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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2011502

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2011502

mercredi 21 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2011502
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantROBINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 novembre 2020, et des mémoires, enregistrés les 14 juillet 2021, 12 mai 2022 et 26 octobre 2023, Mme A B saisit le tribunal pour former un recours à l'encontre de la décision du 29 juin 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a ajourné à deux ans sa demande d'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation et afin qu'il soit procédé à un nouvel examen de sa demande.

Elle soutient que la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et qu'eu égard à la nature du titre de séjour dont elle est titulaire, l'activité professionnelle qu'elle peut exercer ne l'être qu'à titre accessoire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juin 2021, le ministre de l'intérieur demande au tribunal de rejeter la requête présentée par Mme B.

Il soutient que :

- eu égard à son motif, la décision attaquée n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- les circonstances, extérieures à ce motif, invoquées par la requérante sont sans incidence sur la légalité de cette décision.

Par un mémoire, enregistré le 18 janvier 2024, Mme B, représentée par Me Amélie Robine, conclut aux mêmes fins que précédemment, ainsi qu'à l'annulation de la décision du 29 novembre 2019 par laquelle le préfet de police de Paris a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation, à ce qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire droit à cette demande dans le délai d'un mois à compter du jugement et à ce que soit mise à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle reprend le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation et soutient en outre que :

- la décision prise par le ministre de l'intérieur a été signée par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- cette décision n'est pas suffisamment motivée et méconnait ainsi les articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration et l'article 27 du code civil.

Ce mémoire n'a pas été communiqué.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 24 janvier 2024 à 9h45 :

- le rapport de M. C ;

- les observations de Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B est une ressortissante iranienne qui est née le 15 février 1990. Elle a présenté, auprès des services de la préfecture de police de Paris, où elle est domiciliée, une demande tendant à l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation. Par une décision du 29 novembre 2019, l'autorité préfectorale a ajourné cette demande en fixant un délai de deux ans avant qu'elle puisse en présenter une nouvelle. Mme B a, pour contester cette décision et comme elle y était tenue en application de l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif notamment aux décisions de naturalisation, saisi le ministre de l'intérieur d'un recours. Ce recours a été expressément rejeté le 29 juin 2020, le ministre de l'intérieur estimant également que la demande de naturalisation devait être ajournée à deux ans à compter du 29 novembre 2019. L'intéressée a saisi le tribunal à la suite de la notification de cette dernière décision pour la contester et obtenir un nouvel examen de sa demande.

2. Il n'appartient pas au juge administratif de se substituer à l'autorité administrative compétente pour accorder la nationalité française. Il lui incombe seulement, à la condition qu'il soit saisi de conclusions tendant à l'annulation de la décision par laquelle cette autorité a refusé d'accorder la naturalisation, d'exercer un contrôle de la légalité de cette décision et, en cas d'annulation de celle-ci, d'enjoindre à cette même autorité de procéder à un nouvel examen de cette demande.

3. Au regard de ce qui précède, la requête présentée par Mme B doit être regardée comme tendant à l'annulation de la décision du 29 juin 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a ajourné à deux ans sa demande d'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation et à ce qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen de cette demande. Si dans le mémoire enregistré le 8 janvier 2024, l'annulation de la décision prise par le préfet de police de Paris le 29 novembre 2019 est également sollicitée, de telles conclusions doivent être regardées comme la réitération de celles dirigées contre la décision du 29 juin 2020 prise par le ministre de l'intérieur dès lors que cette décision, eu égard au caractère obligatoire du recours institué à l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, s'est substituée à la décision préfectorale.

4. La décision du 29 juin 2020 mentionne que la demande de naturalisation est ajournée à deux années au motif que Mme B poursuit actuellement des études et qu'elle ne peut, de ce fait, être considérée comme ayant acquis son autonomie matérielle par l'exercice d'une activité professionnelle.

5. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " L'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". En vertu de l'article 27 du même code, l'administration a le pouvoir de rejeter ou d'ajourner une demande de naturalisation. Selon l'article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation () sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai (). Ce délai une fois expiré (), il appartient à l'intéressé, s'il le juge opportun, de déposer une nouvelle demande. ". Il appartient ainsi au ministre de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation au ressortissant étranger qui la sollicite. Il peut, dans l'exercice de ce pouvoir, prendre notamment en considération, pour apprécier l'intérêt que présenterait l'attribution de la nationalité française, l'insertion professionnelle de l'intéressée.

6. Il est constant que Mme B était, à la date de la décision attaquée, inscrite en doctorat au sein de l'école doctorale Littératures françaises et comparées de l'établissement "Sorbonne Université". Les seules activités professionnelles qu'elle a exercées jusqu'à cette date l'ont été tantôt en qualité de stagiaire, tantôt en qualité de vacataire, ou encore dans le cadre d'un contrat à durée déterminée exécuté du 2 février au 30 juin 2018. Ainsi, elle ne justifie pas d'une insertion professionnelle à la date de la décision attaquée. Cependant, comme le fait valoir Mme B dans sa requête, les titres de séjour dont elle a bénéficié, qui lui ont été délivrés en qualité d'étudiante sur le fondement de l'article L. 313-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur, ne lui donnaient droit, comme l'indiquent le dernier alinéa du I de cet article et l'article R. 5221-26 du code du travail, qu'à l'exercice, à titre accessoire, d'une activité professionnelle salariée dans la limite de 60 % de la durée de travail annuelle. Ainsi, en se fondant exclusivement, pour ajourner sa demande de naturalisation, sur la circonstance que Mme B poursuivait des études et, par suite, sur sa qualité d'étudiante pour relever qu'elle ne pouvait "de ce fait" être considérée comme ayant acquis son autonomie matérielle par l'exercice d'une activité professionnelle, le ministre de l'intérieur a estimé que son absence d'insertion professionnelle résultait directement de sa qualité d'étudiante et ainsi opposé un motif qui prive de toute possibilité d'accéder à la nationalité française les personnes bénéficiant de cette qualité à la date à laquelle il est statué sur leur demande de naturalisation.

7. Il résulte de ce qui précède que la décision, opposée par le ministre de l'intérieur le 12 novembre 2020, ajournant à deux ans à compter du 29 juin 2020 la demande de naturalisation présentée par Mme B doit être annulée. Compte tenu de cette annulation, il n'est pas nécessaire d'examiner les autres moyens soulevés.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Aux termes de l'article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " () lorsque les conditions requises par la loi sont remplies, le ministre chargé des naturalisations propose, s'il y a lieu, la naturalisation ou la réintégration dans la nationalité française. Lorsque ces conditions ne sont pas remplies, il déclare la demande irrecevable. / Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. ".

9. Le présent jugement n'implique pas qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire droit à la demande de naturalisation présentée par Mme B, la naturalisation ne pouvant être accordée que par décret du Premier ministre. En revanche, il implique que le ministre de l'intérieur examine de nouveau cette demande pour décider, soit de la déclarer irrecevable, l'ajourner ou la rejeter, soit de proposer la naturalisation. En conséquence, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder à ce réexamen et de prendre l'une de ces décisions dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Pour la nouvelle instruction de cette demande, il est loisible à l'intéressée de produire auprès des services du ministre de l'intérieur, tous documents utiles à l'appréciation qui doit être portée, en particulier ceux relatifs à l'évolution de sa situation postérieurement à l'intervention de la décision annulée par le présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions tendant à la mise en œuvre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative présentées dans le mémoire enregistré le 18 janvier 2024.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du ministre de l'intérieur du 12 novembre 2020 ajournant à deux années la demande de naturalisation présentée par Mme B est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur d'examiner de nouveau la demande de naturalisation de Mme B et de prendre l'une des décisions prévues par l'article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions présentées par Mme B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B ainsi qu'au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 24 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 février 2024.

Le rapporteur,

D. C

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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