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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2208672

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2208672

lundi 27 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2208672
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantLANTHEAUME

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I- Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 juin 2022 et 6 février 2023 sous le n°2208672, M. B D et Mme C E épouse D, représentés par Me Lantheaume, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 15 septembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Oran (Algérie) du 3 avril 2022 refusant de leur délivrer des visas de long séjour " commerçant " ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de leur faire délivrer les visas sollicités dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 500 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de leur situation, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils doivent être regardés comme soutenant, dans le dernier état de leurs écritures, que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ;

- il n'est pas démontré que la commission ait statué sur le recours en étant régulièrement composée ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen, dès lors qu'ils ont sollicité des visas en qualité de commerçants et non de visiteurs ;

- ils justifient des raisons pour lesquelles ils souhaitent mener leur projet en France et ont fourni tous les éléments permettant de justifier l'objet et les conditions de leur séjour ;

- leur projet est viable économiquement et répond aux critères requis par les stipulations de l'article 5 de l'accord franco-algérien modifié ;

- la condition tenant à la souscription d'une assurance maladie ne leur est pas opposable ;

- le motif tiré du risque de détournement de l'objet du visa est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 février 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

II- Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 juin 2022 et 9 février 2023 sous le n°2208673, M. B D et Mme C E épouse D, agissant en qualité de représentants légaux de l'enfant Inès F D, représentés par Me Lantheaume, doivent être regardés comme demandant au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 15 septembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Oran (Algérie) du 3 avril 2022 refusant de délivrer à l'enfant Inès F D un visa de long séjour " visiteuse " ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer le visa sollicité dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 500 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de la situation de la demandeuse, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ;

- il n'est pas démontré que la commission ait statué sur le recours en étant régulièrement composée ;

- le motif tiré du défaut d'assurance maladie adéquate et valable est entaché d'une erreur de fait, l'intéressée disposant de l'assurance requise ;

- leur projet est cohérent et viable économiquement ;

- ils ont fourni tous les éléments permettant de justifier l'objet et les conditions de leur séjour, ainsi que celui de la demandeuse de visa, l'objet de sa demande étant d'accompagner ses parents, et disposent de ressources suffisantes pour cela.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- l'accord franco-algérien modifié du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Guilloteau, rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique du 6 mars 2023.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n°2208672 et 2208673 concernent des demandes de visa déposées concomitamment pour des membres d'une même famille et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre afin d'y statuer par un seul jugement.

2. M. B D et Mme C E épouse D, ressortissants algériens, ont tous deux sollicité la délivrance d'un visa de long séjour en qualité d'entrepreneur/profession libérale auprès de l'autorité consulaire française à Oran. Une demande de visa de long séjour en qualité de visiteuse a également été déposée pour leur fille, A F D, auprès de cette même autorité. Ces demandes ont été rejetées par trois décisions du 3 avril 2022. Le recours formé contre ces refus consulaires devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, en dernier lieu, été rejeté par une décision du 15 septembre 2022, dont les requérants demandent au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. La décision attaquée est fondée sur les motifs tirés de ce que M. D et son épouse, qui sollicitent un visa de long séjour d'établissement visiteur pour eux et leur enfant, ne justifient pas disposer de ressources personnelles suffisantes, indépendamment des ressources générées par leur société immatriculée en France et, au surplus, de ce que les conditions d'hébergement à leur arrivée en France ne sont pas garanties, de sorte qu'il existe un risque de détournement de l'objet du visa à des fins de maintien illégal en France.

En ce qui concerne M. D et Mme E épouse D :

4. Il ressort des pièces du dossier que M. D et Mme E épouse D ont sollicité des visas de long séjour non en qualité de visiteur, mais en qualité d'entrepreneur/profession libérale, afin d'exercer en France une activité professionnelle commerciale, un visa de long séjour visiteur ayant seulement été sollicité pour leur fille, née le 28 mai 2020, afin d'accompagner ses parents en France. Les requérants sont ainsi fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen à cet égard.

5. Aux termes de l'article 9 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () Pour être admis à entrer et séjourner plus de trois mois sur le territoire français au titre des articles 4, 5,7, 7 bis al. 4 (lettre c et d) et du titre III du protocole, les ressortissants algériens doivent présenter un passeport en cours de validité et un visa de long séjour délivré par les autorités françaises. / Ce visa de long séjour accompagné des pièces et documents justificatifs permet d'obtenir un certificat de résidence dont la durée de validité est fixée par les articles et titres mentionnés à l'alinéa précédent ". L'article 5 du même accord stipule que " Les ressortissants algériens s'établissant en France pour exercer une activité professionnelle autre que salariée reçoivent, après le contrôle médical d'usage et sur justification, selon le cas, qu'ils sont inscrits au registre du commerce ou au registre des métiers ou à un ordre professionnel, un certificat de résidence dans les conditions fixées aux articles 7 et 7 bis ".

6. En l'absence de toute disposition conventionnelle, législative ou réglementaire déterminant les cas où un visa peut être refusé à un étranger désirant se rendre en France, et eu égard à la nature d'une telle décision, les autorités françaises disposent d'un large pouvoir d'appréciation à cet égard, et peuvent se fonder non seulement sur des motifs tenant à l'ordre public mais sur toute considération d'intérêt général. Il en va notamment ainsi des visas sollicités en vue de bénéficier du certificat de résidence portant la mention " commerçant " prévu par l'article 5 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968.

7. Les ressortissants algériens s'établissant en France pour exercer une activité professionnelle autre que salariée doivent justifier de la viabilité de cette activité et de ce qu'elle leur assurera des moyens d'existence suffisants.

8. Il ressort des pièces du dossier que M. B est le gérant d'une société à responsabilité limitée ayant pour activité principale la programmation informatique, immatriculée le 8 décembre 2020 au registre du commerce et des sociétés en France, dont il détient 50% du capital, l'autre moitié étant détenue par son épouse. L'un des comptes de la société affichait au mois de mars 2022 un solde créditeur de 20 470 euros. Les requérants produisent de nombreux éléments attestant de la consistance de l'activité de ladite société, tels que des factures, contrats, ordres de travail et extraits de correspondances avec des clients. Ces documents sont corroborés par le nouveau relevé de compte de la société produit en réplique, affichant un solde créditeur de 119 046 euros à la date du 1er février 2023.

9. Ces éléments, qui doivent être pris en compte s'agissant d'un visa de long séjour sollicité en qualité de commerçant, permettent d'établir la viabilité économique de la société des requérants et de ce que ceux-ci disposeront de ressources suffisantes pour financer leur séjour en France.

10. La circonstance que les demandeurs résideront, dans un premier temps, dans le département du Nord, où ils seront hébergés par un membre de la famille, alors que le siège social de leur société est domicilié à Paris, n'est pas de nature à caractériser l'existence d'un risque de détournement de l'objet du visa. Les requérants sont ainsi fondés à soutenir que ce motif est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

11. L'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

12. Si le ministre fait valoir, dans ses écritures en défense, que les demandeurs ne justifient pas d'une assurance maladie, il ne ressort d'aucun texte qu'une telle assurance serait requise pour des ressortissants algériens sollicitant un visa de long séjour en qualité de commerçants. Dans ces conditions, la demande de substitution de motif ne peut être accueillie.

En ce qui concerne l'enfant Inès F D :

13. Compte-tenu des éléments fournis attestant de la viabilité économique de l'activité commerciale des requérants et des revenus générés par cette activité, ces derniers sont fondés à soutenir que le motif tiré de ce qu'ils ne justifieraient pas de ressources suffisantes pour financer le séjour en France de leur fille est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

14. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens des requêtes, que M. D et Mme E épouse D sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

15. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. D, à Mme E épouse D et à l'enfant Inès F D les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 1 200 euros au titre des frais exposés par les requérants et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 15 septembre 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. D, à Mme E épouse D et à l'enfant Inès F D les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera aux requérants une somme globale de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, à Mme C E épouse D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 6 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 mars 2023.

Le rapporteur,

T. GUILLOTEAU

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2,2208673

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