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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200049

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200049

lundi 11 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200049
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 janvier 2022, M. E H C et Mme A F C née D, représentés par Me Régent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 18 août 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre les décisions du 3 juin 2021 du consul général de France à Lagos refusant de délivrer à M. E H C un visa de long séjour en qualité de membre de famille de réfugiée ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de lui délivrer le visa sollicité et, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de la demande de visa, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision de la commission de recours méconnaît les dispositions des articles L. 561-2 à L. 561-5 et L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle a été prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut être également fondée sur un autre motif tiré de l'inéligibilité du demandeur de visa à bénéficier de la réunification familiale.

Mme A F C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- et les observations de Me Régent, avocate de M. E H C et Mme A F C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A F C, ressortissante nigériane, née le 27 août 1971, s'est vue reconnaître le statut de réfugiée par une décision du 3 février 2017 de la Cour nationale du droit d'asile. Par une décision du 3 juin 2021, l'autorité consulaire française à Lagos a refusé de délivrer un visa de long séjour à M. E H C, qui se présente comme son fils né le 26 février 2002 de son union avec M. G C dont celle-ci est divorcée. Par une décision du 18 août 2021, dont Mme C et M. E H C demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

Sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête ;

2. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () ". La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial des enfants d'une personne admise au statut de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui de la demande de visa.

3. Aux termes de la décision attaquée, pour refuser le visa sollicité, la commission de recours s'est fondée sur les motifs tirés de ce que le demandeur de visa, âgé de plus de 18 ans le jour du dépôt de sa demande, n'est pas éligible à la procédure de réunification familiale au titre de membre de famille de réfugié et de ce que le certificat de naissance produit enregistré le 10 mai 2017 n'est pas conforme à la loi locale, ce qui le prive de valeur authentique, de sorte que l'identité de celui-ci et son lien familial avec la réunifiante ne sont pas établis.

4. En premier lieu, pour justifier de l'identité et de la filiation du demandeur de visa, a été produit un acte de naissance dressé le 10 mai 2017 par la commission nationale de la population au Nigéria. Si la commission de recours a retenu que cet acte de naissance, en raison de son établissement tardif, serait contraire à l'article 10 du décret de 1992 relatif à l'enregistrement des actes de naissance au Nigéria, il ne ressort pas des pièces du dossier que ces dispositions interdiraient l'enregistrement d'une naissance après le délai de droit commun, moyennant le paiement de frais. Le ministre de l'intérieur n'apporte aucun autre élément de nature à remettre en cause l'authenticité de cet acte de naissance. Dans ces conditions, l'identité du demandeur de visa et sa filiation avec la réunifiante doivent être regardés comme établis par ce document d'état civil. Ainsi en se fondant sur le motif précédemment rappelé, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

5. En second lieu, M. E C, dont la filiation est établie avec la réunifiante, né le 26 février 2002, était âgé de moins de dix-neuf ans à la date d'introduction de sa demande de visa le 14 janvier 2021. En rejetant sa demande de visa au motif qu'en raison de sa majorité, le demandeur de visa n'était plus éligible à la procédure de réunification familiale, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur de droit.

6. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

7. Pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre de l'intérieur fait valoir, dans son mémoire en défense communiqué aux requérants, que M. E C est issu d'une union antérieure et qu'à ce titre l'intéressé n'entre pas dans le champ de la réunification familiale. Toutefois, il résulte de la combinaison des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de celles des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, auxquelles l'article L. 561-4 renvoie expressément, que l'enfant d'un réfugié a droit à la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale pourvu qu'il soit âgé au plus de dix-neuf ans à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite et que, s'agissant de l'enfant mineur de dix-huit ans, soient remplies les conditions fixées par les articles L. 434-3 ou L. 434-4 de ce code. Il en résulte, eu égard à ce qui a été énoncé au point 5, que le nouveau motif opposé par le ministre de l'intérieur est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de substitution de motif qu'il sollicite.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance à M. E H C un visa de long séjour dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu dans les circonstances de l'espèce d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Régent, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 18 août 2021 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à M. E H C un visa de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Régent la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A F C, à M. E H C, à Me Régent et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Thomas, première conseillère,

Mme Beyls, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2022.

La rapporteure,

S. B

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2200049

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