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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202727

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202727

vendredi 21 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202727
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 3 mars 2022 et le 8 août 2022, Mme B A, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentante de son enfant mineur D C A et Mme H A, représentés par Me Regent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 29 septembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a confirmé les décisions en date du 4 juin 2021 de l'ambassade de France en Guinée et Sierra Leone refusant un visa d'entrée et de long séjour à Mme H A et Thierno C A au titre de la réunification familiale ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de la demande dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2000 euros au profit de Me Regent, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la décision de la commission de recours est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que l'identité et son lien familial avec la jeune F A sont établis ;

- elle est également entachée d'une erreur de droit dès lors que la commission de recours s'est estimée à tort tenue de refuser les visas sollicités au motif que les enfants sont les frère et sœur de la jeune F A et ne sont pas accompagnés par un parent dès lors que la mère réside en France et que le père est porté disparu ;

- elle a été prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 juillet 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mmes A ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 septembre 2022 :

- le rapport de Mme Ronciere, rapporteure,

- les observations de Me Blin, substituant Me Regent, représentant Mmes A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante guinéenne, née le 8 décembre 1987, réside en France sous couvert d'un titre de séjour qui lui a été délivré par le préfet du Bas-Rhin en qualité de mère de Djenabou A, née 12 mai 2017, qui a obtenu le statut de réfugiée par décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 26 juin 2018. Par des décisions en date du 4 juin 2021, l'ambassade de France en Guinée a rejeté les demandes de visas de long séjour présentées pour Mme H A et Thierno C, nés respectivement le 8 décembre 2002 et le 3 décembre 2005, en qualité de membres de famille de réfugiée en tant que frère et sœur de l'enfant Djenabou A. Par une décision du 29 septembre 2021, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires. Mme B A et Mme H A demandent au tribunal d'annuler cette décision de la commission de recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La commission de recours qui se réfère aux articles L. 311-1, L. 561-2 à L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile s'est fondée sur les motifs tirés d'une part, de ce que Mme H A, majeure au moment de la demande de visas, et l'enfant Thierno C A n'entrent pas dans le cadre du droit à la réunification familiale et, d'autre part, de ce que l'acte de naissance produit pour l'enfant Thierno C comporte des anomalies dirimantes.

En ce qui concerne le jeune D C A :

3. Aux termes de l'article L. 111-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

4. Pour justifier de l'identité et du lien familial avec la réunifiante, Mme B A apportent l'extrait d'acte de naissance du jeune D C, né le 3 décembre 2005, dressé le 13 décembre 2005, mentionnant le lien paternel avec M. E A et Mme B A, également parents de l'enfant réfugiée Djenabou, ainsi que deux passeports établis respectivement les 17 septembre 2015 et 24 septembre 2020. En défense, en se bornant à produire le guide de l'état civil guinéen, le ministre ne remet pas sérieusement en cause le caractère probant de ces actes en indiquant que la numération de l'acte de naissance serait incohérente. Dès lors, l'identité du demandeur de visa et son lien familial avec l'enfant réfugiée Djenabou doivent être regardés comme établis.

5. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ".

6. Il résulte de ces dispositions que les ascendants directs d'un enfant mineur non marié réfugié en France ou bénéficiaire de la protection subsidiaire peuvent demander à le rejoindre au titre de la réunification familiale. Ces mêmes dispositions prévoient que ces derniers peuvent être accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. La circonstance que l'un des deux parents réside déjà en France ne fait pas obstacle à la délivrance d'un visa de long séjour au profit de ces enfants s'il sont accompagnés par l'autre parent. Si le jeune D C est le frère de Djebnabou, réfugiée mineure née le 12 mai 2012, il n'entrait toutefois pas dans le champ de la réunification familiale dès lors que sa demande de visa n'a pas été introduite en vue d'accompagner un ascendant direct de cette réfugiée mineure.

7. Aux termes du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. "

8. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le père de Thierno C est disparu depuis plusieurs années, ce qui n'est pas remis en cause en défense, et que Mme B A qui réside en France sous couvert d'un titre de séjour qui lui a été attribué en raison de la qualité de réfugiée dont bénéficie sa fille mineure a obtenu une délégation de l'autorité parentale par jugement du tribunal de Manfanco le 12 octobre 2020. En outre, il ressort de ces mêmes pièces, notamment des justificatifs d'échanges par application mobile, des mandats financiers et des certificats de scolarité produits, que Mme B A participe à l'entretien et à l'éducation du jeune D C et qu'elle a conservé des liens affectifs avec lui. Dès lors, quand bien même Mme A, n'ayant pas la qualité de réfugié, aurait la possibilité de rendre visite à son fils en Guinée, l'intérêt supérieur de cet enfant mineur est de vivre en France auprès de sa mère. Dans ces conditions, en refusant de lui délivrer le visa sollicité, la commission de recours a méconnu les stipulations du §1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

En ce qui concerne Mme H A :

9. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. Ainsi qu'il a été dit au point 8 Mme B A, mère de Fatoumata A réside régulièrement en France sous couvert d'un titre de séjour qui lui a été attribué en raison de la qualité de réfugiée dont bénéficie l'enfant Djanabou. Il ressort également des pièces du dossier que Mme H A, née le 8 décembre 2002 et âgée de 18 ans à la date de la décision attaquée, se trouverait isolée dans son pays de résidence après le départ de son frère cadet et alors que son père est présumé disparu. Dans ces conditions, la commission de recours, en refusant de délivrer le visa sollicité, a porté une atteinte disproportionnée au droit de la demandeuse de visa au respect de sa vie privée et familiale, protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme B A et Mme H A sont fondées à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

13. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Regent renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France en date du 29 septembre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Regent une somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et Mme H A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 30 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 2022.

Le rapporteur,

M.-A. RONCIERE

Le président,

H. DOUET

Le greffier,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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