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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2206001

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2206001

vendredi 27 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2206001
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantTRAORE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 mai 2022, Mme B E G A, représentée par Me Traoré, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité diplomatique française au Soudan refusant de lui délivrer un visa d'entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale ;

2°) d'annuler la décision de l'autorité diplomatique française au Soudan refusant de lui délivrer le visa sollicité ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui faire délivrer le visa sollicité dans un délai d'un mois sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son avocat de la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision de l'autorité diplomatique est dépourvue de fondement légal ;

- la décision de l'autorité diplomatique est dépourvue de motivation ;

- les décisions litigieuses sont entachées d'erreur de droit dès lors qu'elle a épousé M. E D en 2015, avant que celui-ci introduise sa demande d'asile et doit, pour le moins, être reconnue comme sa concubine si le mariage ne pouvait être pris en compte en raison de son âge le jour de la célébration, ou, à titre subsidiaire, comme sa partenaire liée par une union civile ;

- les décisions litigieuses méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 novembre 2022 le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E D, ressortissant soudanais né le 1er janvier 1989, s'est vu reconnaître le statut de réfugié en France au mois de novembre 2018. Mme E G A, ressortissante soudanaise née le 20 octobre 1997, qui soutient avoir épousé M. E D au mois de juin 2015, demande au tribunal d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté son recours, réceptionné le 6 janvier 2022, contre la décision de l'autorité diplomatique française au Soudan refusant de lui délivrer un visa d'entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version applicable au litige : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre chargé de l'immigration est chargée d'examiner les recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. La saisine de cette commission est un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier ". Il résulte de ces dispositions que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France se substitue à celle qui a été prise par les autorités diplomatiques ou consulaires. Par suite, la décision implicite de cette commission s'est substituée à la décision de l'autorité diplomatique française au Soudan. Les conclusions de la requête doivent donc être regardées comme dirigées contre la seule décision de la commission de recours.

3. Il ressort des écritures en défense du ministre de l'intérieur que la commission est réputée avoir rejeté le recours formé devant elle au motif que Mme E G A ne peut être considérée, ni comme l'épouse, ni comme la concubine de M. E D.

4. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue () ". L'article L. 561-5 du même code prévoit que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. "

5. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

6. D'après la note du directeur de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 2 septembre 2021, jointe aux écritures du ministre en défense, M. E a été informé que son mariage ne pouvait être enregistré par l'Office dès lors que " l'épouse était âgée de quinze ans au moment de la célébration de ce mariage " et qu'en conséquence, les intéressés devaient être considérés comme concubins. Il ressort toutefois du document traduit en français, portant l'en-tête " République du Soudan, l'autorité judiciaire, acte du mariage, numéro 201958 ", que M. H E D F et Mme B E G A apparaissent comme s'étant mariés le 15 juin 2015 " au Camp de Zamzam ", soit quelques mois avant le dix-huitième anniversaire de l'épouse, dont l'administration ne conteste pas qu'elle est née au mois d'octobre 1997. Il ressort également des motifs du jugement rendu par la Cour nationale du droit d'asile le 19 novembre 2018, accordant le statut de réfugié à M. E D, que celui-ci avait déclaré à l'occasion de sa demande d'asile s'être marié en 2015 à cet endroit. Si le ministre relève par ailleurs que le document traduit ne précise pas la date de l'union selon le calendrier de l'Hégire mais seulement celle du 15 juin 2015, cette circonstance n'est pas de nature à priver ce document de tout caractère probant. Compte tenu des déclarations constantes de M. E D s'agissant de son mariage en 2015 avec Mme E G A, dont l'identité et l'âge ne sont pas contestés par l'administration, la requérante doit être regardée comme justifiant de son mariage le 15 juin 2015 avec M. E D, soit antérieurement à l'introduction de la demande d'asile de celui-ci. Si l'OFPRA a refusé d'enregistrer le mariage des intéressés, ne retenant qu'une relation de concubinage, la circonstance que le mariage ait été célébré quatre mois avant le dix-huitième anniversaire de l'épouse ne suffit pas à faire regarder l'union comme étant contraire à l'ordre public. Par suite, la requérante est bien fondée à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un visa d'entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale, la commission a commis une erreur d'appréciation.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours contre la décision de refus de délivrance d'un visa de long séjour à Mme E G A doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme E G A le visa de long séjour sollicité. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de lui faire délivrer ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Faute pour la requérante de justifier de la présentation d'une demande d'aide juridictionnelle, ses conclusions, présentées au surplus sur le seul fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, tendant à ce qu'une somme soit versée directement à son avocat, doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France rejetant implicitement le recours de Mme E G A est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme E G A le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B E G A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 16 décembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 janvier 2023.

La rapporteure,

A. CLa présidente,

H. DOUETLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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