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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2006312

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2006312

vendredi 1 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2006312
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantRAIMBAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 juillet et le 6 aout 2020, Mme C A, représentée par Me Magali Bearnais, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 juin 2020, par lequel le maire de la commune de La

Baule-Escoublac a réglementé le fonctionnement provisoire du marché central de sa commune, et la décision du 18 juin 2020 par laquelle il l'a exclue temporairement de ce marché pour une durée d'un mois ;

2°) de mettre à la charge du maire de La Baule-Escoublac la somme de 2 000 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

Sur l'arrêté du 4 juin 2020

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un vice de procédure ;

- il n'était pas nécessaire eu égard à l'absence de troubles à l'ordre public ;

- il porte atteinte au principe d'égalité de traitement des citoyens devant la loi ;

Sur la décision du 18 juin 2020

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est disproportionnée et porte une atteinte à sa liberté d'entreprendre, à la liberté d'aller et venir et au principe de dignité de la personne humaine.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 octobre 2022, la commune de La Baule-Escoublac, représentée par Me Raimbault, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que l'ensemble des moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 6 juillet 2020, la clôture d'instruction a été fixée au 24 juillet 2023.

Les parties ont été informées par une lettre du 10 octobre 2023 du président de la formation de jugement, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur les moyens d'ordre public tirés de :

- l'incompétence de l'auteur de l'arrêté du 4 juin 2020, aucun péril grave et imminent ne justifiant l'intervention du maire, au titre de ses pouvoirs de police générale, dans un domaine de police spéciale ;

- l'annulation de la décision du 18 juin 2020 par voie de conséquence de l'illégalité de l'arrêté du 4 juin 2020.

Un mémoire en réponse à la lettre du tribunal du 10 octobre 2023, communiqué aux parties, a été présenté pour la commune de La Baule-Escoublac le 12 octobre 2023.

Mme C A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 aout 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 ;

- l'arrêté 2020-CAB-193 du 21 avril 2020 du préfet de la Loire-Atlantique ;

- la loi du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de M. Gave, rapporteur public,

- et les observations de Me Bearnais, représentant Mme A, et de Me Raimbault, représentant la commune de La Baule-Escoublac.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A exerce l'activité de commerçante non sédentaire sur différents marchés, dont celui de La Baule-Escoublac. Par une décision du 18 juin 2020, le maire de la commune de La Baule-Escoublac a exclu temporairement des marchés baulois Mme A pour une durée d'un mois, pour ne pas avoir respecté, le dimanche 14 juin 2020, l'obligation de porter un masque dans l'enceinte du marché central de sa commune, édictée par l'arrêté de ce même maire du 4 juin 2020. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de l'arrêté du

4 juin 2020 et de la décision du 18 juin 2020.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 d'urgence pour faire face à l'épidémie de la covid-19 a introduit dans le titre III du livre Ier de la troisième partie du code de la santé publique un chapitre Ier bis relatif à l'état d'urgence sanitaire, comprenant les articles L. 3131-12 à L. 3131-20. Aux termes de l'article L. 3131-15, dans les circonscriptions territoriales où l'état d'urgence sanitaire est déclaré, le Premier ministre peut notamment, aux seules fins de garantir la santé publique : " () ; 5° Ordonner la fermeture provisoire d'une ou plusieurs catégories d'établissements recevant du public ainsi que des lieux de réunion, à l'exception des établissements fournissant des biens ou des services de première nécessité () ". L'article L. 3131-16 donne compétence au ministre chargé de la santé pour " prescrire, par arrêté motivé, toute mesure réglementaire relative à l'organisation et au fonctionnement du dispositif de santé, à l'exception des mesures prévues à l'article L. 3131-15, visant à mettre fin à la catastrophe sanitaire mentionnée à l'article L. 3131-12 ", ainsi que pour " prescrire toute mesure individuelle nécessaire à l'application des mesures prescrites par le Premier ministre en application des 1° à 9° de l'article L. 3131-15 ". De plus, aux termes de l'article L. 3131-17 du même code : " Lorsque le Premier ministre ou le ministre chargé de la santé prennent des mesures mentionnées aux articles L. 3131-15 et L. 3131-16, ils peuvent habiliter le représentant de l'Etat territorialement compétent à prendre toutes les mesures générales ou individuelles d'application de ces dispositions./ Lorsque les mesures prévues aux 1° à 9° de l'article L. 3131-15 et à l'article L. 3131-16 doivent s'appliquer dans un champ géographique qui n'excède pas le territoire d'un département, les autorités mentionnées aux mêmes articles L. 3131-15 et L. 3131-16 peuvent habiliter le représentant de l'Etat dans le département à les décider lui-même. Les décisions sont prises par ce dernier après avis du directeur général de l'agence régionale de santé ". Enfin, l'article 2 de l'arrêté

n°2020-CAB-193 du 21 avril 2020, arrêté, visé dans l'arrêté et la décision attaqués et aisément consultable sur le site de la préfecture de la Loire-Atlantique, par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a autorisé à titre dérogatoire l'ouverture du marché de La Baule-Escoublac, prévoit que le maire est tenu de " veiller à garantir : () que le marché de sa commune propose une offre exclusivement alimentaire () " et impose aux commerçants le port du masque et de gants de protection " s'ils vendent des denrées alimentaires fraîches directement consommables ne nécessitant pas de cuisson ni de lavage ".

3. Il résulte de ces dispositions que le législateur a institué une police spéciale donnant aux autorités de l'Etat mentionnées aux articles L. 3131-15 à L. 3131-17 la compétence pour édicter, dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire, les mesures générales ou individuelles visant à mettre fin à une catastrophe sanitaire telle que l'épidémie de covid-19, en vue, notamment, d'assurer, compte tenu des données scientifiques disponibles, leur cohérence et leur efficacité sur l'ensemble du territoire concerné et de les adapter en fonction de l'évolution de la situation.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 2212-1 du code général des collectivités territoriales : " Le maire est chargé, sous le contrôle administratif du représentant de l'Etat dans le département, de la police municipale () ". Aux termes de l'article L. 2122-2 du même code : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Elle comprend notamment : () 3° Le maintien du bon ordre dans les endroits où il se fait de grands rassemblements d'hommes, tels que les foires, marchés, réjouissances et cérémonies publiques, spectacles, jeux, cafés, églises et autres lieux publics () ; 5° Le soin de prévenir, par des précautions convenables, et de faire cesser, par la distribution des secours nécessaires, les accidents et les fléaux calamiteux ainsi que les pollutions de toute nature, tels que les incendies, les inondations, les ruptures de digues, les éboulements de terre ou de rochers, les avalanches ou autres accidents naturels, les maladies épidémiques ou contagieuses, les épizooties, de pourvoir d'urgence à toutes les mesures d'assistance et de secours et, s'il y a lieu, de provoquer l'intervention de l'administration supérieure () ".

5. Les articles L. 2212-1 et L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales autorisent le maire, y compris en période d'état d'urgence sanitaire, à prendre les mesures de police générale nécessaires au bon ordre, à la sûreté, à la sécurité et à la salubrité publiques dans sa commune. Le maire peut, le cas échéant, à ce titre, prendre des dispositions destinées à contribuer à la bonne application, sur le territoire de la commune, des mesures décidées par les autorités compétentes de l'Etat, notamment en interdisant, au vu des circonstances locales, l'accès à des lieux où sont susceptibles de se produire des rassemblements. En revanche, la police spéciale instituée par le législateur fait obstacle, pendant la période où elle trouve à s'appliquer, à ce que le maire prenne au titre de son pouvoir de police générale des mesures destinées à lutter contre la catastrophe sanitaire, à moins que des raisons impérieuses liées à des circonstances locales en rendent l'édiction indispensable et à condition de ne pas compromettre, ce faisant, la cohérence et l'efficacité de celles prises dans ce but par les autorités compétentes de l'Etat.

6. Il résulte des dispositions précitées, que le législateur a entendu confier en priorité aux autorités compétentes de l'Etat le soin de prendre, au titre de la police spéciale, les mesures qu'exige la lutte contre l'épidémie de covid-19 durant le temps de l'état d'urgence sanitaire.

7. Par un arrêté du 4 juin 2020, le maire de la commune de La Baule-Escoublac a autorisé l'ensemble des commerçants abonnés et passager, " à exercer leur activité aux horaires et conditions prévus dans l'arrêté 2014-005 modifié ", et a notamment imposé, à l'article 4 de cet arrêté, que " lors du tirage au sort les commerçants passagers doivent être en possession de masques, de produit pour la désinfection des mains et/ou de gants. Le port du masque est obligatoire pendant toute la durée du marché, y compris pendant le placement ". Ainsi, par cet arrêté, le maire de la commune de la Baule-Escoublac a entendu imposer une mesure générale de police sanitaire rendant obligatoire pour les commerçants le port du masque dans l'enceinte d'un des marchés de sa commune, alors même qu'il ressort des termes de l'arrêté n°2020-CAB-193 du 21 avril 2020 pris par le préfet de la Loire-Atlantique, que seuls les commerçants vendant des denrées alimentaires fraiches directement consommables avaient l'obligation de porter un masque dans l'enceinte du marché. Ainsi, contrairement à ce qu'affirme le maire en défense, l'arrêté attaqué avait vocation à être plus contraignant que les mesures prescrites par les autorités compétentes de l'Etat. Or, il ne ressort ni des motifs de l'arrêté attaqué, ni d'aucune pièce du dossier que des raisons impérieuses propres à la commune ait rendu indispensable d'imposer le port du masque à l'ensemble des commerçants autorisés à exercer leur activité dans l'enceinte de ce marché. Le maire de la commune, qui n'apporte aucun élément en défense de nature à établir que ces mesures participaient à la cohérence et à l'efficacité des mesures prises par l'Etat dans le cadre de ses pouvoirs de police spéciale, a, au contraire, pu induire en erreur le public qui lui, n'avait pas l'obligation de porter un masque dans l'enceinte du marché, et était susceptible d'introduire de la confusion dans les messages délivrés à la population par les autorités sanitaires. Par suite, le maire de la commune de La Baule-Escoublac était incompétent pour, par

l'article 4 de l'arrêté attaqué du 4 juin 2020, règlementer le marché de la Baule-Escoublac en imposant le port du masque pendant toute la durée du marché à tous les commerçants.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'article 4 de l'arrêté du maire de La Baule-Escoublac du 4 juin 2020 doit être annulé. L'annulation de l'article 4 de l'arrêté du 4 juin 2020 entraîne, par voie de conséquence, l'annulation de la décision du 18 juin 2020 excluant Mme A des marchés baulois pendant un mois pour non-respect de l'obligation de port du masque, alors même qu'elle ne vendait pas des denrées alimentaires.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale au titre de la présente instance. Aussi, et dans la mesure où la commune de La Baule-Escoublac est la partie perdante à cette instance, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à sa charge, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros, toutes taxes comprises, à verser à Me Bearnais, avocate de la requérante. Ce versement vaudra, conformément à cet article 37, renonciation à ce qu'elle perçoive la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle dont bénéficie Mme A.

D E C I D E :

Article 1er : L'article 4 de l'arrêté du 4 juin 2020 et la décision du 18 juin 2020 du maire de la commune de La Baule-Escoublac sont annulés.

Article 2 : La commune de La Baule-Escoublac versera à Me Bearnais une somme de 1200 euros en application des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que Me Bearnais renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à C A, à la commune de La Baule-Escoublac et à Me Magali Bearnais.

Délibéré après l'audience du 3 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse,premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er décembre 2023.

La rapporteure,

J-K. B

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

N°2006312

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