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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2003255

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2003255

jeudi 16 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2003255
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantMOLINA AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 18 mars 2020 sous le n° 2003255, et un mémoire enregistré le 25 novembre 2020, M. B A, représenté par Me Molina, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite du 11 février 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours contre la décision du 4 septembre 2019 par laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône avait ajourné à deux ans sa demande de naturalisation, ainsi que ladite décision préfectorale ;

2°) d'enjoindre à l'administration de réexaminer sa demande de naturalisation dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, et de lui octroyer la nationalité française, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application de l'article L.'761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

- sa requête est recevable ;

- les décisions attaquées sont entachées d'un vice d'incompétence ;

- elles sont entachées d'un défaut de motivation ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation, d'une erreur de droit et elles méconnaissent la circulaire du 21 juin 2013 : il n'a été reconnu coupable d'avoir commis des crimes ou délits constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou un acte de terrorisme, ni n'a jamais été condamné à une peine égale ou supérieure à six mois d'emprisonnement, non assortie d'une mesure de sursis ; les faits pour lesquels il a été condamné, en sa seule qualité de dirigeant de société, ne peuvent justifier les décisions attaquées dès lors qu'ils datent de 2003, qu'il s'est acquitté en 2016 de l'amende de 20 000 euros qui lui a été infligée, qu'il n'a depuis fait l'objet d'aucune autre condamnation pénale, qu'il a fait l'objet d'une réhabilitation en ce qui concerne ladite condamnation, laquelle a été exclue du bulletin n° 2 de son casier judiciaire à sa demande ;

- il remplit toutes les conditions de recevabilité d'une demande de naturalisation.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 3 novembre 2020 et le 1er décembre 2020, le ministre de l'Intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions dirigées contre la décision préfectorale sont irrecevables ;

- les moyens et conclusions dirigés contre sa décision implicite sont dépourvus d'objet dès lors que sa décision expresse du 3 juin 2020 s'y est substituée ;

- aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.

Par ordonnance du 26 août 2022 la clôture d'instruction a été fixée au 26 septembre 2022.

II. Par une requête, enregistrée le 30 juillet 2020 sous le n° 2007643, et un mémoire enregistré le 25 novembre 2020, M. B A, représenté par Me Molina, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision expresse du 3 juin 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours contre la décision du 4 septembre 2019 par laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône avait ajourné à deux ans sa demande de naturalisation, ensemble la décision ministérielle implicite du 11 février 2020 à laquelle elle s'est substituée, ainsi que ladite décision préfectorale ;

2°) d'enjoindre à l'administration de réexaminer sa demande de naturalisation dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, et de lui octroyer la nationalité française, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application de l'article L.'761-1 du code de justice administrative.

M. A invoque les mêmes moyens que dans ses mémoires visés dans la procédure enregistrée sous le n° 2003255.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 3 novembre 2020 et le 1er décembre 2020, le ministre de l'Intérieur conclut au rejet de la requête.

Le ministre présente la même argumentation que dans ses mémoires visés dans la procédure enregistrée sous le n° 2003255

Par ordonnance du 26 août 2022 la clôture d'instruction a été fixée au 26 septembre 2022.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code pénal ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Hannoyer, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 4 septembre 2019, le préfet des Bouches-du-Rhône a ajourné à deux ans la demande de naturalisation présentée par M. B A, ressortissant tunisien né en décembre 1965. Saisi d'un recours administratif préalable obligatoire reçu le 11 octobre 2019, le ministre de l'intérieur a, par une décision expresse du 3 juin 2020, qui s'est substituée à la décision du préfet des Bouches-du-Rhône et à sa propre décision implicite de rejet, rejeté ce recours et maintenu l'ajournement ainsi prononcé. Par la requête n° 2003255, M. A demande l'annulation de la décision préfectorale ainsi que la décision implicite de rejet du ministre. Par la requête n° 2007643, il demande en outre l'annulation de la décision expresse du ministre du 3 juin 2020.

2. Les requêtes numéro 2003255 et numéro 2007643, présentées pour M. A, concernent la situation d'un même postulant, présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur l'étendue du litige :

3. En premier lieu, en application des dispositions de l'article 45 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, les décisions par lesquelles le ministre statue sur les recours préalables obligatoires se substituent à celles des autorités préfectorales qui lui sont déférées. Par suite, les conclusions de M. A dirigées contre la décision du préfet des Bouches-du-Rhône doivent être rejetées comme irrecevables et les moyens dirigés contre la décision préfectorale doivent être écartés comme inopérants.

4. En second lieu, si le silence gardé par l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à la première décision. En l'espèce, si le silence gardé par le ministre de l'intérieur sur le recours formé par M. A contre la décision préfectorale du 4 septembre 2019 prononçant l'ajournement de sa demande de naturalisation a fait naître une décision implicite de rejet, le ministre a, par une décision explicite intervenue le 3 juin 2020 rejeté le recours de M. A. Par suite, la requête doit être regardée comme exclusivement dirigée contre la décision ministérielle expresse du 3 juin 2020, laquelle s'est substituée à la décision implicite du ministre.

Sur la décision du ministre du 3 juin 2020 :

En ce qui concerne la légalité externe :

5. En premier lieu, conformément aux dispositions de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement, le directeur de l'accueil, de l'accompagnement des étrangers et de la nationalité dispose de la délégation pour signer, au nom du ministre chargé des naturalisations, l'ensemble des actes relatifs aux affaires des services placés sous son autorité, à l'exception des décrets. Par un décret du 28 septembre 2016, publié au Journal officiel de la République française du 29 septembre 2016, Mme C a été nommée en qualité de directrice de l'accueil, de l'accompagnement des étrangers et de la nationalité. Par une décision du 30 août 2018, régulièrement publiée au Journal officiel de la République française du 2 septembre 2018, Mme C a accordé à Mme D E, adjointe à la cheffe du bureau des affaires juridiques, du précontentieux et du contentieux ainsi que signataire de la décision attaquée, une délégation de signature à cet effet. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée manque ainsi en fait.

6. En second lieu, aux termes de l'article 49 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " Toute décision déclarant irrecevable, ajournant ou rejetant une demande de naturalisation ou de réintégration dans la nationalité française prise en application du présent décret est motivée conformément à l'article 27 " du code civil. La décision attaquée vise les articles 45 et 48 du décret du 30 décembre 1993 et mentionne les circonstances de faits propres à la situation du postulant. Ainsi cette décision comporte, avec suffisamment de précision, l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée. Par suite, elle est suffisamment motivée et satisfait aux exigences de l'article 49 du décret du 30 décembre 1993.

En ce qui concerne la légalité interne :

7. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " Hors le cas prévu à l'article 21-14-1, l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Aux termes de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 : " () / Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions () ". En vertu de ces dispositions, il appartient au ministre chargé des naturalisations de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la nationalité française à l'étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement prendre en compte les renseignements défavorables recueillis sur le comportement du postulant.

8. Pour ajourner à deux ans la demande de naturalisation de M. A, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur le motif tiré de ce que le postulant a été l'auteur, courant 2003, 2004 et jusqu'au 5 février 2004 à Marignane, de transport public routier de marchandises avec une licence non valable par une entreprise inscrite au registre, et de fourniture illégale de main d'œuvre, à but lucratif - marchandage.

9. En premier lieu, il ressort des termes de la décision attaquée que celle-ci a été prise en opportunité par le ministre de l'intérieur sur le fondement exclusif des dispositions de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993. Ainsi, le moyen tiré de ce que la décision d'ajournement attaquée méconnaît les dispositions de l'article 21-23 du code civil, lesquelles concernent l'appréciation de la recevabilité des demandes de naturalisation, ne peut être utilement invoqué. Par suite, le ministre de l'intérieur a pu, sans erreur de droit, se fonder sur des faits ne relevant pas des condamnations mentionnées par les articles 21-23 et 21-27 du code civil. Pour les mêmes raisons, M. A ne peut utilement soutenir à l'encontre de la décision attaquée qu'il remplit toutes les conditions de recevabilité d'une demande de naturalisation.

10. En deuxième lieu, la triple circonstance qu'à raison de la commission des infractions mentionnées au point 6, M. A n'a été condamné qu'à une amende, qu'il s'en est acquitté le 27 janvier 2016, et qu'il a obtenu que la mention de cette condamnation soit exclue du bulletin n° 2 de son casier judiciaire, outre qu'il pouvait bénéficier d'une réhabilitation de plein droit, ne fait pas obstacle à ce que le ministre chargé des naturalisations se fonde sur les faits ayant justifié le prononcé de cette amende pour ajourner à deux ans la demande de naturalisation présentée par M. A. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit dont serait entachée la décision attaquée ne peut qu'être écarté.

11. En troisième lieu, l'appréciation portée par le ministre de l'intérieur lorsqu'il décide d'ajourner, pour une certaine durée, une demande de naturalisation n'est susceptible d'être censurée qu'en cas d'erreur présentant un caractère manifeste. En l'espèce, M. A a été condamné, par une décision de la cour d'appel d'Aix-en-Provence du 8 avril 2013, devenue définitive par un arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation du 1er décembre 2015, à une amende de 20 000 euros pour avoir commis, courant 2003 et jusqu'au 5 février 2004, les délits cités au point 8. Cette décision est revêtue de l'autorité absolue de la chose jugée concernant les faits dont la matérialité a été considérée comme établie. Si les faits en cause étaient certes anciens à la date de la décision attaquée, ils sont contrairement à ce que soutient le requérant d'une gravité certaine compte tenu de ce que les délits en cause ont notamment pour effet de remettre en cause des droits économiques et sociaux dus aux salariés. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur, compte tenu tant de la nature et de la durée de commission de ces infractions, que du large pouvoir d'appréciation dont il dispose lorsqu'il examine une demande de naturalisation, n'a pas, en ajournant pendant la durée courte de deux années la demande de M. A, commis d'erreur d'appréciation présentant un caractère manifeste.

12. En quatrième et dernier lieu, M. A ne peut utilement invoquer la circulaire du 21 juin 2013 n° INTK1300198C du ministre de l'Intérieur, qui est dépourvue de caractère réglementaire.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les requêtes de M. A ne peuvent qu'être rejetées, en toutes leurs conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes n° 2003255 et n° 2007643 de M. A sont rejetées.

Article 2': Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 2 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Hannoyer, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 novembre 2023.

Le rapporteur,

R. HANNOYERLa présidente,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

La greffière,

B. GAUTIER

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2, 2007643

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