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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202657

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202657

lundi 24 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202657
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC+
Formation10ème chambre
Avocat requérantGUILBAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 2 mars 2022 et 13 juillet 2022, M. D A et Mme E B épouse A, représentés par Me Guilbaud, doivent être regardés comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 16 février 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Tunis (Tunisie) refusant de délivrer à M. A un visa de long séjour en qualité de conjoint d'une ressortissante française ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer le visa sollicité dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de la demande de visa, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à leur conseil, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation concernant la sincérité de leur union ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juin 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

Mme B épouse A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. F,

- les conclusions de M. Barès, rapporteur public,

- et les observations de Me Guilbaud, représentant les requérants, en présence de Mme B épouse A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant tunisien, s'est marié le 29 mai 2021 à Etaples-sur-Mer (Pas-de-Calais) avec Mme B, ressortissante française. Il a sollicité la délivrance d'un visa de long séjour en qualité de conjoint de ressortissante française auprès de l'autorité consulaire française à Tunis, laquelle a rejeté sa demande par une décision du 27 octobre 2021. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ce refus consulaire par une décision du 16 février 2022, dont les requérants demandent au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le visa de long séjour est délivré de plein droit au conjoint de ressortissant français. Il ne peut être refusé qu'en cas de fraude, d'annulation du mariage ou de menace à l'ordre public ". Il appartient en principe aux autorités consulaires de délivrer au conjoint étranger d'une ressortissante française dont le mariage n'a pas été contesté par l'autorité judiciaire le visa nécessaire pour que les époux puissent mener une vie familiale normale. Pour y faire obstacle, il appartient à l'administration, si elle allègue une fraude, d'établir, sur la base d'éléments précis et concordants, que le mariage a été entaché d'une telle fraude, de nature à justifier légalement le refus de visa.

3. La décision attaquée est fondée sur le motif tiré de l'absence de preuve du maintien d'échanges réguliers et constants entre les époux depuis le mariage, l'absence de projet concret de vie commune et l'absence de participation de M. A aux charges du mariage selon ses facultés propres, ces éléments constituant un faisceau d'indices attestant du caractère complaisant du mariage, conclu dans le seul but de faciliter l'établissement en France du demandeur, qui y a séjourné irrégulièrement entre février 2011 et août 2021. Le ministre développe ce motif dans son mémoire en défense.

4. La circonstance, invoquée par le ministre, que Mme B épouse A se soit déjà mariée deux fois avant son union avec M. A n'est pas de nature à démontrer le caractère frauduleux de cette union, les précédents mariages de l'intéressée étant au demeurant espacés dans le temps. Si le procureur de la République, saisi par le maire de la commune d'Etaples sur Mer, a demandé à ce dernier par courrier du 22 mars 2021 de surseoir à la célébration du mariage, il a finalement informé M. A de sa décision de ne pas s'opposer au mariage, au motif qu'il n'est pas apparu d'éléments en faveur d'une absence d'intention matrimoniale le concernant. Par ailleurs, si M. A s'est marié une première fois avec une ressortissante française en 2016 et a, alors, engagé des démarches en vue de régulariser sa situation administrative, cette circonstance ne permet pas de conclure au caractère frauduleux de son mariage avec Mme B. Au demeurant, les requérants produisent, notamment, de nombreuses photographies prises à différentes périodes et en divers endroits, des attestations de membres de leur famille et d'amis, un contrat de bail à leurs deux noms conclu le 1er juin 2021 ainsi que des extraits de conversation par application de messagerie de nature à démontrer le maintien d'une relation après le mariage et le départ de M. A pour la Tunisie. Enfin, si le ministre conteste la réalité de la communauté de vie des requérants avant leur mariage en faisant valoir que la convention de divorce entre Mme B et son précédent conjoint n'aurait été déposée qu'au mois de septembre 2020, ladite convention mentionne que les époux étaient séparés depuis le mois de septembre 2018. Dans ces conditions, la preuve du caractère frauduleux du mariage n'étant pas rapportée par l'administration, les requérants sont fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

5. L'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

6. Dans son mémoire en défense communiqué aux requérants, le ministre de l'intérieur fait valoir que la présence en France de M. A représente une menace à l'ordre public.

7. La seule circonstance que M. A ait résidé de manière irrégulière en France pendant plusieurs années et ne se soit pas conformé à une mesure d'éloignement en 2016 ne suffit pas à établir que sa présence en France représenterait une menace à l'ordre public. Par ailleurs, si le ministre déduit de la production par l'intéressé d'un passeport tunisien délivré par le consulat de Tunisie que ce passeport est frauduleux ou qu'il a été obtenu sur présentation d'un titre de séjour français frauduleux, il ne l'établit pas, M. A soutenant en réplique avoir obtenu son passeport au consulat sur présentation de l'ancien. Dans ces conditions, le nouveau motif invoqué par le ministre de l'intérieur n'est pas susceptible de fonder légalement la décision attaquée.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision de la commission de recours du 16 février 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

9. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. A le visa de long séjour sollicité, dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Mme B épouse A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Guilbaud de la somme de 1 200 euros, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 16 février 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. A le visa de long séjour sollicité, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Guilbaud une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, Mme E B épouse A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Louise Guilbaud.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2022.

Le rapporteur,

T. F

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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