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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200943

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200943

vendredi 21 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200943
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantLOUISA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 janvier 2022, et un mémoire enregistré le 15 juin 2022, M. B D A et F E C épouse D A, M. I D A, F J D A et F H D A, représentés par Me Louisa, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 17 novembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a confirmé la décision de l'autorité consulaire française à Haïti refusant à F E C épouse D A, M. I D A, F J D A et F H D A des visas d'entrée et de long C au titre du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. D A et autres ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du C des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 septembre 2022 :

- le rapport de F Douet, rapporteur,

- les observations de Me Louisa, représentant M. D A et autres.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A, ressortissant haïtien, a obtenu, le 15 mai 2020, une autorisation de regroupement familial au bénéfice de F E C épouse D A, qu'il présente comme son épouse, de M. I D A et K F H D A qu'il présente comme leurs enfants, et K F J D A, qu'il présente comme sa fille née de sa relation avec F G. La demande de visas présentée pour les intéressés a été rejetée par l'autorité consulaire française à Haïti par une décision du 7 juin 2021. Le 17 novembre 2021 la commission de recours contre les refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision. M. B D A, F E C épouse D A, M. I D A, F J D A et F H D A demandent l'annulation de cette décision du 17 novembre 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 211-1 du code de l'entrée et du C des étrangers et du droit d'asile : " Pour entrer en France, tout étranger doit être muni : / 1° Des documents et visas exigés par les conventions internationales et les règlements en vigueur () ". Aux termes de l'article L. 211-2-1 du même code : " () Tout étranger souhaitant entrer en France en vue d'y séjourner pour une durée supérieure à trois mois doit solliciter auprès des autorités diplomatiques et consulaires françaises un visa de long C () ".

3. Aux termes de l'article L. 434-2 de ce code : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial :1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ;2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. ". Aux termes de l'article L. 434-3 du même code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. " et aux termes de l'article L. 434- 4 : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. "

4. Si la venue en France de ressortissants étrangers a été autorisée au titre du regroupement familial, cette circonstance ne fait pas obstacle à ce que l'autorité consulaire use du pouvoir qui lui appartient de refuser leur entrée en France en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur des motifs d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère authentique des actes d'état civil produits. Aux termes de l'article L. 111-6 du code de l'entrée et du C des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

5. Le refus de visa contesté, qui vise les articles L. 211-1 et L. 411-1 et suivants du code de l'entrée et du C des étrangers et du droit d'asile, est fondé sur le motif tiré de ce que l'identité et, partant, le lien familial des demandeurs avec le regroupant n'était pas établi par les documents d'état civil produits à l'appui de la demande, regardés comme frauduleux. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a relevé à cet égard que les actes de naissance de E C, J D A, I D A et H D A, produits à l'appui de la demande, ne sont pas conformes à la législation locale, qu'ils présentent des mentions différentes de celles des actes de naissance établis précédemment pour les mêmes demandeurs et ont, au demeurant, été dressés après la présentation au temple en méconnaissance de la législation locale.

6. Pour justifier de leur identité et de leurs liens familiaux les demandeurs ont produit un extrait des registres des actes de mariage du bureau des archives nationales de la république haïtienne faisant état du mariage de M. B D A avec F E C le 5 mars 2013, enregistré le 8 mai 2013, ainsi que, pour chaque demandeur de visa, un extrait des registres des actes de naissance du bureau des archives nationales et un acte de naissance. Le ministre fait valoir que les numéros des actes diffèrent sur les deux séries de documents produits pour chaque demandeur et en outre que la naissance de F J D A déclarée le 3 juillet 2001 a été enregistrée dans le registre de l'année 2021. Ainsi, s'agissant de F E C, née le 21 mai 1976 a été produit un extrait des registres de naissance des archives nationales ou il est indiqué un numéro d'acte 202 et un acte de naissance dressé le 27 septembre 2005 portant le n°066863 et le n°202 en marge manuscrite de cet acte. S'agissant de F J D A, née le 2 juin 2000, un extrait des registres de l'année 2021 des actes de naissance du bureau des archives nationales indiquant que la naissance de l'intéressée a été déclarée le 3 juillet 2001, ainsi qu'un acte de naissance portant le n°73453 et en marge manuscrite de cet acte le n°16 alors que l'extrait des registres mentionne un numéro d'acte 89. S'agissant de M. I D A, l'extrait des archives nationales indique un numéro d'acte 1103 tandis que l'acte de naissance porte le numéro 50084. Enfin s'agissant de F H D A l'extrait des archives nationales indique un numéro d'acte 14 tandis que l'acte de naissance porte le numéro 242216 et en marge manuscrite de cet acte le n°67.

7. La production pour la même personne, sans explication circonstanciée, d'un extrait d'acte de naissance et d'un acte de naissance qui font référence à des numérotations différentes est de nature à remettre en cause leur authenticité. Si les requérants soutiennent que les incohérences relevées tiennent au fait que les actes de naissance proviennent d'un registre tenu dans les communes avec des numéros propres tandis que les extraits sont enregistrés par les archives nationales dans un autre registre et d'autres numéros, cette argumentation n'est pas suffisamment étayée pour expliquer de manière convaincante les incohérences relevées et ils n'apportent aucun autre élément au soutien de leurs allégations. Compte tenu de ces anomalies, l'identité et partant les liens familiaux revendiqués des demandeurs de visa ne peuvent être regardés comme établis par les documents d'état civil ainsi produits. Il ressort toutefois des pièces du dossier que M. B D A a régulièrement envoyé des sommes d'argent à F C pendant treize ans, de 2009 à 2021, pour un montant moyen de 2 659 euros par an. Il est également constant que M. B D A a présenté une première demande de regroupement familial en 2010 au bénéfice des mêmes demandeurs de visas. Enfin l'acte de mariage de M. B D A et K F C n'est pas contesté. Dans ces conditions, les liens familiaux revendiqués peuvent être regardés comme établis par le mécanisme de la possession d'état. Par suite, la commission de recours a inexactement appliqué les dispositions précitées en regardant le lien de filiation non établi.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. D A et autres sont fondés à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L.761-1 du code de justice administrative :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. D A et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er :La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France en date du 17 novembre 2021 est annulée.

Article 2 :Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 :L'Etat versera à M. D A une somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 :Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 :Le présent jugement sera notifié à M. B D A, à F E C épouse D A, à M. I D A, à F J D A, à F H D A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 30 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

F Douet, présidente,

F Roncière, première conseillère,

F Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 2022.

La présidente-rapporteure,

H. DOUET

L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

M.-A. RONCIERE

La greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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