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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2204837

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2204837

lundi 26 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2204837
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème chambre
Avocat requérantLE FLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 avril 2022, M. A E et Mme C B, représentés par Me Le Floch, doivent être regardés comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'ambassade de France en Inde refusant de délivrer un visa d'entrée et de long séjour à Mme B au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer le visa sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de faire réexaminer la demande de visa dans les mêmes conditions de délai et sous astreinte de 10 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Le Floch en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- il n'est pas établi que la commission était régulièrement composée lors de la séance au cours de laquelle la décision a été prise ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation en ce qui concerne le lien de concubinage d'une part, et la déclaration de la situation familiale auprès du directeur de l'OFPRA d'autre part ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 octobre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Un mémoire, présenté pour les requérants, a été enregistré le 1er décembre 2022 et n'a pas été communiqué.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 5 décembre 2022 :

- le rapport de Mme D, rapporteuse,

- les conclusions de M. Barès, rapporteur public,

- les observations de Me Le Floch, avocate des requérants.

Une note en délibéré, présentée pour les requérants, a été enregistrée le 5 décembre 2022.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E, ressortissant chinois d'origine tibétaine, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision du 24 janvier 2020 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Mme C B, sa compagne alléguée, a demandé la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale à l'ambassade de France en Inde, laquelle a rejeté sa demande. Mme B a saisi la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France d'un recours préalable contre la décision consulaire, dont il a été accusé réception le 28 janvier 2022. Les requérants demandent au tribunal l'annulation de la décision implicite de rejet née du silence de la commission.

2. Si les requérants soutiennent qu'aucun élément ne permet de démontrer que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est effectivement réunie pour examiner son recours en étant régulièrement composée, un tel moyen ne peut être utilement invoqué à l'encontre d'une décision implicite.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue () ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / () ".

4. Lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée, l'autorité administrative n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état-civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressée avec la personne reconnue réfugiée.

5. L'accusé de réception du recours administratif préalable obligatoire indique : " En l'absence d'une réponse expresse de la commission dans un délai de deux mois à compter de la date de réception du recours mentionnée ci-dessus, le recours est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée (CAA de Nantes, 17 novembre 2020, n°20NT00588). ". La décision consulaire comporte deux cases cochées portant les numéros 5 et 8 et les mentions " The visa application file does not contain proof of the family link with the person placed under the protection of OFPRA " et " The file you submitted does not contain the proof that you have been declared as a family member of refugee or beneficiary of subsidiary protection when the person concerned declares his family situation in application of article R. 722-4 of the CESEDA ". Le ministre de l'intérieur et des outre-mer précise en défense que ni l'identité de la demandeuse ni le lien de concubinage allégué avec le réunifiant ne sont établis.

6. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des mentions du formulaire de demande d'asile adressé à l'OFPRA, reçu le 29 août 2019, que le requérant a déclaré être marié religieusement avec Mme B. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours a entaché le second motif de sa décision d'une erreur d'appréciation.

7. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Cet article pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. Il résulte également de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

8. Pour justifier de l'identité de la demandeuse de visa, les requérants versent devant le tribunal le livret vert de Mme B délivré le 8 avril 2005 par le bureau du Tibet à Paris, lequel est de nature à établir l'identité de la demandeuse. Par suite, l'administration ne saurait utilement faire valoir que l'intéressée n'a pas produit, à l'appui de sa demande de visa, de livrets bleu (" registration certificate ") ou jaune (" identity certificate ") ou encore de " NORI/return visa ", délivrés par les autorités indiennes. En revanche, le livret vert ne permet pas d'établir le lien de concubinage allégué, en l'absence de mentions précises sur ce point. Les attestations délivrées par l'administration centrale tibétaine et le bureau de sa sainteté le Dalaï-Lama les 29 juin 2021 et 15 juillet 2021, dans lesquelles le requérant déclare s'être marié avec Mme B, ne se fondent que sur les déclarations de l'intéressé et ne suffisent pas davantage à établir la réalité de ces liens. Enfin, ni la mention de Mme B dans le formulaire de demande d'asile, ni les photographies et preuves d'échanges non datées, pas plus que les transferts d'argent adressés à des tiers ne permettent d'établir l'existence d'une vie commune stable avant la demande d'asile de M. E au sens des dispositions du 2° de l'article L. 561-2 précitées. Dans ces conditions, le lien familial unissant les requérants ne peut être regardé comme établi par les pièces versées au dossier. Il suit de là que les intéressés ne sont pas fondés à soutenir que le premier motif de la décision attaquée serait entaché d'une erreur d'appréciation.

9. Il résulte de ce qui précède que la décision litigieuse est fondée sur un motif légal et sur un motif illégal. Or il résulte de l'instruction que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France aurait pris la même décision en se fondant uniquement sur le motif légal, tiré de l'absence d'établissement du lien familial.

10. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

11. Compte tenu de ce qui précède, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de leur vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. E et Mme B doivent être rejetées comme doivent l'être, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles relatives aux frais d'instance.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. E et de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Mme C B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et Me Le Floch.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 décembre 2022.

La rapporteuse,

M. D

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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