA ALLEGRET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 27 juin 2018, 21 mars 2019 et 19 octobre 2020, Mme B A, représentée par Me Wa Nsanga Allegret, demande au Tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner le centre hospitalier de la Vendée à lui verser la somme de 25 000 euros au titre de son préjudice moral et la somme de 24 300 euros au titre de son préjudice matériel découlant du harcèlement moral dont elle a été victime dans cet établissement ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de la Vendée la somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les faits de harcèlement moral sont constitués en raison d'une part de décisions unilatérales du chef de service conduisant à la fois à une dégradation de ses conditions de travail et à une déconsidération de ses compétences professionnelles et d'autres part, d'une série d'incidents ayant eu pour effet d'altérer sa santé psychique et de compromettre son avenir professionnel ;

- ces faits lui ont causé un préjudice tant moral que matériel, dont elle est légitime à demander réparation à hauteur de 25 000 euros au titre de son préjudice moral et de 24 300 euros au titre de son préjudice matériel.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 23 janvier et 6 novembre 2020, le centre hospitalier de la Vendée, représenté par Me Tertrais, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme A la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir qu'aucun des moyens présentés pour établir les faits de harcèlement moral ne permet de retenir une telle qualification et à titre subsidiaire, les présentions indemnitaires sont irrecevables pour défaut de liaison du contentieux s'agissant des préjudices matériels et, en tout état de cause, manifestement surévaluées.

Une ordonnance du 3 novembre 2020 a clos l'instruction au 17 novembre 2020 à 12h00.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de Mme Dubus, rapporteure publique,

- et les observations de Me Gobé, substituant Me Tertrais, représentant le centre hospitalier de la Vendée.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A a été recrutée comme praticien hospitalier contractuel par le centre hospitalier départemental de la Vendée le 7 novembre 2005 pour travailler au sein du laboratoire d'anatomie pathologique. Par une décision du 1er juillet 2008 le centre national de gestion a nommé Mme A praticien hospitalier à titre permanent. Un audit a été mené par un psychologue du travail en octobre 2016 pour déterminer les causes de tension et de souffrances au travail au sein du service d'anatomie pathologique dont les conclusions seront restituées au service le 2 février 2017. A la suite d'un arrêt de travail, Mme A est déclarée inapte temporairement à exercer ses fonctions par le médecin du travail le 7 avril 2017. Du 10 avril au 31 août 2017, l'intéressée a été absente du service pour divers motifs et le 1er septembre 2017 elle a été mutée, sur sa demande, comme praticien hospitalier au centre hospitalier de Mont-de-Marsan. Par courrier du 27 février 2018, reçu par le centre hospitalier départemental de la Vendée le 5 mars 2018, Mme A a formulé auprès de l'établissement une demande indemnitaire que ce dernier a rejetée par décision du 12 avril 2018 reçue par la requérante le 30 avril suivant. Par la présente requête Mme A demande que le centre hospitalier départemental de la Vendée soit condamné à lui verser les sommes de 25 000 euros au titre de son préjudice moral et de 24 300 euros au titre de son préjudice matériel en réparation du harcèlement moral dont elle estime avoir été victime au cours de ses années de présence au service d'anatomie pathologique de ce centre hospitalier.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont

pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter

atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de

compromettre son avenir professionnel. ".

3. En vertu des dispositions ci-dessus rappelées il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. En sens contraire, il incombe à l'administration de produire une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement de l'agent qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui. Le préjudice résultant de ces agissements pour l'agent victime doit alors être intégralement réparé.

4. Mme A soutient, en premier lieu, qu'elle a subi des agissements répétés qui ont conduit à une dégradation de ses conditions de travail et à une déconsidération de ses compétences professionnelles. D'une part, selon le contrat de service du 22 mai 2017 que la requérante a signé, en tant que praticien hospitalier, et auquel elle a été soumise, au même

titre que l'ensemble des praticiens hospitaliers du service d'anatomie pathologique, il est précisé dans son article 10 que : " Le chef de service supervise le travail réalisé au sein du service. Dans ce cadre, chaque praticien l'informe et lui rend compte de l'avancement de son travail et des difficultés rencontrées. ", et dans son article 14 que : " Les cas difficiles sont signalés par chaque praticien et font l'objet d'un examen par l'équipe, qui décide de la nécessité d'un éventuel avis extérieur. ". Ainsi la demande du chef de service de recueillir systématiquement son avis avant l'envoi des lames aux spécialistes ne constitue pas une mesure imposée à la seule requérante dans le but de la stigmatiser et de dévaloriser ses compétences mais une organisation du travail acceptée et respectée par tous, dans le cadre d'un travail d'équipe dans le respect des compétences de chaque praticien conforme aux dispositions de l'article R. 4127-5 du code de la santé publique et aux articles 95 et 97 du code relatif à l'indépendance professionnelle des médecins et que ressorte des pièces une inégalité de traitement à la seule encontre de l'intéressée. D'autre part, les allégations de Mme A selon lesquelles son chef de service, lui aurait interdit de participer aux réunions de concertation pluridisciplinaire de cancérologie, et qu'elle aurait été contrainte d'en référer au chef de pôle, qui lui aurait donné son accord en ce sens, ne sont étayées par aucun élément suffisamment probant. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que la réalisation du travail de macroscopie sans technicien, qui est en principe effectué en binôme, a été expressément demandé par Mme A, qui a refusé de travailler avec les techniciens, ainsi que cela ressort du courriel échangé avec son chef de service le 13 juin 2016. Si la requérante soutient qu'elle a été sciemment stigmatisée auprès de l'ensemble du service en ce que la demande de travailler sans technicien lui a été personnellement imputée, il est constant que cette situation était déjà progressivement en cours de mise en place compte tenu des altercations fréquentes ayant eu lieu entre l'intéressée et certains techniciens. Si Mme A soutient que son chef de service en poste en 2017 n'a pas voulu assumer son rôle bien qu'ayant pointé l'inertie de l'administration à régler le conflit et s'est rangé du côté des techniciens par crainte d'être la cible de ces derniers, il ressort pourtant des pièces produites, notamment les courriels échangés au cours du mois d'octobre 2016 entre le chef de service et son responsable que ce dernier a sollicité l'organisation d'une médiation afin de tenter d'avancer sur les problèmes relationnels existant à l'époque au sein du service. Bien que Mme A se dise victime d'un isolement progressif à partir de mars 2016, il ressort des pièces du dossier qu'elle a sciemment choisi de ne plus participer aux moments de convivialité autour d'un café alors que les techniciens ont tenté à de multiples reprise de renouer le dialogue, notamment le 2 février 2017, et qu'au niveau technique il a été essayé de remédier à la situation, en changeant notamment l'organisation des frottis et des biopsies. A l'inverse, de multiples témoignages des techniciens travaillant en binôme avec l'intéressée pour le travail de macroscopie font état d'une attitude agressive et d'un comportement de cette dernière, commençant souvent seule ses macroscopies et obligeant ainsi le technicien en binôme à tenter de suivre son rythme, qui les ont conduits à adopter une attitude en retrait par rapport à son mode de fonctionnement au quotidien, ce qui diffère des écritures non étayées de Mme A évoquant une coalition créée peu après l'arrivée de la requérante et qui se serait exacerbée après son incident avec une des techniciennes. Enfin, si la requérante soutient qu'après son arrêt de travail, le directeur du centre hospitalier est intervenu personnellement pour faire modifier la décision du médecin de travail souhaitant initialement, proposer une reprise de la requérante sur un poste aménagé à compter du 7 avril 2017 en une décision d'inaptitude au travail, il ressort des termes de cet échange que la direction a insisté sur le fait qu'un aménagement de poste était contraire aux nécessités du service, confronté à une surcharge chronique et aux intérêts de l'intéressée qui se trouverait de facto encore plus isolée.

5. Mme A soutient, en second lieu, que divers incidents ont eu pour effet d'altérer sa santé et de compromettre son avenir professionnel. D'une part, les pièces du dossier établissent la dégradation des relations entre la requérante et l'équipe paramédicale antérieurement à l'arrivée d'un nouveau chef de service en décembre 2015, à l'encontre duquel l'intéressée s'est rendue responsable d'agressions verbales en rapport avec la charge de travail dès sa nomination. A l'inverse, plusieurs courriels témoignent de la volonté du chef de service de trouver des solutions alternatives pour organiser un fonctionnement du service en accord avec les réclamations de la requérante. Ainsi s'il a été proposé à la requérante de faire effectuer sa macroscopie par une tierce personne, il s'agissait d'un acte de conciliation et d'apaisement des relations de travail, ainsi que ledit chef de service l'a rapporté dans son courriel du 11 octobre 2016 à son responsable, en prenant acte de la position de la requérante ne voulant plus effectuer ses travaux dans l'ambiance qui régnait au sein du service. De même, si Mme A soutient ne plus avoir été impliquée dans les projets mis en place, plusieurs témoignages évoquent, à l'inverse, un refus ostensible de la requérante de participer au projet de service. Si la requérante soutient également ne pas avoir été soutenue dans son altercation avec une technicienne, cette situation, qui l'a opposée à une personne dont le travail était jusqu'ici unanimement apprécié, ne démontre pas, à elle seule, une volonté de la déstabiliser et de l'isoler à l'instar d'un autre collègue et d'une autre cheffe de service, antérieurement en poste dans son service, dont les départs ne peuvent être attribués avec certitude aux seules difficultés de travail en commun avec l'équipe des techniciens. Par ailleurs, la circonstance que les éléments nécessaires au travail de Mme A n'aient pas été préparés en salle de macroscopie le 6 octobre 2016, n'est pas révélateur de l'opposition alléguée des techniciens à son encontre mais la conséquence habituelle d'une préparation " des cassettes dans la mesure des disponibilités du personnel " dont il n'est pas établi qu'elle n'a pas été rencontrée régulièrement par les autres praticiens, ainsi qu'il ressort des courriels échangés entre la requérante et son chef de service les 10 et 13 juin 2016. De plus, il résulte des explications du centre hospitalier en défense, non contestées par la requérante, et alors que le chef du service de la requérante a reconnu que celle-ci aurait dû en être avertie préalablement, que les comptes rendus signés par la requérante n'ont pas été délibérément modifiés mais uniquement adaptés pour y insérer les formules qui avaient été collectivement définies dans le but d'harmoniser les pratiques au sein du service, ce qui, au demeurant, n'avait pas pour effet de modifier le sens de ce qu'avait préalablement énoncé la requérante. Enfin, bien que la requérante évoque les conclusions de l'audit mené par une psychologue au travail pour tenter d'améliorer les conditions d'exercice des activités au sein du service d'anatomie pathologique comme démontrant la coalition existante entre les techniciens et les praticiens pour tenter de l'isoler et de la décrédibiliser voire la pousser à la démission comme une précédente chef de ce service et un autre cadre de santé l'avaient fait, il ressort des conclusions dudit audit que ce dernier a mis en avant une " vision avec causalité circulaire des problématiques relationnelles actuelles avec une co-responsabilité des acteurs " et " un manque de collaboration quotidienne entre médecins et techniciens/secrétaires ".

6. Il résulte de tout ce qui précède que, si la situation au travail de Mme A a pu représenter pour cette dernière une souffrance, surtout au titre des années 2016 et 2017, période pendant laquelle elle s'est significativement dégradée, les causes ne peuvent toutefois pas en être attribuées à une volonté, voire à un manque de réaction de la part de sa hiérarchie proche ou de la direction, confrontées l'une comme l'autre à des problèmes d'effectif au regard de la charge de travail du service d'anatomie pathologique. A l'inverse, dès le 30 mai 2016 le comportement de la requérante a été mis en avant pour expliquer le mauvais climat régnant entre l'intéressée et ses collègues de travail, qu'ils soient techniciens ou médecins. Dans ces conditions, les éléments de fait invoqués par Mme A ne sont pas susceptibles de faire présumer l'existence d'un harcèlement moral à son encontre. Par suite, elle n'est pas fondée à solliciter une indemnisation à ce titre.

Sur les conclusions au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge du centre hospitalier départemental de la Vendée, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement à Mme A de la somme qu'elle demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il convient de mettre à la charge de Mme A la somme de 500 euros à verser au centre hospitalier départemental de la Vendée au titre de ces mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Mme A versera la somme de 500 (cinq cents) euros au centre hospitalier départemental de la Vendée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au centre hospitalier départemental de la Vendée.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Echasserieau, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu publique par mise à disposition au greffe le 19 octobre 2022.

Le rapporteur,

B. C

La présidente,

M. D

La greffière,

Y. BOUBEKEUR

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

N°1805860

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